Louis Brauquier poète et peintre

07 novembre 1968
05m 45s
Réf. 00368

Notice

Résumé :

Louis Brauquier, poète marseillais, a peint de nombreuses toiles pour son plaisir ou celui de ses amis. Parfois, ses peintures lui inspirent des poèmes qu'il récite ici lui-même.

Type de média :
Date de diffusion :
07 novembre 1968
Source :

Éclairage

Louis Brauquier est né en 1900. Il passe sa jeunesse à Marseille où il fréquente le lycée Thiers. Il rencontre Gabriel Audisio, qui a le même âge que lui. Une amitié durable naît entre les deux hommes ; elle se traduira notamment par une correspondance sur quarante années, qui sera publiée sous le titre Courrier.

Le jeune Brauquier est à la fois passionnément attaché à sa ville, Marseille, mais aussi irrémédiablement attiré par la mer, et les terres lointaines auxquelles font rêver les bateaux en partance dans le port phocéen. Marcel Pagnol s'inspira de ces traits de caractère de Louis Brauquier pour créer son personnage de Marius. Les deux hommes se sont en effet rencontrés dans le milieu des revues littéraires marseillaises.

Louis Brauquier publie en 1922 dans la revue Le Feu un recueil de poèmes, Et l'au-delà de Suez, où l'on trouve déjà les thèmes qui nourriront son oeuvre : la mer, les lointains, mais aussi l'attachement à Marseille. Cette première oeuvre est couronnée du prix Catulle-Mendès. En 1923, la revue Fortunio, de Marcel Pagnol et Jean Ballard, consacre un numéro au jeune poète Louis Brauqier. Celui-ci, après des études de droit, passe le concours de commissaire de la marine marchande, et navigue pendant deux ans sur les lignes de Méditerranée et d'Extrême-Orient. Puis il est embauché par les Messageries Maritimes, pour lesquelles il sera agent dans divers ports lointains, au cours de sa carrière : Sydney, Nouméa, Alexandrie, Djibouti, Shangaï, Diégo-Suarez, Colombo.

Au long de ces années, il collabore régulièrement à la revue marseillaise Les Cahiers du Sud et publie plusieurs recueils de poèmes, influencés par ces lieux, mais sans cultiver l'exotisme, et ses thèmes favoris : Le Bar d'escale, Eau douce pour navires, Le Pilote, Liberté des mers... S'il a choisi un métier commercial, il ne renonce pas à construire une oeuvre poétique, : "Toujours ce secret espoir me reste que, même si c'était fini, deux ou trois de mes vers persisteront à chanter dans la mémoire de jeunes hommes solitaires dans les soirs des ports".

En 1960, il prend sa retraite et revient vivre à Marseille, où il continue d'écrire et de peindre, activité artistique qu'il s'est mis à pratiquer plus tardivement, en autodidacte. Il publie son dernier recueil, Feux d'Épaves, en 1970. Il meurt en 1976.

Bibliographie :

Gabriel Audisio, Louis Brauquier, Paris, Éditions Pierre Seghers, collection "Poètes d'aujourd'hui", 1966.

Louis Brauquier, Courrier, lettres à Gabriel Audisio, 1920-1960, choisies et annotées par Roger Duchêne, Marseille, Éditions Michel Schefer, 1982.

Alain Paire, Chronique des Cahiers du Sud 1914-1966, Paris, Édition IMEC, 1993.

