Marcel Pagnol à propos de son livre Le temps des secrets

13 juillet 1960
11m 22s
Réf. 00632

Notice

Résumé :

A Lectures pour tous, Pierre Dumayet reçoit Marcel Pagnol qui vient de publier Le Temps des secrets, troisième tome de ses Souvenirs d'Enfance. L'écrivain évoque tour à tour son enfance, ses parents, ses souvenirs de lycéen, et sa difficulté à comprendre les filles.

Type de média :
Date de diffusion :
13 juillet 1960
Source :

Éclairage

Marcel Pagnol est né à Aubagne en 1895. Pendant ses études secondaires à Marseille et d'anglais à la Faculté des lettres d'Aix, il commence à écrire et fonde la revue Fortunio. Il enseigne comme répétiteur dans divers lycées de province, puis à Paris en 1925, où il entame une carrière d'auteur dramatique. Il obtient le succès avec Topaze (1927) et surtout Marius (1929), premier élément de la trilogie marseillaise, suivi de Fanny et de César, qu'il porte également sur l'écran. Marcel Pagnol se consacre alors au cinéma, devenu parlant : il adapte à l'écran plusieurs romans ou nouvelles de Jean Giono (Angèle, Jofroi, Regain, La femme du boulanger), il crée des studios cinématographiques à Marseille, et offre à Fernandel un de ses plus beaux rôles dans Le Schpountz (1938). Il est riche et célèbre et entre en 1946 à l'Académie française. Cependant sa carrière de réalisateur et d'auteur dramatique est moins brillante dans les années cinquante, mais la publication, de 1957 à 1960, de ses souvenirs d'enfance en une nouvelle trilogie (La Gloire de mon père, Le Château de ma mère, Le Temps des secrets) rencontre un très grand succès auprès du public.

Marcel Pagnol avait été reçu une première fois par Pierre Dumayet à l'émission littéraire Lecture pour tous en janvier 1958 pour parler de La Gloire de mon père ; il l'est à nouveau en juillet 1960 à l'occasion de la sortie du troisième tome de ses souvenirs. Si ses films ont été fréquemment diffusés sur le petit écran, recueillant une grande audience, Marcel Pagnol n'a pas véritablement travaillé pour la télévision. Il était pourtant conscient du rôle de ce nouveau média qu'il tenait comme "un perfectionnement prodigieux du cinéma et de la radio". Deux émissions importantes lui furent consacrées : Marcel Pagnol ou le cinéma tel qu'on le parle en 1966 d'André S. Labarthe, et une série de six émissions réalisées par Pierre Tchernia et Georges Folgoas en 1973, quelques mois avant sa mort, qui constitue de ce fait son testament artistique.

Dans l'entretien de 1960 avec Pierre Dumayet, Marcel Pagnol évoque la mémoire de l'enfance, qui revient avec l'âge, ce qui explique selon lui qu'il fallait qu'il atteigne la soixantaine pour écrire ses souvenirs d'enfant, qui sont surtout une mise en valeur des personnages de son père et de sa mère. Enfin il dit sa fierté, et ce qu'aurait pu être celle de son instituteur de père, que des extraits de ses souvenirs d'enfance figurent désormais dans les manuels scolaires. Si cela était déjà vrai en 1960, deux ans après la sortie des premiers tomes, la tendance s'accentua par la suite, et c'est par dizaines que l'on peut compter les textes tirés des trois volumes de souvenirs repris dans les manuels de classe primaire ou de collège.

Bibliographie :

"Pagnol et le Midi", Revue Marseille, n°180, 1997.

