L'avenir des chantiers navals de la Ciotat

06 juillet 1990
02m 29s
Réf. 00502

Notice

Résumé :

La mise en faillite de la Normed n'entraîne ni reprise de l'entreprise, ni reconversion du site. En effet, dès la fin officielle de l'activité industrielle, l'entreprise se trouve occupée par un peu plus de 120 salariés. Présents jour et nuit, ils s'opposent à tout transfert de matériel et militent pour un redémarrage de la construction navale. Ils trouvent l'appui du Conseil Général qui accorde à la Lexmar une concession de 30 ans sur les terrains qu'il possède en propre, ce qui provoque la colère de la municipalité et du gouvernement, opposés à tout redémarrage de la construction navale sur le site.

Date de diffusion :
06 juillet 1990
Source :
France 3 (Collection: Atr2 )

Éclairage

Après la mise en liquidation de la Normed, les 486 salariés qui restent encore sur le site décident d'occuper l'espace usinier, de retenir en otage le Monterrey lancé le 19 décembre 1987 et de tout faire pour que la construction navale lourde continue à exister. Cependant, le temps passant, une grande majorité d'entre eux a décidé de donner son accord aux dispositions du plan social signé par tous les syndicats du site, sauf par la CGT. Les salariés ont ainsi accepté de recevoir la somme de 200 000 francs en échange d'une carence d'un an de chômage ou de bénéficier de la "formation-conversion" qui leur permet de toucher une allocation pendant une durée de vingt-quatre mois. Aussi, très vite, ils ne seront plus que 126 ou 125, voire 105 - les chiffres évoluent en fonction des circonstances - à poursuivre l'occupation du site et à réclamer la renaissance d'une construction navale lourde, soutenus en cela plus particulièrement par la CGT et le Parti communiste.

À partir d'avril 1989 arrivent une série de propositions dont certaines visent à une réindustrialisation du site. La première est présentée par Bernard Tapie et donne lieu à des accords signé le 8 juillet 1989 entre la CGT et le groupe Tapie. Aux termes de ces accords, le groupe s'engage à embaucher cent cinq salariés pour développer un chantier de plaisance sur douze hectares appartenant à l'ex-Normed. Dans le même temps, l'État s'engage à entretenir le domaine public maritime et son outillage jusqu'au 31 décembre 1989 pour accueillir éventuellement un repreneur soucieux de la construction navale lourde. Parallèlement, mais en dehors de tout accord, l'État vend l'outillage à la banque nationalisée Worms. Les choses auraient pu en rester là, mais les évènements vont se précipiter et se complexifier, pour donner une saga aux multiples rebondissements qui agitera peu ou prou le site jusqu'à l'aube des années 2000.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut savoir que le 31 mai, Bernard Tapie avait écrit au gouvernement pour lui faire part de sa volonté de reprendre le site en collaboration avec une importante compagnie de navigation suédoise - la Lexmar corporation - propriété d'Adam Backstrom. Or, le 8 juillet, Bernard Tapie, cédant aux injonctions du ministre Jacques Chérèque, occulte cette partie du contrat. Aussi, son représentant, qui avait conduit toute l'affaire, Benoît Bartherotte, directeur de la maison de couture Jacques Esterel pour le compte de Jean-Baptiste Doumeng, le "milliardaire rouge", rompt avec lui, rejoint alors pleinement Adam Backstrom et devient directeur de Lexmar France. Le 8 août 1989, celle-ci propose d'investir cent millions de dollars sur le site, de créer à terme 1 800 emplois et de relancer ainsi la construction navale lourde, sans subvention, sans aide de l'État. À partir de là, la "Lexmar à La Ciotat" devient le mot d'ordre de tous ceux qui sont attachés à la renaissance de la construction navale lourde sur le site. C'est pour favoriser cette solution Lexmar que le Conseil Général des Bouches-du-Rhône concède pour trente ans les trente-deux hectares du domaine maritime qu'il gère et qui constitue ce qu'on appelle le secteur sud du chantier. C'est cette opération que conteste Jean-Pierre Lafond, maire de la ville, qui est opposé à la reprise de la construction navale lourde et qui entend implanter sur le site des marinas et des immeubles de luxe sur des plans réalisés par l'architecte espagnol Ricardo Bofill. Il peut s'appuyer sur une lettre du ministre de l'Industrie Roger Fauroux qui annihile toute tentative de reprise de l'activité industrielle originelle en assurant que l'outillage vendu à la banque Worms ne sera jamais rétrocédé par l'État. En fait, Roger Fauroux s'en tient aux accords passés en 1988 entre la France et la Commission européenne. Ceux-ci stipulent que le site ne pourra plus être réindustrialisé en construction navale lourde. En échange, la France a reçu une somme de quelque deux milliards de francs versée par Bruxelles pour aider à la fermeture des CNC et à mettre en place des zones industrielles de substitution ailleurs que sur le site propre. Ce sera l'origine de la zone Athélia dans laquelle s'installera par exemple le fabriquant de cartes à puce Gemplus.