Bernard Cousin

Transcription

Journaliste
Louis Brauquier, il y a 2 ans déjà, Pierre Seghers, vous a consacré le numéro 140 dans sa collection Poètes d'aujourd'hui, et il ne pouvait mieux faire que d'en demander la présentation à votre ami de toujours, Gabriel Audisio. Or Gabril Audisio nous apprenait, dans ce volume, que vous vous adonniez à la peinture depuis 1953, c'est-à-dire bien avant votre retraite marseillaise, somme toute.
Louis Brauquier
Exactement oui, en somme je suis un jeune peintre
Journaliste
Un jeune peintre de 15 ans seulement de métier, mais vous aviez appris à peindre ?
Louis Brauquier
Ah non, non ! J'ai pas appris, il faut pas apprendre. Je veux dire, quand on n'a pas l'intention de faire une carrière, puis il faut au contraire avoir le plaisir de, de surmonter les problèmes tout seul. C'est pas intéressant d'apprendre des trucs, vous comprenez, il faut les trouver. Ou même mieux, ne pas s'en servir, ça vaut beaucoup mieux.
Journaliste
Et alors ce qu'il y a c'est que dans ce numéro 140 de Poètes d'aujourd'hui qui vous est consacré, il y a également, dans les poèmes inédits, quelques poèmes réunis sous le titre de « Peinture », et qui sont comme des descriptions de vos peintures, alors quelle est la correspondance exacte entre vos poèmes et vos tableaux ?
Louis Brauquier
Eh bien, le poème vient après la toile
Journaliste
Ah bon ? Comme quoi alors ?
Louis Brauquier
Oui lorsqu'une toile est peinte, elle peut rester très longtemps comme ça, et puis si, si il y a un jour où, plus ou moins rapidement, elle me donne envie de faire un poème sur elle, alors c'est juste une espèce de sanction, n'est-ce pas de, justification. De reconnaissance, ça prouve probablement que la toile est bonne, enfin je le suppose tout au moins.
Journaliste
Vous peignez beaucoup, somme toute, j'ai l'impression
Louis Brauquier
J'ai peint beaucoup, maintenant je suis un peu ralenti, parce que je ne sais plus où les mettre.
Journaliste
Ah bon ? C'est une question de dimension ?
Louis Brauquier
Faute de mieux oui, une question de dimension d'appartement. Alors je, notez que j'ai autre chose à faire, mais enfin pour l'instant je peins beaucoup moins.
Journaliste
Et vous ne peignez que pour vous ?
Louis Brauquier
Ah oui, je peins pour moi et pour mes amis, enfin les gens qui viennent volontiers voir mes peintures, il y en a quelques-uns. J'ai pas l'intention de vendre ni de, je veux dire, je ne fais pas concurrence aux peintres professionnels.
Journaliste
J'aimerais en plus que vous nous expliquiez votre peinture, la minutie de votre peinture.
Louis Brauquier
Enfin... j'aime la peinture finie, travaillée, je n'aime pas que les gens vous exposent leurs essais, vous voyez ? Les essais, les essais on doit les garder pour soi, et quand on a réussi à faire quelque chose, alors on le montre. Il faut pas montrer des choses, en appelant ça des travaux de laboratoire ou des recherches, les recherches ça vient avant l'oeuvre, vous comprenez. L'oeuvre doit se présenter achevée. J'aime beaucoup la peinture japonaise, mais j'aime pas les grandes pastissades qu'on vous offre à chauqe instant, dans beaucoup trop d'expositions. Enfin je ne devrais peut-être pas dire ça mais enfin c'est mon sentiment personnel.
Journaliste
Louis Brauquier, je voudrais que vous nous présentiez quelques unes de vos toiles et vous ne pouvez mieux faire que de nous les présenter en nous disant les poèmes que vous avez écrit à leur propos.
Louis Brauquier
Volontiers oui. «Le green du Golf [incompris] à Colombo. Cette foule multicolore, sur ce verre de cinabre, c'est la pelouse le dimanche où la population de Colombo vient voir la mer. Le Golf [incompris] Hotel est à gauche, invisible, la ville à droite, est représentée par un cube jaune coiffé d'un minuscule cocotier. Derrière nous, se lève le Colombo Club, mausolée où, fantomatiques, se rassemblent, comme sur un radeau mais en plus confortable, les derniers débris du Civil Service indien qui vers 5 heures, à leurs lèvres desséchées, portent l'ultime, amère tasse de thé. Et plus tard, le recteur de Saint Andrew Chapel que vous ne voyez pas mais que je vois très bien, savourant son premier whisky crépusculaire, s'assure que malgré les palmes, le soleil et les déviations des mystiques locales, il reste bien dans l'esprit du rite écossais.» «L'accostage du ponton Momba à Port-Villa. Jadis des hommes sont allés à la baleine, sur ce Momba mouillé dans la baie des pontons, sous un ciel jaune et gris aux Nouvelles Hébrides. Il sert maintenant d'entrepôt pour les coprahs de Burnsfield et pour ceux concurrents de Balande, chacun sa cale, en attendant que passe le cargo mixte des Messageries Maritimes qui vient s'y accoster tous les 45 jours et charge pour Marseille, où les savonneries fument dans le ciel clair du golfe. Où les odeurs d'huile et de tourteaux, rabattues par le vent s'étalent des faubourgs d'usine vers la ville, et font rêver parfois un passant dans la foule, distrait, car il entend soudain le ressac battre à l'infini sur le sable d'île basse et voit au-delà du hangar et de la case avec sa véranda chaude et son toit de tôle luire à travers la cocoteraie bruissante de palmes alizés, le grand océan vide.»
(Silence)
Louis Brauquier
«Neige sur le Vieux Port à Marseille. C'était l'hiver ancien déjà de Rive-Neuve, dans l'atelier glacial j'ai peint de couleurs graves le Vieux Port vert de Chine, un ciel gris, des maisons grises avec de la neige sur les corniches, sur les toits de l'Hôtel dieu, l'Hôtel de Ville, le clocher des Accoules et les embarcations de plaisance rangées, sages le long des pannes. En attendant le dégel ou la fin du monde et que sortent les pêcheurs bleus des bars opaques, nous ne savions pas trop quoi faire de ce froid, j'ai tenté de l'utiliser sur cette toile.»
(Silence)