1975 : la crise viticole

05 novembre 1975
02m 21s
Réf. 00292

Notice

Résumé :

De nombreux affrontements ont eu lieu au cours des manifestations des viticulteurs, suite aux récoltes trop abondantes de 1973 et 1974 qui ne se sont pas vendues. Les viticulteurs doivent faire face à une chute de la consommation, et à la concurrence des vins d'autres pays européens qui ont un coût de production beaucoup moins important.

Type de média :
Date de diffusion :
05 novembre 1975
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Éclairage

Au milieu des années 1970, le vignoble provençal n'a pas terminé la reconversion que lui imposent l'évolution de la consommation (baisse de consommation des vins courants) et l'ouverture à la concurrence dans le cadre de la Communauté économique européenne [voir Manifestation viticole à Draguignan]. Aux manifestations relativement pacifiques des années soixante et du début des années soixante-dix succèdent des scènes plus violentes au milieu de la décennie, lorsque la profession voit les prix s'effondrer. La crise a commencé l'année précédente, marquée par des manifestations en mars 1974 dans tout le Midi. La récolte suivante n'a fait qu'accroître les difficultés, alors que les importations italiennes viennent concurrencer, à bas prix et sans grand respect de la règlementation communautaire, la production locale. Affrontements avec les CRS dans le Gard et l'Hérault, barrages de voies ferrées et de routes, blocage du port de Sète, barricades à Béziers, manifestations de dizaine de milliers de viticulteurs ont ponctué le printemps 1975, entre mars et avril. L'épicentre des manifestations viticoles s'est situé comme d'habitude en Languedoc, mais la Provence y a participé, comme les images en témoignent. La nouvelle récolte ravive l'inquiétude.

Pour tenter d'éclaircir les raisons de l'agitation des viticulteurs, le journaliste interroge un dirigeant de la profession, le président du Comité interprofessionnel des vins des Côtes du Rhône, filmé devant le pont Saint-Bénézet d'Avignon. Après avoir mentionné la baisse tendancielle de la consommation, Gérard Pierrefeu évoque la surproduction, du niveau local au niveau mondial, l'inflation minant les cours du vin, donc leur surenchérissement, et les difficultés pour estimer le rapport qualité-prix des différentes sortes de vin. Pour lui, la France serait aussi désavantagée par les conditions de production, très différentes de celle de ses concurrents européens (l'Italie), sans qu'elles soient précisées. À ces raisons s'ajoute une crise de surproduction, qui, selon le commentaire, touche toutes les catégories de vin, du plus courant au grand cru. Il est bon de préciser que le reportage se situe quelques mois après les chocs pétroliers de 1973-1974, qui ont entraîné une augmentation des prix des produits utilisés en viticulture et que la baisse de la consommation suit celle du pouvoir d'achat des ménages. Le vin n'est pas un produit de première nécessité.

En fait, la crise viticole va connaître au printemps 1976 son apogée et sa tragédie. Le mouvement de protestation relancé à partir de février, mené par des agriculteurs radicalisés, aboutira à des affrontements d'une extrême violence. Le contexte politique et la montée des revendications régionalistes, le désespoir de toute une région qui se sent méprisée par Paris, l'inadéquation des mesures communautaires débouchent sur la tragédie de Montredon, près de Carcassonne, le 4 mars 1976. Ce jour-là, les heurts feront deux morts, un commandant de CRS et un viticulteur. De l'autre côté du Rhône, les viticulteurs seront solidaires de la protestation, mais avec plus de mesure. Il est vrai que le contexte est différent et commence à désolidariser de ses voisins une Provence où le tournant vers la qualité a été pris (cf les reportages sur le vignoble varois en 1984 [voir Les vignobles varois], et sur les vins de Côtes du Rhône en 2002 [voir Succès à l'étranger des vins des Côtes du Rhône] ), et où la viticulture ne représente plus autant que dans le Languedoc un mode de vie.

Nicole Girard

Transcription

Journaliste
Des millions d'hommes en colère : ce sont les viticulteurs et ce n'est pas nouveau. Le mobile de ces violences, parfois condamnables mais rarement gratuites : la situation viticole. La France, ne l'oublions pas, est la patrie du vin. 4 millions et demi de personnes vivent directement ou indirectement de la viticulture. La vigne occupe 1 306 000 hectares, dont plus de la moitié dans 5 départements du Midi. Or, paradoxe de notre temps, c'est quand les récoltes sont abondantes que les viticulteurs gagnent le moins. En 73, 82 millions d'hectolitres. Un record. En 74, 75 millions. Le vin courant ne se vend plus. Les vins de qualité accusent le coup. Même les grands crus sont touchés. L'analyse de la situation n'est pas simple. Nous l'avons demandée à l'un des principaux représentants des viticulteurs, sur le plan régional et national, Gérard Pierrefeu.
Gérard Pierrefeu
Les vins en danger ? Voilà une question vraiment très opportune, à une époque où les problèmes viticoles semblent stagner d'une façon assez désolante. Oui, effectivement, les vins sont en danger, et en particulier, dirais-je, les vins français, car il est évident que la France subit, depuis un certain nombre d'années une chute assez impressionnante de la consommation du vin. Les raisons de cette baisse de consommation sont multiples, et nous n'avons pas le temps, bien sûr, de toutes les analyser. Et par conséquent, je me contenterais simplement de définir quelles sont les deux raisons importantes qui nous ont amenés à cette crise. Je l'évoquais tout à l'heure : inflation sur les cours des vins, difficulté d'estimer le rapport qualité/prix, et de surcroît deux années surabondantes, 73 et 74. Surabondantes non seulement sur le plan national, c'est-à-dire toutes catégories de production viticole confondues, mais surproduction européenne, et surproduction mondiale. Il est évident que la France, de surcroît, ne bénéficie pas, au niveau de sa viticulture, de certaines conditions d'exploitation, telles qu'elles sont définies chez nos partenaires en Italie, en Allemagne, et bien entendu au-delà de nos frontières, où les conditions de production sont tout à fait différentes que celles que nous vivons en France.