Rachat du Provençal par le groupe Hachette Lagardère

03 juillet 1987
04m 09s
Réf. 00486

Notice

Résumé :

Le document comporte les interviews des principaux protagonistes du rachat du Provençal par le groupe Hachette après la décision de mise en vente d'une partie des actions détenues par l'un des trois principaux actionnaires, la famille Leenhardt Laffont. S'expriment donc à ce sujet Edmonde Charles-Roux, veuve de Gaston Defferre, détenant une partie des actions du groupe du Provençal, Jean-Luc Lagardère, PDG du groupe Hachette, André Poitevin, PDG du Provençal et Jean-Michel Gardanne, journaliste.

Date de diffusion :
03 juillet 1987
Source :
France 3 (Collection: Atr2 )

Éclairage

Le 3 Juillet 1987, le groupe de presse Le Provençal entre dans le giron du puissant ensemble médiatique formé par l'industriel Jean-Luc Lagardère autour de la société Hachette.

Autour du quotidien Le Provençal et de ses 21 éditions, tirant à plus de 150 000 exemplaires, Gaston Defferre, son créateur, a rassemblé, en particulier, le quotidien varois Var Matin (ex-République), Le Méridional, son concurrent de droite, racheté en 1971 (voir Grève au "Méridional" pour protester contre son rachat par "Le Provençal"), et un outil d'impression très performant, le Centre méditerranéen de presse. Le groupe domine largement la presse provençale et déborde sur les régions voisines.

Le capital du groupe est partagé principalement entre Defferre, ses proches (en particulier la famille Cordesse), les héritiers de son camarade (indocile) Francis Leenhardt, et André Poitevin, PDG du journal. Après la mort de Defferre en 1986, connaissant la division qui règne parmi les propriétaires du groupe, deux empires médiatiques cherchent à en prendre le contrôle, celui de Robert Maxwell, dont la base est britannique et qui, par son orientation social-démocrate, a les faveurs d'Edmonde Charles-Roux, veuve et héritière de Gaston Defferre, et la nébuleuse que Jean-Luc Lagardère, patron, entre autres, de Matra et d'Europe 1, a constitué autour de Hachette qu'il a racheté en 1981. Héritier d'une librairie-maison d'édition créée au milieu du XIXe siècle à Paris, Hachette détient un monopole dans la distribution de la presse et des livres. Depuis les années soixante-dix, c'est aussi l'un des principaux groupes de presse française et Jean-Luc Lagardère a donné une vive impulsion à l'entreprise dans le secteur de la haute technologie et de la communication. Ayant racheté les actions de la famille Leenhardt-Laffont et celle d'un actionnaire minoritaire, Lagardère vient de prendre le dessus sur Maxwell et de rallier les autres propriétaires. Hachette contrôlera les 2/3 des actions du Provençal et 63 % de Var Matin.

En rachetant Le Provençal, Jean-Luc Lagardère s'est engagé à développer le rayonnement du groupe et à diversifier ses activités. Comme André Poitevin (PDG du Provençal) le souligne, ce rachat doit permettre au groupe de connaître un plus grand essor. Il escompte la mise en place d'une culture d'entreprise ce qui signifie une mise en commun des moyens mais aussi une synergie avec les divers secteurs du groupe Hachette comme les radios locales, l'édition... Le groupe Hachette Lagardère s'engage à respecter la ligne rédactionnelle des deux quotidiens pendant dix ans. Il dépêchera pour les prendre en main des journalistes notoirement connus, de sensibilité différente, Ivan Levaï pour Le Provençal et Michel Bassi, ancien porte parole de Valéry Giscard d'Estaing, pour Le Méridional. Ceci étant, une certaine inflexion aura bel et bien lieu, le premier apportant son soutien à Robert Vigouroux et Bernard Tapie (plutôt qu'au PS) et le second s'éloignant du Front national. Dans un contexte médiatique renouvelé, l'érosion de la diffusion payante des deux quotidiens, tombée à 137 000 pour Le Provençal et 58 000 pour Le Méridional, servira de prétexte, exactement au terme des dix ans d'engagement, pour les fusionner et donner naissance le 4 juin 1997 à La Provence. Cette fusion sera une première atteinte à la pluralité de la presse régionale, qui allait s'affaiblir encore avec la prise de contrôle du quotidien Nice Matin, hégémonique dans les Alpes-Maritimes, par le groupe Hachette Filipacchi en février 1998 (voir Le quotidien "Nice Matin" passe dans le giron du groupe Lagardère Filipacchi Hachette). Un seul groupe dominera dès lors l'ensemble de la presse quotidienne provençale, à l'exception de La Marseillaise, émanation du Parti communiste. Il partagera de façon arbitraire cet ensemble entre, à l'Ouest, La Provence d'une part, et, à l'Est, le groupe qui, avec Nice Matin, englobera Var Matin, devenu son clone, et Corse Matin. Depuis le 13 août 2007, Lagardère a vendu ces titres au groupe Hersant pour 160 millions d'euros, le groupe Hersant dominant déjà une partie de la presse parisienne et régionale.

