Croquis de St Tropez

19 septembre 1959
03m 06s
Réf. 00318

Notice

Résumé :

Saint-Tropez, en 1959, est déjà un village mythique pour nombre de vacanciers. Armé de son micro, le journaliste passe de table en table à la terrasse de Sénéquier, posant aux estivants la question : "Pourquoi passez-vous vos vacances à Saint Tropez ?"

Date de diffusion :
19 septembre 1959
Personnalité(s) :

Éclairage

La légende internationale de Saint-Tropez comme " capitale " estivale de la société du spectacle se construit à partir du moment où le cinéma et ses stars sortent la bourgade d'un (très) relatif anonymat. Depuis la fin du XIXe siècle, le petit port, isolé au bout d'une presqu'île ouverte sur le large, mais barrée vers l'intérieur par le massif des Maures, est connu des peintres (voir le riche musée de l'Annonciade) et des écrivains (comme Colette) qui, après Maupassant et Signac, vont être assez nombreux à le fréquenter, alors que les riches vacanciers préfèrent séjourner entre Cannes et Menton. Longtemps, la bourgade a vécu du cabotage et de l'agriculture. Celle-ci, tournée vers la vigne, reste importante, mais, au XXe siècle, la population est en grande partie ouvrière et travaille à l'usine de torpilles. La saison d'été a commencé à attirer du monde dans l'Entre-deux-guerres, mais ce n'est qu'après la Seconde Guerre, avec la croissance des "Trente Glorieuses", qu'elle concerne les foules. C'est alors que la côte des Maures se couvre de résidences secondaires. La voiture permet d'accéder aisément à Saint-Tropez, qui devient une destination prisée. Artistes, cinéastes, producteurs, fabricants de spectacles, écrivains font la réputation de cette "petite kasbah de l'Orient" en l'érigeant en symbole de la libération des moeurs et du corps. En 1955, la jeune romancière de dix-huit ans Françoise Sagan, dont le roman Bonjour Tristesse avait fait scandale car il montrait le désir de la jeunesse d'exister au mépris des convenances et des interdits de l'époque, s'y installe. Mais c'est surtout le cinéaste Roger Vadim avec son film Et Dieu créa... la femme (1956) qui lança Saint-Tropez en même temps que Brigitte Bardot. Ces deux oeuvres suscitèrent l'enthousiasme de la génération de l'après-guerre qui revendiquait sa liberté et voulait pouvoir profiter de sa jeunesse. Le sujet du film fit scandale car on y voyait une jeune fille se réfugier auprès d'un homme mûr après avoir semé la passion dans tout son entourage. Les jeunes filles s'identifiaient à Brigitte Bardot, symbole de beauté et de liberté, et qui achète La Madrague en 1958. Le succès de Et Dieu créa... la femme aux Etats-Unis attira aussi dès 1957 les touristes étrangers venus découvrir cette capitale dont la réputation tourna vite autour de "sea, sex and sun" (et argent). C'est ainsi que Saint-Tropez devint le lieu privilégié du monde du show-business, de son cortège de paparazzis et d'une jeunesse dorée, qui trouvaient là un endroit pour se divertir et se montrer sans risque. L'intérêt de ce reportage, sous ses dehors anodins, est de nous transporter à ce moment où Saint-Tropez devient "Saint-Trop'". Les images, que la télévision va contribuer à fixer, sont là : les yachts, Sénéquier (véritable vigie sur le port pour qui cherche à voir ou à se montrer), le farniente, les jolies filles, la nudité, "B.B.". Jean Despas, le président du Syndicat d'initiative, est l'un des ceux qui, localement, ont accompagné cette transformation. C'est un personnage dont on peut voir le buste aujourd'hui dans le jardin de la salle d'exposition qui porte son nom, le long de la célèbre place des Lices. Ce Parisien, grand sportif, administrateur de sociétés, est venu se réfugier là au début de la guerre. Chef de la très active Résistance locale, il n'a plus quitté le port dont il a animé, des années durant, la vie associative.

De 12 hôtels en 1932, Saint-Tropez est passé à 33 en 1962, le nombre de résidences secondaires grimpe de 585 en 1954 à près de 1 000 en 1962. Le port commence a être envahi de bateaux de plaisance (1 618 visites en 1952, 5 900 en 1964) et doit être agrandi. Certains commerçants locaux - comme Sénéquier ou Vachon - deviennent des institutions. Les boutiques de luxe parisiennes ouvrent des succursales. C'est désormais d'industrie touristique dont il faut parler, une industrie qui profite du raz-de-marée qui, durant les vacances, envahit la presqu'île et, parfois, la paralyse. Les 5 500 habitants permanents accueillent, supportent, exploitent les dizaines de milliers de visiteurs qui vont à Saint-Tropez comme en pèlerinage. Les médias y glanent chaque jour leur lot d'images et d'articles qui " feront " vendre en racontant les folles nuits des célébrités qui s'y pressent et leurs frasques. C'est la rançon d'un succès qui fait de Saint-Tropez l'une des stations, sinon la station, parmi les plus connues de la planète.

