Un jeune Comorien assassiné par des militants du Front National

23 février 1995
02m 40s
Réf. 00516

Notice

Résumé :

Le jeune Ibrahim Ali a été assassiné par trois colleurs d'affiches du FN, qui sont placés en garde à vue. Ils seront déférés au Parquet demain, au moment des obsèques de la victime. À la cité de La Savine, où habitait Ibrahim Ali, l'émotion est grande. Les jeunes de la cité et SOS Racisme prévoient d'organiser une manifestation silencieuse, et le MRAP a l'intention de se porter partie civile.

Date de diffusion :
23 février 1995
Source :
France 3 (Collection: Atr2 )

Éclairage

Alors que la campagne pour les élections présidentielles bat son plein, un adolescent d'origine comorienne, Ibrahim Ali, 17 ans, est tué à Marseille par des colleurs d'affiches du candidat du FN, Jean-Marie Le Pen. Le meurtre a lieu le 21 février à 23h15 au carrefour des Aygalades, dans le XVe arrondissement. Les trois colleurs d'affiches adhèrent totalement aux idées de l'extrême droite. Ils sont persuadés d'aller au front, en territoire ennemi, en portant la propagande du Front National dans les quartiers Nord où la population issue de l'immigration est importante et où la gauche est solidement implantée. Les affiches qu'ils collent ne proclament-elles pas "Avec Le Pen, 3 millions d'immigrés rapatriés" ?

La référence à la guerre d'Algérie est une constante de la propagande d'une extrême droite nostalgique de l'Algérie française et de l'Empire colonial. Parmi les colleurs d'affiches, deux sont originaires d'Afrique du Nord, dont le meurtrier, Robert Lagier, né à Alger, 63 ans auparavant et rapatrié en 1962. Le troisième homme est, lui, fils d'un immigré du sud de l'Italie. Comme Lagier, c'est un passionné d'armes à feu. Il a tiré deux fois avec un 7,35 sur le groupe de jeunes, Lagier, trois fois avec un calibre 22 long rifle, car les colleurs d'affiches ne partaient pas dans leurs expéditions sans armes. Ces hommes, d'extraction modeste, chef de chantier au chômage, maçon et ébéniste, sont représentatifs de toute une frange des militants du FN de type "petits blancs". Une dizaine de jeunes ont déboulé en courant vers l'arrêt du bus, avec leur matériel de musique. Ils venaient du centre culturel Mirabeau où ils préparaient un concert de rap en solidarité avec les victimes du Sida. Les colleurs d'affiches diront avoir été agressés, ce que l'enquête n'a pas confirmé. Ils sont sortis de leur voiture et ont tiré. Ibrahim Ali a été tué dans le dos. Jugés par la cour d'assises des Bouches-du-Rhône en juin 1998, ils seront convaincus de crime raciste et condamnés à la prison, 15 ans pour Lagier, le meurtrier, 10 ans pour d'Ambrosio, 2 ans dont un avec sursis pour Giglio qui n'était pas armé.

Le FN a pris fait et cause pour ses militants, d'abord en arguant de la légitime défense, puis d'une façon plus embarrassée et au prix de quelques reculades. Le délégué général du FN, Bruno Mégret, qui n'a pu se faire élire à Vitrolles, se voit bien en futur chef du parti. Il en profite pour se placer en pointe et prendre fait et cause pour les trois hommes, n'hésitant pas à affirmer qu'ils étaient menacés de mort et qu'ils ont tiré en l'air. C'est l'occasion pour lui de s'imposer dans le parti sur une ligne "dure" et de placer ses hommes dans l'appareil.

À l'ouverture du procès de juin 1998, les amis de la victime ont apposé une plaque là où il avait été tué. On peut y lire : "Ici est mort Ibrahim Ali, à l'âge de 17 ans, victime de l'intolérance et de la haine, en rentrant d'une répétition de théâtre et de musique le 21 février 1995".

Jean-Marie Guillon

Transcription

Georges Mattera
Madame, monsieur, bonsoir. La garde à vue des trois militants du Front National impliqués dans le meurtre du jeune Français d'origine comorienne a été prolongée de 24 heures. Les trois hommes âgés respectivement de 37, 41 et 63 ans seront présentés au parquet demain, en fin de matinée, au moment-même où se dérouleront les obsèques d'Ibrahim Ali. Ce soir, les circonstances de ce drame restent encore mal établies. Le point avec Hugues Girard et Jean-Louis Mannella.
Hugues Girard
C'est un incroyable enchaînement de hasard qui a mis sur la même route Ibrahim Ali, 17 ans, Français d'origine comorienne, et un colleur d'affiches du Front National, un homme de 62 ans, peut-être débordé par l'idéologie qu'il collait sur les murs. Un homme de 62 ans, celui dont la balle a tué, accompagné de deux autres hommes, dont l'un a sûrement tiré aussi. Ces trois hommes seront déférés, demain, au parquet. Légitime défense plaident toujours les responsables du Front National. Thèse ridicule répondent les amis d'Ibrahim. Les trois hommes ne nous ont laissé aucune chance.
Salin Soudjay
Au moment où ils sont sortis de la voiture, ils savaient bien ce qu'ils allaient faire. Ils s'arrêtent, comme ça, au feu rouge, ils sortent, ils commencent à tirer. Ma casquette, elle est partie, ça aurait pu être moi, comme ça aurait pu être quelqu'un d'autre bien sûr, mais...
Hugues Girard
C'est-à-dire qu'eux-mêmes n'ont pas essayé du tout de parler, de parlementer, de dire quelque chose ?
Salin Soudjay
Non, non. Ils sont sortis, ils ont agi, sans parler. Non, non. Ils ont tiré. Ils ont tiré sur moi, ils ont tiré sur un collègue, là, Soulay Ibrahim, vous avez interrogé hier. Et lui, ils ne l'ont pas touché. Je ne sais pas, pourtant c'était à bout portant. Ils ont eu mon cousin qui était à peu près à 100 mètres. Il était loin.
Hugues Girard
A la Savine, la cité au nord de Marseille où vit la famille d'Ibrahim Ali et ses amis, le climat reste tendu. « Cela ne se serait jamais produit s'il y avait, ici, une salle pour faire de la musique », disent les jeunes. Climat tendu mais sans violence, même verbale. On pense d'abord aux obsèques demain, à la manifestation après-demain matin. « Ça sera notre manifestation » disent les jeunes de la Savine, qui trouvent, bien sûr, le soutien de SOS Racisme.
Nasser Ramdane
Aujourd'hui, on ne doit plus laisser passer ce genre de discours, passer ce genre d'acte. Je crois qu'aujourd'hui, ce qu'il faut, c'est que la justice soit faite très rapidement, et que les auteurs de ce crime odieux soient condamnés.
Hugues Girard
Demain, en fin de matinée, les trois militants du Front National seront mis en examen, à peu près au même moment, Ibrahim Ali sera inhumé au cimetière Saint-Pierre.
Georges Mattera
Oui. Et sachez que le MRAP, le Mouvement contre de Racisme pour l'Amitié entre les Peuples, et SOS Racisme ont décidé, aujourd'hui, de se constituer partie civile contre les coupables de cet assassinat. C'est...