Bernard Cousin

Transcription

(Silence)
(Musique)
Pierre Dumayet
A notre sommaire ce soir, deux livres d'Auguste Le Breton, un dictionnaire et un roman, L'Ecrivain et son langage, par Manuel de Diéguez. Max-Pol Fouchet vous parlera de L'Aventure de Joseph Conrad et Ford Madox Ford, et nous commencerons par Le Temps des Secrets, de Marcel Pagnol. Le Temps des Secrets est le troisième tome des « Souvenirs d'Enfance » de Marcel Pagnol. Les deux premiers tomes ont été tirés et vendus à 380 000 exemplaires. Ce succès vous surprend ?
Marcel Pagnol
Ce succès m'a très grandement surpris, je vous le dis sincèrement, et j'en ai longtemps cherché l'explication, car enfin il en faut une. Et je crois que je l'ai trouvée dans ce fait que nous vivons une époque extrêmement troublée et dangereuse, et que les gens qui ont connu la vie avant 1914 se réfugient volontiers dans le souvenir de cette époque-là. Et ceux qui ne l'ont pas connue la découvrent, avec peut-être déjà, des regrets. C'est la seule explication que je trouve.
Pierre Dumayet
Oui, enfin c'est aussi que vous savez merveilleusement nous rendre, je ne sais pas nous rendre d'ailleurs, mais en tout cas nous rendre ou inventer un monde très petit et très confortable.
Marcel Pagnol
Mais c'est qu'il était comme ça. Je vois que vous ne l'avez pas connu, vous, bien entendu, mais ce monde était comme ça. Il n'y avait aucun souci de guerre, qu'on parlait quelquefois de reprendre l'Alsace-Lorraine, mais enfin il n'y avait pas tellement... Il n'y avait pas de fusées, il n'y avait pas de bombes atomiques, il n'y avait pas de ces communiqués menaçants que nous voyons continuellement.
Pierre Dumayet
Lorsque vous avez commencé d'écrire ces souvenirs, est-ce que vous pensiez qu'il y aurait un tome 3 ?
Marcel Pagnol
Non. Je pensais même qu'il n'y aurait pas un tome 2, n'est-ce pas.
Pierre Dumayet
Et à peine un tome 1 ?
Marcel Pagnol
Oui, le tome 1... D'abord, j'avais commencé par faire une petite nouvelle qui a paru dans un journal féminin. J'ai reçu un très grand nombre de lettres de femmes, ce qui m'avait beaucoup surpris. Alors je me suis dit : mais si ça les intéresse, je peux écrire quelque chose sur mes parents. D'autant plus que, en écrivant cette petite nouvelle, j'avais retrouvé tout à coup mes souvenirs d'enfance, et je m'étais aperçu que mes parents étaient des enfants à cette époque-là, et que aujourd'hui, c'est moi qui leur donnerait des conseils, et qui les guiderait dans la vie, n'est-ce pas. Alors je me suis mis à écrire comme ça. J'ai cru avoir fait un livre, je l'ai apporté chez un imprimeur, qui m'a dit : On ne peut pas faire un livre avec ça, ça en fait deux, parce que ça va faire autrement 800 pages. J'en étais d'ailleurs le premier surpris. Et puis j'ai continué. Au fond, c'est un peu l'histoire d'une petite plaisanterie qu'on faisait autrefois quand j'étais au lycée. On se mettait dans la poche une pelote de fil blanc, et on en faisait passer un petit bout à travers le veston. Et il y avait toujours quelqu'un pour dire « tu as un fil », et pour tirer dessus, et il en sortait six mètres. C'est un peu ce qui m'est arrivé avec mes souvenirs.
Pierre Dumayet
Quel âge avez-vous dans ce livre ?
Marcel Pagnol
Dans ce livre... 11ans ... De 11 à 12 ans.
Pierre Dumayet
Pourquoi Le Temps des Secrets ?
Marcel Pagnol
Le Temps des Secrets parce que le temps des secrets, c'est le moment où les petits garçons ne disent plus tout à la maison et commencent à avoir leurs petites idées personnelles et leur petite vie secrète. Naturellement, le premier secret, et le plus grand, c'est quand ils tombent amoureux de la petite fille du voisin.
Pierre Dumayet
Il y a deux petites filles principalement dans ce tome 3. La première, coquette, enfin vous laisse indifférent, et vous lui faites un curieux compliment. Vous lui dites, vous lui avez dit : « Tu aurais de beaux yeux s'ils étaient pareils ». Vous lui avez vraiment dit ça ?
Marcel Pagnol