Bibliographie :

Pierre Albert, La presse française, Paris, La documentation française, 2008.

Constant Vautravers, Mon journal est mort avant moi, Marseille, J.C. Abou Éditions, 1998.

Maryline Crivello

Transcription

Jacques Bertolotti
Madame, monsieur, bonsoir. Une institution de la région change de main, le groupe de presse du Provençal, fondé à la Libération par Gaston Defferre, a un nouveau propriétaire depuis hier. Le groupe Hachette, longtemps en concurrence avec le groupe franco-britannique Maxwell, a pris en effet le contrôle des titres du Provençal. C'est une nouvelle page de l'après-Defferre qui est ainsi tournée ; Claude-Paul Pajard.
Claude-Paul Pajard
Le groupe du Provençal, c'est d'abord 4 journaux. Le Provençal bien sûr, le plus lu et de loin avec ces 170 000 exemplaires, Var Matin, 85 000 numéros chaque jour, Le Méridional, 70 000 ; et Le Soir, 15 000. Mais le groupe, c'est aussi Eurosud, une régie publicitaire et la [Semi], une société d'informatique, soit en tout 1.500 personnes. Un groupe prospère, dynamique, à la santé florissante. D'où la surprise quand ces derniers jours, la rumeur annonçait la vente imminente du groupe. Une vente confirmée ce matin à la une du Provençal.
Edmonde Charles-Roux
C'est parce que le journal marchait bien qu'il a excité la convoitise de plusieurs groupes. Elle n'aurait pas excité la convoitise de ces groupes si un des 3 actionnaires principaux du journal n'avait pas mis ses actions en vente. Or nous sommes dans une démocratie, chacun peut mettre en vente sa propriété, or euh, eh bien la famille Leennhardt-Laffont a mis en vente ses actions. A partir de ce moment là, eh bien, peu d'hommes voulaient rentrer dans cette affaire, s'il n'en avait pas un peu les leviers de commande. Alors nous ne le souhaitions pas, la famille Defferre euh, personne de nous n'était vendeur, mais nous avons été obligés de nous rendre, euh d'être objectifs, et de voir que peut-être le moment était venu, puisque ce n'était pas de notre fait, de se dire que peut-être le temps des grandes féodalités familiales était passé. Et qu'il valait mieux, pour que le journal puisse se, devenir plus fort et avoir plus d'ambition, être repris par un grand groupe de presse français.
Claude-Paul Pajard
Euh une question qui vient à l'esprit, qu'aurait pu penser Gaston Defferre d'une telle situation ?
Edmonde Charles-Roux
Il l'avait envisagée.
Jacques Bertolotti
L'accord conclu hier entre les deux parties comprend une clause importante, fondamentale. Le groupe Hachette, nouvel actionnaire majoritaire, garantit l'indépendance politique des journaux du groupe. Autrement dit : Le Provençal restera le journal des patriotes républicains et socialistes.
Jean-Luc Lagardère
On respecte toujours la culture d'une entreprise, toujours, c'est essentiel. Et l'esprit d'un journal, surtout lorsque il vit et se développe depuis plusieurs dizaines d'années, ça fait partie de sa colonne vertébrale. On ne tape pas sur la colonne vertébrale euh d'une entreprise.
Jacques Bertolotti
Cet accord prévoit aussi, et ce n'est pas négligeable, une action permanente du groupe Hachette qui devrait donner une nouvelle dimension à sa filiale marseillaise.
André Poitevin
Le groupe Hachette, nous attendons premièrement qu'il nous donne un développement que nous n'avons pas pu acquérir par nos propres moyens. Que nous puissions profiter de tout son savoir-faire, de toutes ses connaissances pour nous développer dans l'édition, dans l'audiovisuel, dans la presse magazine, dans la distribution, et tout ce qui sera le succès de la communication de demain.
Jacques Bertolotti
Côté personnel, si les rumeurs de ces dernières semaines avaient alimenté une certaine inquiétude, les explications données hier par la direction et le patron d'Hachette ont semble-t-il rassuré.
Jean-Michel Gardanne
Il y a d'un côté des journalistes puisque je ne peux parler que d'eux, dont on pourrait dire qu'ils sont un petit peu inquiets a priori parce que bon, une page est tournée, c'est sûr, une aventure commence et il y en a que cela peut inquiéter un petit peu. Et puis je dirais, dans l'autre catégorie, il y a les journalistes qui eux, et ils l'ont entendu hier de la bouche de monsieur Lagardère, eh bien, ils sont, ont, surpris, agréablement surpris, et se disent : OK, on est d'accord pour les batailles qui s'annoncent, nous on ne demande que ça. Et plus on se battra, mieux pour nous, ce sera notre affaire.