Les problèmes d'Ugine-aciers à Fos-sur-mer

21 mars 1984
04m 49s
Réf. 00463

Notice

Résumé :

Confrontée à la crise économique, la sidérurgie française entreprend une vaste restructuration qui met en péril l'existence même de certains sites. C'est le cas de celui de l'usine Ugine-aciers de Fos. Dans ce reportage, le directeur de l'entreprise et les représentants syndicaux des personnels développent, dans des registres différents et avec leur spécificité, une série d'argumentaires en faveur du maintien du site.

Date de diffusion :
21 mars 1984

Éclairage

C'est le 22 octobre 1973 que l'aciérie "B", l'âme d'Ugine-aciers, est mise en route. La construction de l'usine sur le site de Fos résulte de la saturation des usines de sidérurgie électrique du groupe Ugine-Kühlmann, en particulier de celles qui étaient spécialisées dans la production d'aciers longs spéciaux et inoxydables destinés à une production de tôles. En 1972, la production est assurée par l'usine de l'Ardoise, à 10 kilomètres au nord d'Avignon et les lingots sont laminés à Florange, en Lorraine, car le volume de production des aciers inoxydables est insuffisant pour rentabiliser à lui seul un train de laminoirs à bandes. Aussi, toute construction d'une usine nouvelle doit être pensée en y intégrant le traitement d'aciers plats au carbone. Ces considérations techniques imposent une coopération avec un groupe sidérurgique. À partir de l'instant où Sacilor-Sollac décide de s'implanter à Fos pour construire sa nouvelle usine (la Solmer), après avoir hésité entre Le Havre et Nantes, Ugine-Kühlmann n'a pas le choix et opte à son tour pour la zone de Fos. Au contraire de Solmer qui a transposé les méthodes lorraines dans son usine sur le plan du personnel -1/3 du personnel de fabrication vient de la Lorraine -, comme sur celui de l'implantation syndicale - une stratégie de verrouillage syndical au profit de la CFDT-, Ugine-Aciers recrute un maximum de personnel régional dont elle assure la formation par des stages en Savoie. Son problème n'est pas de se reconvertir mais de croître. Elle n'installe sur place qu'un contingent de deux cents Uginois détenteurs du savoir technique, pour mettre en route la production organisée autour du four électrique le plus puissant d'Europe. Aussi assiste t-on à l'implantation d'un fort bastion cégétiste, à l'image de la réalité sociale des autres grandes entreprises traditionnelles du département.

Les difficultés générales du secteur sidérurgique liées aux chocs pétroliers conduisent à restructurer l'ensemble. Le 27 novembre 1981, c'est la nationalisation des groupes Usinor et Sacilor. La chute de la consommation d'acier à l'échelon mondial conduit à un second plan acier en 1982 : Ugine-Aciers quitte Pechiney-Ugine-Kühlmann et devient une filiale de Sacilor. Pour répondre à la crise persistante, Bruxelles fixe des quotas de production et la fusion Usinor-Sacilor est envisagée. Dans le même temps, pour répondre à la surproduction de produits longs spéciaux, Ugine-Aciers, qui emploie alors 1 200 salariés, est menacée de fermeture. C'est cette situation qui est au coeur du reportage. Tout en dressant un portrait des installations, le journaliste donne la parole aux différents partenaires sociaux qui développent chacun une série d'argumentaires en faveur du maintien du site. Pour le directeur Jean-Jacques de Cadenet, le site d'Ugine-Aciers est un site moderne et performant, avec un personnel très qualifié spécialisé dans la production d'aciers spéciaux pour les roulements, le seul en France en ce domaine. André Meyrenx, de la CFDT, demande des précisions quant au plan social annoncé. Quant au responsable de la CGT, Alain Pasquale, tout en insistant sur les qualités du site, il avoue ne pas comprendre la position du gouvernement qui avait fait de la défense des travailleurs et de l'emploi un des axes de son programme électoral.

Les protestations des uns et des autres seront sans effet. La décision de fermeture de l'usine est annoncée en conseil des ministres le 29 mars 1984. Il faudra la persévérance des personnels, leur intervention auprès des clients de l'usine, la multiplication des actions (manifestations, défilés, sensibilisation des élus, principalement ceux du Parti communiste qui prennent position en faveur du maintien du site, mais pas de grève, ni d'occupation des locaux) pour que la bataille soit en passe d'être gagnée. En 1986, le plan "Ascométal" entérine l'annulation de la décision de fermeture. L'effectif de l'usine est réduit à 772 salariés dont 468 ouvriers. Ugine-Aciers devient Ugifos au sein de Ascométal, dont les autres sites se trouvent aux Dunes, à Hagondange et au Cheylas près de Grenoble.

