Conséquence de la crise de Bizerte, l'arrivée de rapatriés de Tunisie

28 juillet 1961
04m 21s
Réf. 00327

Notice

Résumé :

La base navale de Bizerte vient de repousser l'attaque des forces tunisiennes. Le gouvernement tunisien revendique en effet la souveraineté sur ce territoire. Les événements conduisent au retour en France de Français de Tunisie. Le préfet des Bouches-du-Rhône, le commandant du Ville d'Oran et plusieurs rapatriés sont interrogés sur la situation à Bizerte.

Date de diffusion :
28 juillet 1961

Éclairage

Indépendante depuis 1956, la Tunisie, dirigée par Habib Bourguiba et le Néo-Destour, revendique la souveraineté sur la base navale de Bizerte que la France a conservée. Contrôlant la circulation en Méditerranée, protégée par une rade abritée, comprenant un arsenal et un aéroport, cette base conserve une certaine importance géostratégique pour la France. Elle permet d'autre part d'avoir un moyen de pression sur la Tunisie, qui sert de base arrière au FLN. Les soubresauts de la guerre d'Algérie ont d'ailleurs des incidences sur les relations entre les deux pays et, par voie de conséquence, sur la situation de Bizerte. Une première période de tension a marqué le début de l'année 1960, mais Habib Bourguiba, qui souhaitait obtenir l'évacuation immédiate de la base, a renoncé à l'attaquer. Sa rencontre avec le général de Gaulle, le 27 février 1961, ne parvint pas à faire fléchir ce dernier, qui ne contestait pas la souveraineté tunisienne, mais qui n'entendait pas hâter le départ de la France et paraître céder.

L'allongement de l'aire de l'aéroport de Bizerte-Sidi Ahmed entamé sans autorisation par les Français en avril fait monter la tension entre les deux pays. Entre mai et juillet, les manifestations hostiles à la France se multiplient, la base est encerclée, puis bloquée. L'échec des pourparlers secrets FLN-gouvernement français à Évian en mai-juin ont sans doute poussé Bourguiba à tenter un coup de force. Les combats commencent le 20 juillet et durent deux jours durant lesquels les Tunisiens perdent officiellement 630 hommes (mais probablement davantage). Leur attaque a donc été un échec cuisant, mais elle a permis de montrer aux alliés arabes et non-alignés la détermination de la Tunisie. La France est isolée, condamnée par l'assemblée générale des Nations Unies. La brouille entre la France et la Tunisie durera relativement peu. Les relations diplomatiques, rompues le 21 juillet, seront rétablies un an après. La France confirmera qu'elle abandonnera Bizerte. Cette cession sera effective, une fois la guerre d'Algérie terminée. Elle aura lieu la 15 octobre 1963 et permettra le 15 décembre suivant à Habib Bourguiba de la célébrer en compagnie des présidents algériens et égyptiens, Ben Bella et Nasser, et des représentants de la Libye et du Maroc.

Bien évidemment, l'affaire de Bizerte a des incidences sur la situation des Français résidant en Tunisie. Depuis l'indépendance, une majorité d'entre eux est partie, soit près de 130 000 sur 180 000, dont 92 000 en bénéficiant de l'aide de l'État. Le gros de ces départs a eu lieu entre 1956 et 1958. On estime à 8 000 le nombre des départs pour l'année 1961. Il reste 25 000 Français en 1966 et encore 18 000 dix ans après.

Bibliographie :

Jean-Jacques Jordi et Émile Témime dir., Marseille et le choc des décolonisations, Aix-en-Provence, Édisud, 1996.