Oui, c'est parce que la pauvre petite était louche, et alors je lui disais ça au fond pour la consoler. Et je lui disais même : « Il vaut mieux avoir deux oeils que deux yeux », n'est ce pas, mais elle m'avait griffé, horriblement.
Pierre Dumayet
Et giflé.
Marcel Pagnol
Et giflé, voilà. C'est la première chose que j'ai apprise des femmes, c'était avec cette petite Clémentine.
Pierre Dumayet
Vous aviez 12 ans. Quelle idée vous faisiez-vous des filles à ce moment-là ?
Marcel Pagnol
Une grande inquiétude. Une grande inquiétude. J'avais peur de leur faire mal en jouant avec elles, et puis je les trouvais assez perfides.
Pierre Dumayet
Mais je crois qu'il y a une notion que vous aviez assez mal comprise. En parlant d'une petite fille, votre père je crois, avait dit : « C'est un garçon manqué » et vous aviez interprété cela à votre façon.
Marcel Pagnol
Et alors ça, ça m'avait fortement éclairé. Je m'étais dit : c'est au moment de la fabrication d'un garçon, il y a eu un raté, et alors ça fait une fille.
Pierre Dumayet
Ca avait un côté maudit un peu, que d'être fille.
Marcel Pagnol
Non pas maudit, pas si loin que ça, mais un côté très inquiétant et incompréhensible. Je ne les comprenais pas du tout. D'ailleurs je ne sais pas si je les comprends aujourd'hui.
Pierre Dumayet
Enfin tout cela ne vous a pas empêché de tomber sous le charme d'une petite fille assez prétentieuse et très romantique qui s'appellait Isabelle. Sa famille était un peu bizarre. Que faisait son père ?
Marcel Pagnol
Son père était correcteur d'imprimerie, il avait un nom dans le genre de Cassignol, et il écrivait des poèmes, des épopées, dans le style symboliste, sous le nom de Loïs de Montmajour. Et naturellement, moi je croyais que c'était son vrai nom. Et il me les lisait, ces épopées. C'était très joli pour moi, c'était rempli d'étangs bleus, de nénuphars, et puis de châteaux avec des poternes, avec des nains boiteux qui dansent sur les créneaux de la tour, c'était remarquable. Si bien que sa fille, qui avait un peu pris le ton de son père, me semblait sortir d'un de ces poèmes. Et je la prenais pour une créature surnaturelle. Et j'en suis tombé très amoureux, comme vous avez dû l'être aussi lorsque vous aviez 10 ou 11 ans. Mais elle a fini par me réduire à l'esclavage, et me faire courir à quatre pattes, et me faire déguiser en nègre. Et moi je me vautrais avec délices dans cette servitude abominable. Lorsque mon frère Paul est allé raconter tout ça à mon père, mon père m'a fait une leçon de morale carabinée, et depuis jamais plus je ne me suis mis à quatre pattes pour une demoiselle.
Pierre Dumayet
Ca se passait au cours d'un dîner, votre frère brusquement a hurlé.
Marcel Pagnol
Le soir à table, brusquement, mon frère a dit : « Moi je suis allé voir ce que tu faisais là-bas», et il a dit à mon père « Voilà ce qu'il fait ». Mon père était profondément indigné, n'est-ce pas, il avait une mentalité très sévère, mon père. Très bon, très généreux, mais il ne plaisantait pas avec la dignité.
Pierre Dumayet
Il y a une autre colère en-dehors de celle de votre père dans ce tome 3, mais cette fois c'est vous qui l'avez eue. Vous êtes au lycée depuis quelques mois, vous êtes en 6ème, vous êtes boursier, et l'un de vos camarades, Oliva, a été insulté et battu par un certain Pégomas. Vous rappelez vous ce que ce Pégomas avait osé dire ?
Marcel Pagnol
Oui, Pégomas avait insulté les boursiers - dont j'étais - et il avait dit que on les faisait manger au lycée parce qu'ils n'avaient pas de quoi manger chez eux. Et alors tous les boursiers étaient indignés bien sûr, et moi, très imprudemment, je me suis proposé comme chevalier, pour aller attaquer ce Pégomas, qui était très grand et très fort. J'ai passé une nuit épouvantable, j'étais terrorisé de ce que j'avais fait, et je pensais à me dégonfler. Et puis le lendemain je suis allé attaquer ce Pégomas, qui par bonheur avait un croissant dans la bouche.
Pierre Dumayet
Il était en train de manger un croissant ?
Marcel Pagnol
Il était en train de manger un croissant. Et alors pour ainsi dire le croissant lui a écorché la luette et l'a étouffé à demi, et j'ai été vainqueur de ce combat. Et je suis devenu presque un héros en classe de 6ème.
