L'implantation sidérurgique à Fos

06 janvier 1970
06m 36s
Réf. 00375

Notice

Résumé :

Gaston Defferre, maire de Marseille, présente les atouts du développement de la zone industrielle de Fos. Il rappelle que ce projet est né de la volonté tripartite de la chambre de commerce, de la ville de Marseille et du département, et rend hommage à Olivier Guichard, initiateur du projet.

Date de diffusion :
06 janvier 1970
Source :

Éclairage

Le 6 janvier 1970, le maire de Marseille, Gaston Defferre, est invité par la télévision régionale à exposer sa vision de l'opération industrielle de Fos et à préciser la place que Marseille doit y tenir. Il le fait dans un film assez long, de six minutes, tourné en plans fixes et quelques zooms, depuis son bureau de la mairie, fixant bien la caméra, exposant, sans notes apparentes, avec l'élocution qui le caractérisait, son point de vue qui est celui d'un édile souvent en bataille contre le pouvoir central. La date de tournage n'est pas indifférente car c'est en décembre 1969 que le Comité interministériel d'aménagement du territoire a approuvé le Schéma directeur de l'Aire métropolitaine marseillaise et l'implantation à Fos d'une unité sidérurgique littorale. C'est donc pratiquement une réaction à chaud  qui est demandée au maire de Marseille, lequel va toutefois tenir un discours très structuré selon un plan qui rappelle les origines du projet puis analyse ses conséquences à diverses échelles.

Gaston Defferre rappelle d'abord à juste titre que l'idée de Fos vient d'une initiative marseillaise, de même que les premières réalisations, à savoir l'acquisition des terrains dont les collectivités locales ont garanti les emprunts. C'est un aspect qui, avec la nationalisation ultérieure du projet, a eu tendance à s'effacer. Dès 1952, Édouard Rastoin, industriel marseillais alors président de la Chambre de commerce, estimait que pour sauver Marseille de la désindustrialisation, il fallait créer des pôles d'industrie lourde à l'extérieur de la trop étroite cuvette marseillaise et poursuivre ce qui avait été entamé avant la Seconde Guerre mondiale sur les rives de l'Etang de Berre. Le site de Fos était le lieu adéquat. Toutefois, la loi de 1919 tout comme l'arrêté de 1938 fixant les délimitations du port de Marseille n'incluaient pas le golfe de Fos. Aussi, dans les années 1950, après la construction du port de Lavéra, à l'initiative du président de la Chambre de commerce, Léon Bétous, qui joua un rôle éminent dans la promotion de "l'idée Fos", envisage-t-on diverses hypothèses d'installations portuaires dans le golfe, Mais il faut attendre le début des années soixante pour que le projet de valorisation du site prenne corps avec les premières acquisitions foncières, en 1962-1963, par un syndicat mixte d'aménagement du golfe de Fos, associant les chambres de commerce et d'industrie d'Arles et de Marseille, le département, les villes de Marseille, Arles, Fos, Istres, Port-de-Bouc et Port-Saint-Louis-du Rhône. Cet organisme se proposait d'aménager une zone industrielle, puis de rétrocéder les terrains aux entreprises, par vente ou location. Gaston Defferre rend hommage à Olivier Guichard, qui, au moment de son passage à la direction de la DATAR entre 1964 et 1966, a effectivement appuyé l'idée de la création d'une zone industrialo-portuaire à Fos. Toutefois, il faut rappeler qu'au moment où Gaston Defferre parle, les collectivités locales et la Chambre de commerce ont été largement déssaisies du dossier. La création des ports autonomes a transféré à une nouvelle autorité - le Port autonome de Marseille - les compétences du syndicat mixte initial. Le PAM est devenu l'unique propriétaire de la zone et le maître d'ouvrage de son aménagement, alors que l'État avait acheté plus de 4 000 hectares de terrains, notamment aux Salins du Midi. Gaston Defferre examine ensuite la dimension européenne du projet : l'objectif de rivaliser avec Rotterdam est une fois de plus évoqué. Il en rappelle l'une des conditions, la réalisation de la liaison Rhône-Rhin indispensable à l'élargissement de l'hinterland du port et de la zone industrielle, ce qui lui permet de critiquer le gouvernement qui a ajourné une fois de plus l'affectation de crédits à ce projet. Subtil jeu de balance après l'hommage à Olivier Guichard... Le canal Rhône-Rhin est un véritable serpent de mer, réclamé depuis longtemps par les milieux portuaires et industriels, plusieurs fois inscrits dans les projets, dont les études préalables ont été réalisées, mais la réalisation en a été constamment différée. Avant que des raisons de coût et d'opportunité économique en motivent l'abandon, c'est une idée qui resurgit périodiquement ; à l'époque où Gaston Defferre en parle, c'était le grand cheval de bataille des milieux économiques régionaux.

