Docteur Japrisot et Mister Rossi

04 mai 1972
06m 36s
Réf. 00681

Notice

Résumé :

Ce reportage est réalisé en mai 1972, lorsque René Clément vient à Marseille tourner des séquences de La course du lièvre à travers les champs, en compagnie de Jean-Baptiste Rossi, alias Sébastien Japrisot, qui en a écrit le scénario. On voit Clément en train de régler une scène qui sera, en fait, le prélude du film, l'histoire proprement dite, apprend-on, ayant déjà été tournée au Canada avec Jean-Louis Trintignant, Robert Ryan, Lea Massari et Aldo Ray dans les rôles principaux. Mais l'essentiel du reportage est consacré à Japrisot, qui retrouve Marseille à l'occasion de ce tournage. Devant la caméra, il explique qu'il met toujours quelque chose de sa ville natale dans ses scénarios « parce que ça lui porte bonheur » ; il évoque son enfance dans le quartier de Saint-Mauront, ses études dispersées, son premier roman, Les Mal partis, auquel il demeure « très attaché », et repousse à plus tard - quand il sera « plus calme » - son retour à la littérature.

Type de média :
Date de diffusion :
04 mai 1972

Éclairage

Au lendemain de la mort de Sébastien Japrisot en mai 2003, Emmanuel Carrère soulignait, de façon d'ailleurs assez vacharde, la « méridionalité » de l'écrivain-scénariste : « Il y a chez lui des attaques, des rapidités, des détentes, une musique facile et savante qui sent souvent le Midi, mais jamais l'ersatz de pagnolade», écrivait-il.

Japrisot est effectivement un enfant de Marseille. Pas à la manière d'un Allio, d'un Guédiguian ou d'un Pagnol, dont l'oeuvre se fonde ouvertement sur le sentiment d'appartenance. Ses liens à la ville sont plus souterrains ; ils se manifestent par des remontées de souvenirs disséminés dans son oeuvre et le besoin impérieux de s'y replonger de temps en temps. Pour preuve, cette Course du lièvre à travers les champs.

Au moment du tournage, Japrisot est déjà un auteur et un scénariste de renom. Il a participé à l'adaptation de trois de ses romans - Compartiment tueurs, Piège pour Cendrillon, La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil - et écrit directement pour le cinéma Adieu l'ami et Le Passager de la pluie. Une suite de succès de plus en plus importants.

Retrouvant le réalisateur du Passager de la pluie, René Clément, il a cette fois pour mission d'écrire une adaptation de Vendredi 13, polar de David Goodis très apprécié des lecteurs de la Série Noire. Mais il s'éloigne très vite du roman pour aboutir à un de ses scénarios les plus personnels. Il introduit notamment un contrepoint marseillais dont on voit ici le tournage avec les « minots » du quartier des Carmes. Manière pour cet homme qui a quitté sa ville natale vingt ans plus tôt de « se retrouver plus profondément » ? Il le dit en tout cas dans cette archive. Ce qu'il raconte de ses années marseillaises permet d'ailleurs de mesurer le grand nombre d'éléments autobiographiques qu'il a déjà glissés, ou qui transparaîtront ensuite, dans son œuvre.

Son enfance au sein d'une famille venue d'Italie resurgira notamment dans L'Eté meurtrier, roman d'abord, puis film dans lequel il prêtera les mêmes origines italiennes, et jusqu'à certains détails de son histoire familiale, à Pin Pon, le personnage interprété par Alain Souchon.

Autre souvenir fondateur : sa scolarité agitée chez les Jésuites, qu'il transpose dans son premier roman, Les Mal partis. Pour l'anecdote, signalons qu'il l'a écrit à 17 ans, justement après s'être fait « virer » de chez les bons pères, sur les bancs du lycée Thiers, pendant les cours de physique ! Comme il ne manque pas de le rappeler dans l'interview, il accordera toujours une place « à part » à cette histoire d'amour fou entre un collégien et une religieuse. Peut-être parce qu'il s'agit là du seul roman publié sous son vrai nom, Jean-Baptiste Rossi. Ou pour des raisons encore plus secrètement autobiographiques. D'ailleurs, lorsqu'il s'essayera pour la première fois à la réalisation, en 1975 – trois ans après l'enregistrement de cette archive donc – ce sont précisément ces Mal partis qu'il mettra en scène.

