Les harkis du Logis d'Anne à Jouques

22 avril 1976
03m 48s
Réf. 00410

Notice

Résumé :

Le reportage porte sur les conditions de vie de familles harkis installées au Logis d'Anne, à Jouques, dans les Bouches-du-Rhône. Les habitants de ce hameau, éloigné du village, demandent l'éclatement des habitats de ce type où ils se sentent isolés. Ils ont le sentiment de ne pas pouvoir s'intégrer dans la société. Plusieurs personnes, hommes et femmes, sont interviewées. Elles évoquent les conditions de vie difficiles dans les camps ainsi que les difficultés à trouver du travail lorsqu'on est un harki. La situation locale est significative d'un problème national, mais le reportage n'évoque pas les tensions et manifestations que certains centres ont connues.

Date de diffusion :
22 avril 1976

Éclairage

La Provence a été l'une des principales régions d'implantation des groupes de harkis. C'est d'ailleurs au Mas Thibert, sur la commune d'Arles, que leur représentant le plus éminent, le bachaga Boualam, s'est installé avec trente familles de fidèles en 1962. On sait dans quelles conditions difficiles, parfois improvisées, souvent tardives, s'est effectué leur transport en France (voir Marseille, port de transit des harkis), suivi par leur regroupement dans des camps sommairement et insuffisamment équipés, en particulier celui de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales). Par la suite, surtout à partir de 1963, nombre d'entre eux ont été disséminés sur le territoire, en particulier dans l'un des 75 hameaux forestiers, gérés par l'Office national des forêts et implantés assez loin des agglomérations. Région boisée par excellence, rappelant parfois les massifs accidentés d'où les harkis étaient originaires, la Provence a connu d'assez nombreuses créations de ce type : Pertuis, Apt, Cucuron, Sault dans le Vaucluse, Ongles, Manosque, Saint-André, Jausiers, Sisteron, .... dans les Alpes-de-Haute-Provence, Saint-Maximin, Brignoles, Rians, Le Muy, Collobrières, Pignans, La Londe, Gonfaron, Saint-Paul-en-Forêt, ... dans le Var, Valbonne, Mouans-Sartoux, Roquesteron, L'Escarène ... dans les Alpes-Maritimes, La Roque d'Anthéron, Fuveau et Jouques dans les Bouches-du-Rhône. Le hameau du Logis d'Anne, à 8 km du village de Jouques, au bord de la RN 96, est l'un des principaux et celui qui, probablement, avec Saint-Martin-L'Ardoise dans le Gard, a contribué le plus à attirer l'attention sur le problème harki.

Ces camps ont constitué au départ une solution qui n'a pas été inefficace pour des populations rurales transplantées brutalement dans un univers totalement étranger. Le regroupement entre soi, un encadrement quasi militaire, un travail assuré (plus ou moins), des logements - souvent préfabriqués - modestes, voire sommaires, mais représentant souvent un mieux par rapport aux gourbis qu'ils avaient quittés assuraient une transition. Des hameaux comme Le Logis d'Anne ou Fuveau ont été considérés à l'origine comme des installations "modèles". Les hommes travaillaient dans les forêts sous la responsabilité d'un chef de camp. Ils ont assuré ainsi le déboisement régulier des bords de route et participé à la lutte contre les incendies. Les femmes, encadrées par une monitrice, restaient sur place et s'occupaient de leurs enfants et de leur foyer. Mais les familles s'agrandissant, de nouveaux besoins se faisaient jour, alors que souvent ces habitats, devenus trop exigus, se dégradaient. Il fallait prévoir une sortie à terme de ces camps qui, s'ils avaient été protecteurs au début, se transformaient de fait, au fil des années en ghettos, car éloignés de tout et ne permettant pas l'intégration. Longtemps, les harkis se turent sur leurs conditions de vie. Ayant peu de communications avec l'extérieur, ils se sentaient négligés, et souvent rejetés par les Français et relégués au même niveau que les immigrés. À partir du moment où la question des immigrés vient au premier plan de l'actualité (voir Le président de la République visite le bidonville Michel et Le problème des immigrés à Marseille), leur ressentiment s'accentue, d'autant qu'il est exploité par certains groupes d'anciens ultras d'Algérie. Il y a évidemment une relation entre les mesures prises en faveur des immigrés et les manifestations de la colère des harkis, l'une des interviews en témoigne. Dans l'été 1975, plusieurs incidents ont lieu aux abords de certains hameaux, notamment à Saint-Martin-L'Ardoise, où six immigrés nord-africains sont séquestrés par un commando de harkis, et à Apt où la suppression des camps est demandée. En novembre 1975, est créé à Marseille un comité de défense des harkis regroupant les représentants de 31 hameaux du Sud-Est. Il exprime la volonté d'émancipation de la population harkie toujours soumise dans les camps à la tutelle d'anciens officiers. Il revendique un droit de représentation et un droit à l'intégration. Des améliorations vont être apportées, par exemple à Fuveau où des logements enfin décents vont être inaugurés. Cependant l'agitation va se prolonger durant l'année 1976 et toucher, entre autres, Rians et Jouques. C'est donc dans ce contexte que le reportage se situe. Le Logis d'Anne connaît une situation d'autant plus difficile que l'on y garde le souvenir d'une époque heureuse, celle où le chantier de Cadarache fournissait du travail en abondance. Le hameau,qui compte 350 habitants, restera l'un des foyers les plus actifs du mouvement harki. Une trentaine de chômeurs y feront la grève de la faim durant une semaine en avril 1987. Finalement vidé d'une partie de sa population, il sera fermé en 1995.

