Paul Carpita présente Le Rendez vous des quais

28 février 1990
04m 37s
Réf. 00499

Notice

Résumé :

Le 28 février1990, à quelques heures de la sortie du Rendez-vous des quais en salles, Paul Carpita vient présenter son film aux Actualités régionales et en explique l'histoire peu banale. Il a été tourné quarante ans plus tôt à Marseille, en partie clandestinement, sur fond de la « Grande grève » des dockers contre la guerre d'Indochine, avant d'être saisi par la police au cours d'une projection, « pour trouble à l'ordre public ». L'interview s'interrompt pour permettre la diffusion de deux extraits du film, l'un au ton très militant, l'autre plus léger, presque pagnolesque. Le réalisateur évoque ensuite la résurrection de ce Rendez-vous des quais grâce à l'obstination de Jean-Pierre Daniel, le directeur de L'Alhambra Ciné Marseille, qui l'a retrouvé dans les Archives du film de Bois d'Arcy.

Date de diffusion :
28 février 1990
Source :
France 3 (Collection: Atr2 )
Personnalité(s) :

Éclairage

Comme l'explique au journaliste son réalisateur, Paul Carpita, le film Le Rendez-vous des quais a été tourné en 1953-54, interdit et saisi par la police lors d'une projection à Marseille en octobre 1955, et retrouvé, plus de trente ans après, par Jean-Pierre Daniel. Il a été diffusé en salle en 1990 et a fait l'objet de nombreux articles de presse dans les journaux nationaux et revues de cinéma.

Le film est une fiction, autour de l'histoire d'un couple dans le milieu des dockers marseillais, qui s'inscrit dans un contexte précis, celui du port de Marseille au temps de la guerre d'Indochine, et de la grève des dockers de 1950. Réalisé en noir et blanc en 35 mm en 1953, avec des acteurs non professionnels, il intègre des images que Paul Carpita avaient tournées en 16 mm au moment de la grève des dockers. Le réalisateur était un instituteur d'une trentaine d'années, fils de docker marseillais, militant communiste. Tourné à l'époque de la Guerre froide, le film procède d'une triple démarche, qui n'est pas sans lien avec le néo-réalisme italien : politique (l'opposition aux guerres coloniales), sociale (la volonté de montrer la vie des petites gens, essentiellement les dockers) et esthétique, dans la manière de filmer le port dans la lumière du sud.

Réalisé à Marseille, par et avec des Marseillais, Le Rendez-vous des quais comprend cinq séquences, soit un cinquième de la durée du film, très caractéristiques du cinéma méridional, aux décors, personnages et activités très typés, emblématiquement illustré par les films de Marcel Pagnol. Mais par son fort ancrage social, le film de Paul Carpita annonce aussi le cinéma de Robert Guédiguian.

La saisie de son film lors de sa sortie mit fin à la carrière de réalisateur de fiction de Paul Carpita, d'autant plus qu'il n'a guère été soutenu par la société de production parisienne, proche du Parti communiste, qui considérait ce film comme un travail d'amateurs. Il se consacra ensuite à des films documentaires, dont certains (Marseille sans soleil, Graines au vent) offrent de nouvelles images insolites de Marseille, et des films d'entreprises. La redécouverte du Rendez-vous des quais en 1990 et l'écho rencontré alors par ce film lui donna l'opportunité de réaliser deux nouveaux longs métrages de fiction : Les Sables mouvants en 1995, Marche et rêve (ou les homards de l'utopie) en 2001.

Bibliographie :

Maryline Crivello,  "Marseille au réel. Le Rendez-vous des quais de Paul Carpita", dans Images de la Provence, Les représentations iconographiques de la fin du Moyen Âge au XXe siècle, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1992. 

Cent ans de cinéma marseillais, Marseille, revue municipale, 1er semestre 1995.