Japrisot qualifie de « fétichiste » l'habitude qu'il a de mettre une pincée de Marseille, ou de Midi, dans ses scripts. Effectivement, outre la Course du lièvre, on note que Compartiment tueurs, son premier roman écrit sous le pseudonyme de Japrisot, et adapté à l'écran par Costa Gavras, a pour cadre ce train Marseille-Paris qu'il a pris si souvent. Sa Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil fait, elle, le trajet inverse (avec notamment une scène assez angoissante dans un parking marseillais). Quant à Adieu l'ami, il démarre sur les quais de la Joliette avec un échange « d'amabilités » entre Bronson et Delon. Parfois même, c'est le film tout entier qui se passe dans le sud. Le Passager de la pluie se déroule ainsi du côté de Hyères et L'été meurtrier dans le Luberon (Becker a tourné dans les villages autour de Gordes, tels Saint Saturnin d'Apt, Murs et Villars).

Après ce film, le Midi disparaîtra presque complètement de l'œuvre de Japrisot. Mais dans la vie, son sentiment d'appartenance restera vif. Pour preuve, ce fait, ô combien significatif, rapporté par son éditeur. Quand, avec sa compagne, il a ramené ses enfants adoptifs de Madagascar, les premiers mots qu'il leur a appris ont été : « Allez l'OM » !

Biblio-filmographie de Sébastien Japrisot

Les mal partis, roman, 1950, Poche ; porté à l'écran par lui-même,1975 (non disponible en dvd)

Compartiment tueurs, roman, Denoël, 1962 ; porté à l'écran par Costa Gavras, 1965 (non disponible en dvd)

Piège pour Cendrillon, roman, Denoël, 1963 ; porté à l'écran par André Cayatte, 1965 (non disponible en dvd) ; remake de Iain Softley, sortie annoncée : fin 2012

La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, roman, Denoël, 1966 ; porté à l'écran par Anatole Litvak, 1970 (non disponible en dvd)

Adieu l'ami, scénario; réalisation Jean Herman, 1968 (disponible en dvd)

Le passager de la pluie, scénario ; réalisation : René Clément, 1969 (disponible en dvd)

La course du livre à travers les champs : scénario librement inspiré de Vendredi 13 (D. Goodis, Série Noire) ; réalisation : René Clément, 1972 (disponible en dvd)

L'été meurtrier, roman, Denoël, 1977; porté à l'écran par Jean Becker, 1983 (disponible en dvd)