Jean Domenichino

Transcription

Journaliste
Ugine aciers , c'est une entreprise de 1 200 personnes, l'un des fleurons du secteur industriel de Fos-sur-Mer, et nous allons voir dans un, avec Rémi Champenoy, dans un instant que c'est une entreprise très vulnérable.
Rémi Champenoy
Ugine aciers à Fos. L'usine a commencé à fonctionner en 1973. Elle assure 1 200 emplois, elle fabrique des aciers spéciaux, acier pour roulements à bille, pour des pièces mécaniques hautement sollicitées, par exemple pour les forages pétroliers. Elle figure au nombre des sites de production dont la fermeture pourrait être envisagée. En effet, la production des aciers spéciaux en France a diminué de 25% en 3 ans. Actuellement la capacité des 2 groupes nationalisés est de 1.400.000 tonnes par an. Or, les perspectives de vente à terme ne sont estimées à qu'à 700.000 tonnes. D'où l'hypothèse de la fermeture d'un certain nombre de sites, mais alors pourquoi le site de Fos ?
Jean-Jacques (de) Cadenet
Notre usine a effectivement des atouts industriels importants. Lors de sa mise en route à partir des années 1973 - 75, elle a pu offrir à la clientèle de France et du monde, un niveau de qualité supérieur à ce qui se faisait jusqu'à cette époque. Ceci grâce à des outils modernes, puissants d'une part, mais aussi grâce à la compétence et au savoir-faire du personnel de toute notre usine. C'est ainsi que nous avons pu prendre des places appréciables sur les marchés français et mondiaux. Pour citer un chiffre, je rappellerai qu'en 1981, notre usine a exporté 60% de sa production, et ces 60% sont allés dans le monde entier, dans la CEE, bien sûr, et vers les USA et vers aussi les pays de l'Est.
Rémi Champenoy
Parmi les productions de l'usine de Fos, est-ce qu'il y a vraiment une qui est vraiment spécifique à cette usine ?
Jean-Jacques (de) Cadenet
Oui, c'est en particulier le cas des aciers pour la fabrication des roulements, qui entrent dans la construction des automobiles, des poids lourds, et des machines de toutes sortes. Le club des producteurs mondiaux de ce type d'acier est assez restreint et nous sommes le seul producteur français. Si nous venions à cesser cette production, il est probable que la clientèle se porterait vers des producteurs qui présentent actuellement les mêmes garanties que celles que nous leur offrons actuellement. Et ces producteurs-là ne seraient pas des producteurs français.
Rémi Champenoy
La capacité actuelle de l'usine de Fos ne correspond pas à des résultats économiques intéressants. Pour que l'usine soit rentable, il faudrait porter sa production à 350.000 tonnes et selon les études réalisées par les spécialistes, cela serait relativement facile. Mais comme cela implique la fermeture d'autres sites, le choix relève d'une décision politique, c'est en tout cas l'avis des syndicats.
Alain Pasquale
Fermer une usine qui vaut plus de 4 milliards de nos francs actuels, aujourd'hui, qu'est-ce que c'est, ce que c'est, la fermer pour aller investir ailleurs, qu'est-ce que cela veut dire ? Et ça c'est la question que nous posons au ministre de l'Industrie. Bon, on sait aussi qu'il donne, que la, que le, le, le, ... Que dans le domaine des choix économiques, les mesures industrielles qui doivent accompagner sont des mesures sociales, bon on ne sait pas encore quelles seront ces mesures sociales, puisqu'on nous a dit que les choix seraient arrêtés très vite, et que les décisions de fermeture seraient diluées dans le temps. Alors l'analyse que nous pouvons faire au niveau de la CFDT, c'est de dire : les choix qui sont faits ne sont ni des choix industriels ni des choix économiques, ce sont des choix plus ou moins politiques. Ce sont des choix de fermeture d'une, d'un site parce qu'il gêne, parce qu'il y a un bras de fer entre deux directions, qui sont la direction de SACILOR et d'USINOR. Et cela nous ne pouvons pas le tolérer.
André Meyrenx
Avoir 11 ans et devoir mourir, nous n'accepterons jamais un tel gâchis. C'est la première chose. Tout le monde reconnaît les performances techniques de notre usine, vous avez pu les voir, mais faut-il que nous soyons aujourd'hui attardés pour en parler et nous y attacher ? Pour nos patrons, ces performances n'ont aucun poids. La priorité, c'est la rentabilité financière. Pour l'argent on est prêt à casser les plus beaux outils, à briser la vie d'hommes et de femmes, à déporter des régions entières. Et ce qui nous révolte aujourd'hui, c'est que le gouvernement, celui qui avait fait de l'emploi la priorité emboîte le pas des patrons.
Journaliste
Deux réactions à ajouter à ce dossier, celle de la CFTC d'Ugine Aciers, qui estime que la fermeture d'une entreprise aussi performante, si elle est confirmée, sera une absurdité technique et économique. Nous ne voulons pas être sacrifiés, ajoutent les militants chrétiens. Et puis, réaction du groupe communiste du conseil général des Bouches-du-Rhône, qui dit mal comprendre la volonté des dirigeants de la sidérurgie française de faire disparaître une telle entreprise, et pour qui réduire la production et les emplois n'est pas de nature à résoudre le problème de fond. C'est...