Sur le plan local, après avoir affirmé le rôle de Marseille comme grande capitale régionale, Gaston Defferre évoque la crise économique et sociale qu'elle traverse. Il ne mentionne pas précisément la désindustrialisation, mais parle du chômage élevé et de la crise du commerce marseillais, qui affectent les bases de son électorat. Opposant politique (il s'est présenté à la présidence de la République contre Georges Pompidou qui a été élu), il s'exprime alors pour dénoncer les projets du gouvernement visant à mettre en place une procédure de ville nouvelle pour maîtriser les urbanisations liées à la zone industrialo-portuaire de Fos. Il rejoint ainsi la plupart des élus locaux du secteur. C'est alors qu'il précise le rôle de Marseille en tant que capitale régionale : elle doit rester la ville "où l'on ira faire ses achats" et qui offrira les équipements scolaires et universitaires. La centralité universitaire de Marseille est indéniable, mais les équipements scolaires de premier et second degré sont des équipements de proximité qui seront construits sur place dans les communes riveraines de Fos. Quant aux pratiques commerciales, les grandes surfaces périphériques de Vitrolles ou de Plan-de-Campagne vont rapidement concurrencer le commerce marseillais. Gaston Defferre sera contredit par la réalité : Marseille, malheureusement pour elle, ne deviendra pas la capitale tertiaire de Fos, malgré les liaisons rapides en cours de réalisation entre la ville et Fos, les autoroutes notamment, dont le retard permet à Gaston Defferre de renouveler ses critiques à l'encontre du gouvernement. C'est l'occasion de faire allusion aux projets dont on parlait beaucoup à cette époque et qui relevaient de l'utopie, comme l'aérotrain ou les bateaux sur coussins d'air. La conclusion est sans ambiguïté : Marseille a participé aux grandes opérations régionales comme le Canal de Provence ou le Syndicat Mixte du Golfe de Fos, elle doit rester la grande métropole régionale du Sud-Est. Comment et à quelles conditions, il ne le dit pas, mais la suite de l'histoire le précisera.

Bibliographie :

Bernard Morel, Marseille. Naissance d'une métropole, Paris, L'Harmattan, 1999.