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

(Bruit)
Journaliste
Alors que s’ouvre le Festival de Cannes aujourd’hui même, il nous plaît de rencontrer dans le vieux quartier marseillais des Carmes, celui qui fut un de ces premiers lauréats ; souvenez-vous, Jeux interdits de René Clément. Le grand réalisateur tournait tout récemment à Marseille une scène de son nouveau film La course du lièvre à travers les champs , dont les principales séquences ont été réalisées au Canada. Mais nous avions aussi rendez-vous avec son scénariste, Sébastien Japrisot. Sébastien Japrisot, notre dernière rencontre était au pied d’un gratte-ciel canadien, aujourd’hui évidemment dans ce quartier des Carmes, le décor n’est pas le même.
Sébastien Japrisot
Non, ce n’est pas du tout la même chose, mais il y aura peut-être un gratte-ciel bientôt ici, non ?
Journaliste
Ah, c’est une autre histoire. De toute manière, ce quartier et tous les vieux quartiers de Marseille sont chers au cœur de Sébastien Japrisot, alias Jean-Baptiste Rossi.
Sébastien Japrisot
Oui, c’est vrai parce que je suis né ici, pas dans ce quartier, mais un quartier qui ressemblait beaucoup, c’était Saint-Mauront, mais tous les vieux quartiers disparaissent petit à petit.
Journaliste
Aussi bien si René Clément tourne aujourd’hui le début de La course du lièvre à travers les champs , on en est persuadé que vous en êtes responsable.
Sébastien Japrisot
Oui, je suis responsable parce que j’ai écrit le scénario. Puis, à chaque film que je fais, j’aime bien qu’il y ait une partie qui se passe à Marseille.
Journaliste
Au fond, si Sébastien Japrisot implique toujours un peu Marseille sa ville natale dans des films, bon, c’est par amour de la ville bien sûr ; mais on a l’impression que ce n’est pas seulement pour ça.
Sébastien Japrisot
Ben, je crois que ça me porte bonheur, c’est un peu fétichiste.
Journaliste
Est-ce que ça fait partie de, comment dirais-je, de la vocation presque de l’auteur des romans policiers et du scénariste à succès, disons, ce fétichisme ?
Sébastien Japrisot
Je ne sais pas, je ne suis pas très superstitieux. Mais enfin, pour Adieu l’ami , pour Le Passager de la pluie , pour celui-là, je crois que ça me porte chance d’écrire certaines choses qui se passent là où je suis né. C’est une manière de se retrouver plus profondément.
Journaliste
Est-ce que d’une manière générale, vous êtes content de ce que les metteurs en scène font de vos scénarios ? Est-ce que vous avez de la chance aussi à cet égard dans le choix des metteurs en scène ?
Sébastien Japrisot
Oui, j’ai la chance, vous voyez, c’est la seconde fois avec René qu’on fait un film ensemble, il y eu Le Passager avant.
Journaliste
Le Passager de la pluie avait été un énorme succès. Je sais bien que toute la qualité d’un film ne tient pas dans le succès public, mais est-ce que ce film-là est fait pour avoir un grand succès, La course du lièvre ?
Sébastien Japrisot
Si c’est à la qualité que ça se juge, un succès, je crois qu’il aura beaucoup plus de succès que Le Passager de la pluie .
Journaliste
Ce sera assez énorme alors.
Sébastien Japrisot
J’espère.
Journaliste
On peut rappeler qu’il y a des vedettes très considérables dans ce film.
Sébastien Japrisot
Oui, il y a Jean-Louis Trintignant, il y a Lea Massari, Robert Ryan, Aldo Ray, Tisa Farrow, Jean Gaven. Il y a 7 ou 8 acteurs et de très grands acteurs.
Journaliste
Parlons un peu de Jean-Baptiste Rossi maintenant. Jean-Baptiste Rossi, Marseillais, ouvert à la littérature après des études dispersées, disons, quant au lieu. Vous, vous aviez été à l’école communale ?
Sébastien Japrisot
Oui, j’ai été élevé chez les Jésuites après l’école communale. J’ai été élevé chez les Jésuites à Saint-Giniez, puis au lycée Thiers, j’ai fait ma philo, ensuite, je suis allé à Paris.
Journaliste
Vous avez commencé par un roman, le seul d'ailleurs, je crois, qui n’a jamais été porté au cinéma.
Sébastien Japrisot
Oui, j’avais 16 ans. Oui, j’ai écrit un livre, je n’ai pas envie qu’on en fasse un film.
Journaliste
Ah voilà, pourquoi ?
Sébastien Japrisot
Je ne sais pas, d’abord je ne crois pas que ça sera un très bon film, ce sera trop difficile à faire. Puis, j’y suis attaché, c’est un bouquin et il reste comme ça.
Journaliste
Oui, mais est-ce qu’on peut préjuger d’un avenir ? Autrement dit, est-ce que l’expérience cinématographique, et dans ce cas-là, elle est brillante, la Littérature avec un grand L vous tente ?
Sébastien Japrisot
Je ne sais pas, le cinéma me tente beaucoup plus. Alors, je crois que pendant un certain nombre d’années, je vais faire du cinéma. Et plus tard, quand je serais un peu plus calme, plus tranquille, je reviendrais sûrement à la littérature.
Journaliste
Vous avez un projet ou tout au moins une ambition, c’est d’être votre propre metteur en scène.
Sébastien Japrisot
Oui, je pense cette année, cet automne si je peux. Malheureusement, j’ai pris du retard dans….
Journaliste
Ce n’était pas dangereux de prendre cette responsabilité qui est derrière la caméra ?
Sébastien Japrisot
Non, je ne crois pas, parce que vous savez maintenant, je suis très bien entouré. Puis avec René Clément, ça fait deux films que je le suis, j’ai beaucoup appris. J’ai beaucoup moins peur que j’avais peur il y a 3 ou 4 ans. Quand on me proposait d’être metteur en scène, j’attendais toujours, j’ai bien fait d’attendre.
René Clément
Bon, go !
(Bruit)
René Clément
Tu te retournes, couper ! Non, il faut dire à Florence et à Emmanuel, qui manque totalement d’imagination, que c’est le nouvel arrivant qu’il faut regarder et pas la lune ! Au départ. Hein, Florence, Emmanuel, il faut regarder Yoann avec son sac de billes. Regardez, c’est un noble Seigneur qui vient sur son cavalier vous offrir de jolies billes en couleur, voilà. Bon, alors il faut le regarder, tout à l’heure, il sortira sa mandoline.
Journaliste
Ce film est-il pour René Clément ? Supposons qu’il vous ait fait ses confidences, c’est quelque chose de très important dans une carrière tellement remplie.
Sébastien Japrisot
Alors oui, je crois, il m’a fait ses confidences, je le connais très bien. Je crois qu’il est passionné par ce film. Cela n’a pas été tout de suite, il aimait beaucoup le film quand il a commencé, mais je crois que ça n’a fait que s’amplifier. Après le Canada et il a tourné en studio, puis il a commencé à le monter avant qu’on vienne tourner ici. Je crois qu’il aime beaucoup ce film. Et moi qui ai vu déjà certaines choses montées, je crois que c’est un film où il a mis une espèce de magie un petit peu comme dans Jeux interdits .