Bibliographie :

Yves Bigot, La folle et véridique histoire de Saint-Tropez, Paris, Grasset, 1998.

Jocelyne Dorme, Saint-Tropez "fille de la mer", Nice, CDDP du Var, 1990.

Bernard Nantet, Saint-Tropez : Histoires, Paris, Éd. Londreys, 1988.

Filmographie :

Roger Vadim, Et Dieu créa... la femme, avec Brigitte Bardot et Jean-Louis Trintignant, 1956.

Transcription

Narrateur
Vous reconnaissez ? Regardez bien ! Regardez évoluer ce petit monde. Il y a ici quelques milliardaires, bien sûr, mais il y a aussi et surtout des milliers de jeunes. De très jeunes filles en majorité, qui ont économisé toute l'année pour venir dans ce petit port. Là, elles vivent un rêve, elles savent ou elles croient ressembler à quelqu'un. Elles font toutes sortes de choses pour se faire remarquer. Qu'est-ce que je vous disais ? Enfin tout ceci méritait une petite enquête de notre ami Michel Péricard.
(Bruits)
Michel Péricard
Monsieur, j'aimerais savoir pour quelle raison vous avez décidé de passer vos vacances à Saint-Tropez ?
Inconnu 1
Eh bien parce que j'avais entendu parler beaucoup de cette ... plage, qu'elle est merveilleuse, du point de vue artistique elle est extraordinaire, et je suis très content d'y être.
Michel Péricard
C'est parce qu'elle est un peu snob que vous l'aimez ?
Inconnu 1
Non. Pas précisément...
Michel Péricard
Merci monsieur. Ah ! mesdemoiselles ! Mesdemoiselles ! Vous toutes les deux très jolies, pourquoi passez-vous vos vacances à Saint-Tropez ? Ah je vois oui ! Et vous ?
Inconnue 1
Comme tout le monde.
Michel Péricard
Comme tout le monde. C'est pas mal, merci. Excusez-moi mademoiselle, vous venez de prendre un bain de soleil ?
Inconnue 2
Oui.
Michel Péricard
Vous passez vos vacances à Saint-Tropez, pour quelle raison ?
Inconnue 2
Oh j'adore Saint-Tropez, c'est merveilleux.
Michel Péricard
Vous êtes simple, vous, hein ?
Inconnue 2
Très simple.
Michel Péricard
Merci. Allons voir un peu plus loin. Bon, vous passez vos vacances à Saint-Tropez pour quelle raison monsieur ?
Inconnu 2
Pour avoir du soleil.
Michel Péricard
Evidemment, mais il n'y a pas qu'ici qu'il y en a. Et vous mademoiselle ?
Inconnue 3
Pour m'amuser.
Michel Péricard
Oui, bon et vous mademoiselle ?
Inconnue 4
Moi j'habite Saint-Tropez.
Michel Péricard
Ah c'est une bonne raison, vous avez quel âge ?
Inconnue 4
15 ans.
Michel Péricard
15 ans, vous ne les paraissez pas, merci. Ah, je vois là le maître de port et monsieur Despat, le président du syndicat d'initiative. Je pense que, mieux que n'importe qui monsieur Despat, vous allez pouvoir nous dire quelles sont les réactions des touristes à Saint-Tropez ?
monsieur Despat
Ah les touristes ! Les touristes, ils ont toujours la même maladie, ils ont la «Bardotrie». Vous savez, dès qu'ils arrivent, le monsieur du sexe masculin, un peu bedonnant, arrive, demande une chambre et puis 2 secondes après demande où est la Madrague ?
Michel Péricard
La propriété de Brigitte Bardot.
monsieur Despat
La propriété de Brigitte Bardot, d'ailleurs, je n'ai rien contre elle parce qu'elle est charmante. D'ailleurs vous avez le même phénomène aux terrasses, j'ai vu à la terrasse ici les gens attendre l'heure où défilaient les vedettes, et demandaient, s'inquiétaient, voyant arriver l'heure, et les vedettes qui n'arrivaient pas et s'énervaient de plus en plus. Et je me souviens même d'avoir vu un jour, une famille hindoue avec le père, la mère et le gosse, la mère en sari qui tenait le gosse par la main, et le gosse braillait, il criait comme un voleur, et la mère s'est retournée et lui dit : si tu te tais pas, tu verras pas Brigitte, eh ben, il s'est tu instantanément.
Michel Péricard
Eh ben il avait raison.
monsieur Despat
Ah ! Il avait 7 ans.
Michel Péricard
Ah d'accord ! Mais dites-moi monsieur Despat, faut-il dire «Saint-Tropèze» ou «Saint-Tropez» ?
monsieur Despat
Ah Saint-Tropez, les Tropéziens disent Saint-Tropez, c'est à Paris qu'on dit « Saint-Tropèze ».
Michel Péricard
Ah non, à Paris on dit «Saint-Trop'» !
monsieur Despat
Oh ça c'est une horreur !
Michel Péricard
Merci beaucoup.
Narrateur
Ainsi s'achève le journal télévisé.
(Musique)