Jean-Marie Guillon

Transcription

Journaliste
Monsieur le Préfet, quelle est l'importance de ce premier convoi venant de Tunisie ?
Raymond Haas-Picard
Eh bien, sur la Ville d'Oran, il y a 1.194 passagers, il y en 850 qui sont français, et par conséquent que nous allons prendre en charge. 400 relèvent des aides sociales de l'armée, ce sont des gens qui appartiennent aux familles des militaires de la base. Il y a des gens du secteur privé, il y a 19 expulsés qui suivent les premiers expulsés que nous avons reçus il y a quelques jours, et il y a aussi des fonctionnaires qui rejoignent, qui rentrent plutôt en France et qui vont maintenant rejoindre leur famille.
Journaliste
Ces passagers ont été embarqués aussi bien à Tunis qu'à...
Raymond Haas-Picard
Il y a eu à peu près la moitié embarquée à Tunis et l'autre moitié à Bizerte.
Journaliste
Comment sont déjà organisés les services d'accueil, monsieur le Préfet ?
Raymond Haas-Picard
Eh bien ici les services d'accueil ont été placés sous l'autorité du Préfet, qui a pris toute l'affaire en main, et il y a, il a fait appel à l'entraide française, à la Croix-Rouge et aux organisations confessionnelles. Et au point de vue administratif, alors il y a les aides sociales de l'armée, il y a les bureaux d'orientation qui sont placés sous ma responsabilité et qui reçoivent des gens depuis maintenant, malheureusement, plusieurs années, et puis il y a aussi les services de la fonction publique, enfin qui reçoivent les gens, l'inspection d'académie notamment.
Journaliste
Tout est prêt pour recevoir ces Français de Tunisie ?
Raymond Haas-Picard
Alors, il y a, ces français de Tunisie vont se répartir en 3 catégories, les uns vont rejoindre leur famille, les autres vont rester à Marseille. Et alors là, il y a les uns, ils ne savent pas où aller parce que ce sont des gens qui habitent Bizerte ou Tunis, depuis toujours, et alors nous allons les prendre au Lycée Nord, et qui est préparé pour les recevoir, avec les services de l'intendance et avec les services de l'inspection académique, les autres iront au lycée de Marseilleveyre, et qui est aussi prêt pour les recevoir.
Journaliste
Est-ce que d'autres convois sont attendus dans les jours prochains ?
Raymond Haas-Picard
Eh bien nous le savons pas mais nous nous préparons pour que les choses aillent bien, pour que l'accueil de la France, à ces gens qui viennent de souffrir soient quand même aussi bon que possible.
Journaliste
Merci monsieur le préfet.
(Silence)
Journaliste
Commandant, depuis votre dernier voyage à Tunis, en quel sens, à votre avis, a évolué la situation ?
Commandant
Bien, lors de notre dernier voyage à Tunis, c'est-à-dire la semaine dernière, les évènements de Bizerte étaient alors... à peine commencés, et nous n'avons rien remarqué d'anormal. Cette fois ci le problème était tout à fait différent, quand nous sommes arrivés à Tunis, nous avons été accueillis par les autorités d'une manière stricte, euh..., sans, sans manifestation hostile mais enfin, absolument stricte...
Raymond Haas-Picard
Durcissement ?
Commandant
Durcissement, oui. Mais en arrivant à Tunis, alors nous avons été consignés à bord, la police nous a supprimé les laissez-passer que nous avions, elle l'a fait collectionner puis les a...emmenés. Et sur les quais, il y avait des militaires tunisiens, en armes, nous n'avions pas le droit de mettre le pied sur le quai, même pour des raisons de service.
Journaliste
Et vous aviez embarqué des passagers français à destination de Marseille, de Tunis ?
Commandant
Euh, au départ d'ici pour Tunis ?
Journaliste
Non, non, je parle de départ de Tunis pour Marseille.
Commandant
Au départ de Tunis pour Marseille, alors nous avons embarqué des passagers étrangers, des Tunisiens, et quelques Français qui ont obtenu l'autorisation de partir parce qu'ils n'étaient pas résidents en Tunisie.
Journaliste
Je crois que c'est votre cas monsieur, je peux vous demander votre nom ?
Rapatrié
Marteneau.
Journaliste
Vous venez du sud je crois ?
Rapatrié
Je viens, j'étais à Sousse. Et depuis les évènements, la situation, eh ben, évolue très rapidement, et c'était beaucoup plus tendu dans, du côté de Souss et dans le sud, et le vendredi 21 juillet, le consul de France de Sousse avait prévenu tous les Français qu'ils allaient être arrêtés dans l'après-midi. Parce que les soldats, les volontaires tunisiens qui étaient rapatriés de Bizerte étaient très excités par ce qu'ils avaient vu et le gouverneur de Sousse avait demandé au consulat français, avait promis au consulat franaçis que un tous les Français [incompris] ; heureusement que cette situation n'a pas évolué. Mais aussitôt j'ai décidé de me rapprocher de Tunis où c'était plus calme. On a l'impression, c'est très calme à Tunis et aussi à Bizerte mais on a l'impression que c'est la, le calme avant la tempête, et la situation me paraît assez explosive.
Journaliste
Bon retour en France messieurs-dames.