Notons que le 18 février 1991, Lexmar France sera mise en liquidation judiciaire. Pour beaucoup, la dernière chance de voir les chantiers de La Ciotat renaître et construire à nouveau de grands bateaux est passée.

Jean Domenichino

Transcription

Journaliste
On passe à La Ciotat maintenant. 24 heures après la signature d'un protocole d'accord attribuant à LEXMAR une concession de 30 ans, rien n'est réglé, en fait, pour autant. Tout se complique puisque l'outillage nécessaire au redémarrage des chantiers reste toujours bloqué. A La Ciotat, Jean-Claude Vincent.
Jean-Claude Vincent
La sirène des chantiers navals, un symbole. Hier soir à La Ciotat, la sirène a hurlé pour annoncer la signature du protocole d'accord, entre le conseil général des Bouches-du-Rhône et la LEXMAR. Hier soir, c'était l'enthousiasme. Aujourd'hui, les chantiers sont à nouveau déserts. Si un accord a bien été conclu, l'outillage, lui, reste toujours bloqué par la banque Worms. Sur le port, l'espoir reste quand même à l'ordre du jour.
Charles Hoareau
Je pense qu'on a marqué un point très important hier, puisque effectivement, maintenant, on voit mal comment le gouvernement, il va dire : « Je garde l'outillage, et la concession, le terrain est gelé pendant 30 ans». Je veux dire même pour faire des marinas, on ne peut pas les faire : c'est gelé pendant 30 ans. Donc c'était déjà criminel. C'est, en plus, absurde maintenant parce que la banque Worms, garder cet outillage dont elle n'a que faire pendant 30 ans, pendant que nous, on a le chantier, les portiques, les travailleurs. C'est pas possible, quoi.
Jean-Claude Vincent
Du côté de la mairie de La Ciotat, cet accord n'est qu'un chiffon de papier. L'outillage ne sera pas débloqué sans la caution du gouvernement. Or le ministre de l'industrie, Roger Fauroux, vient d'adresser à Jean-Pierre Lafond une lettre l'assurant de son soutien.
Jean-Pierre Lafond
C'est une lettre qui est très claire. Il n'y aura pas de chantier naval à La Ciotat.
Jean-Claude Vincent
Concrètement, ça veut dire quoi pour l'outillage ?
Jean-Pierre Lafond
Ça veut sire que le gouvernement ne vendra pas l'outillage ni à la LEXMAR ni au conseil général.
Jean-Claude Vincent
Vous en êtes certain ?
Jean-Pierre Lafond
Si j'en crois les termes de cette lettre, oui.
Lucien Weygand
Le gouvernement et monsieur Fauroux a une position. Moi, je pense que la loi de décentralisation doit être appliquée. Si l'on pense que la loi de décentralisation est mauvaise, le gouvernement a possibilité de la changer. Mais jusqu'à ce qu'elle soit changée, monsieur Fauroux, comme monsieur Chérèque, comme tous les ministres devraient la respecter.
Jean-Claude Vincent
Si le gouvernement maintient sa position, la partie de bras de fer entre le conseil général et la ville de La Ciotat pourrait rapidement tourner à l'affrontement. Si le gouvernement décide, en revanche, de changer d'avis, il se verra alors contraint de rembourser plus de 2 milliards de francs. Et dans ce cas, Roger Fauroux pourrait bien être victime d'un éventuel remaniement ministériel.
Journaliste
Rappelez-vous maintenant, c'était en...