Bernard Cousin

Transcription

Alain Bajn
Voilà. On passe maintenant à notre invité. Avec nous, Paul Carpita, auteur de ce fameux Rendez-vous sur les quais.
Paul Carpita
Rendez-vous des quais.
Alain Bajn
Rendez-vous des quais, tourné en 53, à Marseille, au moment de la grande grève des dockers, au moment de la guerre d'Indochine, pardon. Ce film, on ne l'avait jamais vu. Pourquoi ? Dites-nous tout.
Paul Carpita
Et bien oui, nous l'avions tourné dans des conditions que vous imaginez, dans un Marseille en proie à des tensions sociales etc., parmi les dockers en colère, dans les quartiers les plus déshérités du port. Et puis, une fois le film terminé, après une heure et demi... un an et demi de tournage, on le présente à Marseille, au Rex...
Alain Bajn
Et là, qu'est-ce qu'il se passe, là ?
Paul Carpita
Pas encore. Un grand succès, formidable. Les gens interpellent la toile. On n'a jamais vu de film comme ça qui parle de la vie quotidienne des gens, et tout. Et le lendemain, nous décidons de présenter le film aux dockers et à leurs familles, à tous ceux qui nous ont aidés à le faire. A ce moment-là, quelque chose d'extraordinaire va se passer, de dégoûtant même. Les camions de CRS investissent le quartier, la police fait irruption dans la salle de cinéma archi-comble. On va à la cabine de projection et on saisit les bobines de film...
Alain Bajn
Ils vous ont censuré.
Paul Carpita
Il est censuré. On a reçu un avis du ministère disant : « Votre film traitait contre la guerre d'Indochine. Il opposait une résistance violente aux forces de l'ordre, et il est susceptible de troubler l'ordre public ».
Alain Bajn
Alors vous allez nous dire, tout à l'heure, comment on a retrouvé ce film quelques 30 années plus tard. Pour l'instant, quelques images de ce film, le Rendez-vous des quais.
Comédien
« C'était dur, bien sûr, mais nous espérions aller vers quelque chose, quelque chose de grand. Ça n'a duré que 2 ans, malgré nous.
Alain Bajn
Et puis le travail a changé, et en même temps s'est fait plus rare.
Comédien
On allait à l'embauche sans être sûr et de plus en plus de mauvaise humeur. Il faut attendre, et revenir demain ».
(Bruits)
Comédien
«Marcelle, vous aviez promis la bise au vainqueur ! Voilà.»
Alain Bajn
On n'a pas le temps de revenir sur le thème que vous développerez peut-être la semaine prochaine, au cours de nombreuses conférences. En tout cas, on est en 53. Le film est terminé et censuré. Et miraculeusement, on le retrouve 30 années plus tard.
Paul Carpita
Oui, parce qu'on m'avait dit qu'il était détruit et brûlé même. On a cherché partout, on n'a pas trouvé. Et Jean-Pierre Daniel, qui était mon assistant dans les courts-métrages que j'ai faits après, s'est mis en tête de retrouver le film. Avec les dockers de Port-de-Bouc, avec le centre culturel de Port-de-Bouc, ils ont fini par mettre la main sur deux copies qui étaient saisies, et qui étaient encore sous scellés à Bois d'Arcy, aux archives du film de Bois d'Arcy.
Alain Bajn
Alors c'est une page de l'histoire marseillaise qui va resurgir du passé ?
Paul Carpita
Oui parce que nous avions un peu bousculé le carcan du cinéma d'alors et...
Alain Bajn
On a parlé de néo-réalisme ?
Paul Carpita
Voilà, bien avant la nouvelle vague, bien sûr, et là, nous avions planté nos caméras au coeur même de la vie quotidienne des gens. Ca fait que nous voyions... Ça a un aspect quand même historique puisqu'on revit un peu ce qu'ont vécu les gens à cette époque, en 1953.
Alain Bajn
Alors ce film est votre unique long-métrage. Qu'est-ce que vous avez fait pendant 30 ans ?
Paul Carpita
J'ai fait des courts-métrages de fiction et puis nous avons créé notre petite société de production de films avec ma femme, et on a fait des films d'entreprise, des films de commande toujours très intéressants.
Alain Bajn
Alors un dernier mot, peut-être, le plus important : on pourra le voir quand, ce film, à Marseille et dans la région ?
Paul Carpita
Le film, dans la région, il sort aujourd'hui-même, à Aix, au cinéma le Mazarin. Et demain, dans ce même cinéma le Mazarin, il y aura, à la séance de 20 heures, un débat avec moi-même et un des comédiens, Roger Manunta. Et le 7 mars, le film sortira à Marseille, d'une part, à l'Alhambra Ciné Palace de Saint Henri et au Paris.
Alain Bajn
Très bien. Merci beaucoup, Paul Carpita. Je vous propose de prendre la direction du théâtre de la Criée, à Marseille, avec la dernière création de Marcel...