Pierre Dumayet
Et vous vous êtes méfié tout de même, après.
Marcel Pagnol
Oh après je me suis méfié parce que j'ai pensé que on trouve pas toujours quelqu'un qui a un croissant dans la bouche au moment d'une bagarre.
Pierre Dumayet
Bien placé. Si il y a dix ans je vous avais posé cette question : Qu'est-ce que Pégomas a bien osé dire à Oliva ? Est-ce que vous m'auriez répondu, est-ce que vous auriez su me répondre ?
Marcel Pagnol
Sur cette question-là peut-être, sur cette histoire de Pégomas peut-être, mais sur tout le reste de mon ouvrage, il y a dix ans, je ne me souvenais pas de mon enfance. D'ailleurs, remarquez que jamais un homme de 30 ou 35 ans, un écrivain de 30 ou 35 ans n'a écrit ses souvenirs d'enfance. Parce que quand on a 35 ans, des souvenirs d'enfance, on n'en a pas. On a tellement autre chose à faire. On vit si bien et si activement dans le présent que l'on se soucie très peu du passé. Et puis c'est à mesure qu'on vieillit que les souvenirs d'enfance reviennent parce que, au fond, le présent vous intéresse moins. Parce que il semble que... Vous savez, on dit toujours qu'on perd la mémoire à partir d'un certain âge. Je crois que ça commence assez tôt. Je crois qu'on perd la mémoire à partir du moment où on ne peut plus apprendre le chinois, n'est-ce pas.
Pierre Dumayet
C'est-à-dire, vers quel âge ?
Marcel Pagnol
C'est-à-dire vers 40 ans, ou vers 38 ans déjà. La mémoire commence à baisser. Mais en réalité, qu'on perd la mémoire, cela veut dire qu'on perd la faculté d'acquérir de nouveaux souvenirs. Mais les anciens souvenirs reviennent avec beaucoup plus de force. Il semble que - c'est une comparaison bêbête - il semble qu'il y a un disque de cire dans la tête, qui est très tendre pendant l'enfance - tout s'y grave très profondément - et à mesure qu'on vieillit, il durcit. Alors le présent ne s'y inscrit plus si bien. Mais ce qui était déjà gravé prend un relief considérable. C'est d'ailleurs peut-être ça qu'on appelle « tomber en enfance » aussi, n'est-ce pas ?
Pierre Dumayet
Est-ce que vous trouvez qu'il est plus facile d'écrire ses souvenirs par exemple, que d'écrire une pièce de théâtre ?
Marcel Pagnol
Oh oui. Oui, oui, tout de même. Je ne dis pas que l'art du roman soit facile ; d'ailleurs moi je n'écris pas de roman, je ne saurais pas écrire un roman. Mais enfin l'art de l'écrivain est plus tolérant n'est-ce pas. On peut écrire dix mauvaises pages dans un bon livre, ça n'a pas d'importance. Mais une bonne mauvaise scène dans une pièce de théâtre, l'attention de la salle se décroche aussitôt, et pour la raccrocher, c'est extrêmement difficile.
Pierre Dumayet
Vous dites : je ne saurais pas écrire un roman, mais est-ce que ça n'est pas un peu un roman, tout de même ?
Marcel Pagnol
Ca doit l'être un peu, mais je ne m'en suis pas aperçu en l'écrivant, n'est-ce pas. J'ai eu l'impression, moi, de raconter les choses telles qu'elles se sont passées. Et pourtant, elles ne se sont sûrement pas passées comme ça, puisque vous pouvez lire en deux heures le récit de deux ans. Il a donc fallu inconsciemment resserrer, condenser, n'est-ce pas. En tout cas, ce qui est rigoureusement exact, ce sont les détails. Mais peut-être que l'ensemble ne l'est pas tout à fait.
Pierre Dumayet
Je rappelais tout à l'heure l'énorme succès de ces deux premiers tomes et de celui-ci qui démarre admirablement, quoi qu'il soit né il y a trois jours à peine, je crois qu'il vient de paraître, vraiment. De toutes ces marques de succès, quelle est celle qui vous est le plus chère ?
Marcel Pagnol
Ah, c'est celle qui aurait le plus touché mon père, c'est que dans les manuels scolaires, il y en a déjà des extraits, et qu'on en donne des dictées au certificat d'études.
Pierre Dumayet
C'est cela, la gloire de votre père, vraiment ?
Marcel Pagnol
Oh oui, véritablement. Pour lui, ç'aurait été beaucoup plus que l'Académie française.
Pierre Dumayet
Merci beaucoup.
(Musique)