Nicole Girard

Transcription

Gaston Defferre
C'est très volontiers que je le ferai, et pour pouvoir le faire clairement, je crois qu'il faut d'abord rappeler quelle est l'origine de ce projet, et ensuite examiner ses conséquences sur le plan européen, sur le plan national, sur le plan régional, et sur le plan local. A l'origine, il y a la volonté des collectivités locales, de la Chambre de commerce, la ville de Marseille, le département des Bouches-du-Rhône, de construire un port, et d'attirer là une unité sidérurgique. En fait la volonté d'industrialiser notre département. Et c'est parce que ces collectivités locales, et en particulier la ville de Marseille, qui ont donné leur garantie pour les emprunts, avec qui il a fallu souscrire pour acheter des terrains, que ce projet a pu être lancé. Mais il faut être juste. Monsieur Guichard, actuellement ministre de l'Education nationale, à l'époque Délégué général à l'Aménagement du territoire, nous a aidé, soutenu, et c'est à lui que l'on doit aujourd'hui rendre hommage au moment où ce projet aboutit. Les conséquences ? Sur le plan européen, vous savez que le port de Rotterdam, à lui seul, a un tonnage qui est supérieur au total du tonnage des ports français, et ceci parce qu'il est non seulement tourné vers la mer mais parce qu'il a une zone industrielle et parce qu'il est relié à l'intérieur du continent par toute une série de fleuves et de canaux. Si nous voulons que le golfe de Fos joue pleinement son rôle, il ne suffit donc pas d'y construire un port et installer une sidérurgie, il faut qu'il y ait une véritable zone industrielle et il faut que cette zone industrielle soit reliée au reste de la France, à l'Europe au nord, à l'est par des canaux et en particulier par le canal du Rhône-Rhin. Or, à ce point de vue, le gouvernement a pris un très grand retard, les crédits qui devaient être accordés n'ont pas été accordés et il faudra qu'un effort considérable soit fait si l'on veut que cette implantation sidérurgique ait son sens plein et entier. Sur le plan régional, la ville de Marseille a également fait un effort considérable, et à ce sujet je voudrais souligner que à l'époque où nous vivons, un maire qui a une conception moderne de son rôle se doit considérer qu'il a une tâche aussi bien économique que administrative. Et c'est pourquoi, nous sommes non seulement intéressés au golfe de Fos, mais nous avons lancé avec le département des Bouches-du-Rhône et le département du Var, l'opération du canal de Provence, qui consiste à amener de l'eau douce, en très grande quantité, à usage agricole, à usage domestique et à usage industriel. Ainsi, sur le plan régional, nous allons disposer là d'un ensemble qui aura de l'eau, ce qui vous le savez que c'est une chose rare maintenant, le soleil et la mer, ce sont des atouts qui comptent. Enfin sur le plan local, Marseille est la grande métropole régionale, mais vous le savez mieux que moi, notre ville traverse en ce moment une grave crise économique et sociale puisque le taux du chômage à Marseille est environ le double de ce qu'il est dans le reste de la France. Je ne vous apprendrais rien non plus en vous disant que les commerçants marseillais souffrent actuellement d'une crise qu'ils éprouvent durement. Notre devoir est donc de tout faire pour que la ville de Marseille se développe, et c'est pourquoi, en tant que maire, je me suis opposé à l'idée que le gouvernement avait mis en avant et à laquelle il tenait, et si j'avais été un maire de la majorité je n'aurais pas pu obtenir satisfaction car j'aurais été obligé d'obéir aux injonctions du gouvernement. je me suis opposé à la création de villes nouvelles et j'ai demandé que Marseille reste la grande métropole, celle dans laquelle on viendra faire ses achats, la métropole du secondaire et du tertiaire, la métropole des services et surtout la métropole de l'éducation nationale, il existe en effet dans notre ville un ensemble d'écoles primaires, d'établissements du secondaire, d'établissements du supérieur - faculté des sciences, faculté de médecine, faculté de pharmacie, école dentaire - , qui sont dès maintenant installées, qui fonctionnent. Et j'espère que les enfants des hommes et des femmes qui iront travailler au golfe de Fos viendront à Marseille pour faire leurs études et qu'ainsi leurs parents viendront eux aussi à Marseille, soit pour y vivre, en tous cas pour y faire leurs achats. Mais pour que ce soit possible, il faut relier Marseille au golfe de Fos, et c'est pourquoi nous avons prévu la construction d'une série d'autoroutes. L'une d'elles, l'autoroute Nord, qui vous le savez, aboutit, aboutira, dans quelques semaines à la place d'Aix, a été retardée dans son achèvement par les vestiges de la Bourse. Le gouvernement a là une lourde responsabilité, il nous a fait perdre du temps. Cette affaire est maintenant réglée mais elle aurait pu être réglée beaucoup plus vite, et nous aurions pu, si nous n'avions pas perdu ces 4 années, restructurer tout l'ensemble de l'îlot Sainte-Barbe, les environs de la place d'Aix, et accueillir là les automobilistes qui viendront du golfe de Fos, permettre une liaison meilleure entre Marseille et le golfe de Fos. Mais ce sera fait, et nous avons également en pensée, en construisant un métro, et en prévoyant des liaisons par des moyens plus modernes, par aérotrain, par bateau sur coussin d'air, à permettre aux Marseillais et aux gens qui travailleront là-bas de circuler facilement entre le golfe de Fos et Marseille. Et ma conclusion sera simple : Marseille est la grande ville. Je dois, en tant que maire, défendrema ville, j'ai aussi le devoir de voir les choses de haut, et de comprendre que ce qui intéresse le département, et ce qui intéresse la région, intéresse Marseille. Mais si je dois le comprendre, et si je l'ai compris, en participant au syndicat d'économie mixte du golfe de Fos, ou au canal de Provence, je dois faire tout ce que je peux pour que Marseille reste la grande métropole régionale du sud-est.