Bibliographie :

Mohand Hamoumou, Et ils sont devenus harkis, Paris, Fayard, Paris, 1993.

Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, Paris, Autrement, 1999.

Jean-Marie Guillon

Transcription

(Silence)
Présentateur
Jouques, dans les Bouches-du-Rhône. Un camp de Harkis en pleine campagne. En 1963, date de son ouverture, c'était un camp d'hébergement. Et à l'époque, les Harkis pouvaient se considérer ici en transit. En fait ils ont élu domicile à Jouques, définitivement, faute d'être relogés ailleurs. Vingt sept familles vivent dans ce camp. Des familles nombreuses bien sûr. Les hommes travaillent sous la tutelle des eaux et forêts. Ils sont au SMIG pour la plupart, et la majorité d'entre eux condamnent ces camps.
Inconnue
Il faut l'éclatement des camps. Ces familles ne peuvent pas continuer à vivre à dix, douze entassés dans de véritables réserves d'Indiens. Rien n'a été fait pour eux. J'ai pu constater parmi les femmes leur désir d'intégration.
Femme harki
On demande l'intégration parce qu'on vit dans des camps. On est isolés des villes. Alors on voudrait quand même habiter dans la ville pour trouver du travail et tout.
Présentateur
Dire que ces camps ressemblent à des réserves d'Indiens, c'est sûrement un propos exagéré. Mais la vie est difficile sans doute, dans ces mini cités, isolées de tout.
Intervenant
On peut qualifier les conditions dans lesquelles ils habitent un défi à la décence et aux règles de l'hygiène. Dans la plupart des hameaux que j'ai visités, ils n'ont en tout et pour tout pour faire leur toilette que la cuisine et un cabinet qui sert de douche. En général, pour huit, dix ou quelques fois douze personnes.
Présentateur
Au hasard des rencontres, nous avons senti l'amertume de ces Harkis, déracinés, troublés, s'interrogeant.
Homme harki
On a beaucoup de Harkis qui sont dans les villes, qui sont pleins, comme on dit, pleins jusqu'à la gorge, sans travail sans rien. En plus de ça, et je vous le dis encore clairement, général, il y a beaucoup d'anciens combattants qui ont combattu pour la France et qui ont fait vingt ans de service militaire, il a sept kilos de ferraille sur la poitrine, et il couche sur le trottoir. Et en plus de ça, il n'a pas de travail.
Présentateur
Le problème fondamental de ce dossier harki peut se résumer en un mot, intégration.
Responsable
Je crois que la première chose est que la France ait à l'égard des Harkis la même politique qu'elle a pour les autres Français. Et ces hommes et ces femmes ont choisi notre pays et il me paraît indispensable aujourd'hui qu'on les considère comme des Français à part entière et qu'on leur donne les mêmes avantages. Pour cela, il faut aujourd'hui qu'on les sorte des camps dans lesquels ils vivent, où ils continuent à vivre comme des Algériens quand ils étaient en Algérie, mais qu'ils soient intégrés à la communauté française, Et pour ça, qu'ils soient dans des cités françaises, européennes, où leurs enfants pourront côtoyer tous les jours des petits enfants européens, pour être demain des Français comme l'ont été tous les immigrés qui sont venus dans ce pays.
Présentateur
Autre cri d'alarme des Harkis dans la recherche d'un emploi, la préférence est donnée aux travailleurs immigrés algériens.
Homme harki
On demande l'embauche, que ce soit dans une entreprise nationale, soit une entreprise privée, impossible parce que ils voient les papiers «nationalité française», ils disent «On regrette, on ne peut pas t'embaucher. Parce que il y a des immigrés au mieux».
Femme harki
Je me suis inscrite dans toutes les usines et il n'y a pas de travail. Pourtant j'ai deux copines qui travaillent, algériennes.
Homme harki
Pour eux, nous sommes des traîtres, et pour la France, nous sommes des victimes.
Présentateur
Dans la réflexion de ce Harki, toute la dure incertitude de l'histoire. Le choix de ces hommes mérite sans doute de vraies solutions.
Inconnue
Et c'est un drame national, la France doit en prendre conscience, parce que les jeunes n'accepteront plus ce que les parents ont accepté.
Responsable
C'est un problème d'intégration, et je regrette de le dire que jusqu'à maintenant, il semble que notre pays n'ait pas fait, pour ces gens qui l'ont choisi, son devoir.