Marseille, ville métisse : Le Grand frère de Francis Girod

13 septembre 1982
06m 31s
Réf. 00684

Notice

Résumé :

En septembre 1982, Francis Girod est interviewé dans le Journal de France 3-Limoges à propos du Grand frère, tourné à Marseille un an plus tôt. Il explique que cette adaptation d'une Série Noire lui a permis de traiter à la fois les problèmes de la « deuxième génération » et une histoire romanesque d'amour et d'amitié « dans le Marseille de la Casbah ». il conclut en disant qu'il s'agit là d'« un film d'espoir et de combat ». Souad Amidou, qui joue le rôle féminin principal, est interviewée à sa suite. Elle se dit concernée par le problème du racisme et pense que ce film peut faire avancer les choses. Les deux entretiens s'accompagnent d'extraits du film.

Date de diffusion :
13 septembre 1982
Source :

Éclairage

Le rapprochement de ces deux archives - l'une concernant Le Grand frère (Francis Girod, 1982), l'autre Bye bye (Karim Dridi,1995) - permet de constater le changement qui intervient, en l'espace de quinze ans, dans la représentation de l'immigré dans le cinéma français, avec, comme corollaire, le rôle assigné à Marseille dans cette évolution.

Il faut d'abord rappeler que ledit cinéma n'a, pendant longtemps, éprouvé nul besoin de représenter les immigrés. Mis à part Toni, qui a été, en 1935, l'exception qui confirme la règle, la première grande vague d'immigration du XXe siècle, essentiellement composée d'Italiens et d'Espagnols, est donc restée, littéralement, invisible. La seconde, qui démarre à la fin des années 50 avec l'arrivée des Maghrébins et des Subsahariens, a un destin cinématographique bien différent.

A partir des années 70, les personnages d'immigrés commencent en effet à apparaître à l'écran, en général sous l'aspect d'ouvriers et de manoeuvres. Dans ce sens, le film le plus emblématique, en raison des polémiques qu'il soulève et de son énorme succès public, reste Dupont Lajoie, inspiré à Yves Boisset par une vague de meurtres racistes perpétrés un an plus tôt, en 1973. Tourné en grande partie à Fréjus–plage, non sans courage de la part de l'équipe, puisque les manoeuvres d'intimidation ont été nombreuses et violentes, le film tire à boulets rouges sur le racisme ordinaire, celui du « Français moyen » incarné par Jean Carmet.

Mais il faut attendre les années 80 pour que se forge vraiment une représentation cinématographique de l'immigré, pour que sa présence dans un film, au premier ou au second plan, devienne courante. En venant à Marseille tourner Le Grand frère en 1981, Francis Girod est un des premiers « contributeurs ».

1981, c'est un moment particulier de l'histoire sociale française. Les Trente glorieuses sont terminées, l'exploitation a cédé la place à l'exclusion, et les premières émeutes urbaines (les « rodéos des Minguettes » datent de cette même année) font découvrir au pays stupéfait l'étendue du malaise de la « deuxième génération ».

Dans l'archive proposée, Girod affirme haut et fort sa volonté de dénoncer le racisme à travers ce film. On ne peut pas mettre en doute la sincérité de cet homme de conviction. Néanmoins, il faut noter qu'il le fait à travers un genre très codé : le polar. (Le scénario est une adaptation du roman éponyme de l'Américain Sam Ross paru en 1966 dans la Série Noire) Et il ne sera pas le seul à prendre cette voie. Tout au long de la décennie, pratiquement tous les cinéastes qui mettront en scène des personnages issus de l'immigration, le feront dans les films policiers... Où ils leur assigneront les rôles de délinquants ! (Dans le film de Girod, le grand frère est un trafiquant qui se fait flinguer sans sommation par un flic à la gâchette facile, la sœur est une prostituée occasionnelle, et le petit dernier fauche déjà.) Bien sûr, le roman et le film noirs ne sont jamais des apologies de la délinquance. Ils visent au contraire à dénoncer les tares, les injustices et les déviances de la société. D'où l'usage que peuvent en faire des gens engagés comme Girod. Mais, en l'espèce, le paradoxe est qu'à la fin des années 80, l'équation « immigré = délinquant » s'est imposée comme mode quasi unique de représentation !

A partir des années 90, des cinéastes armés de leur jeunesse vont proposer une tout autre approche, plus sociétale, qu'on étiquettera, de façon quelque peu réductrice, « film de banlieue ». Cette nouvelle génération, souvent elle-même métissée - c'est le cas de Karim Dridi, le réalisateur de Bye bye, qui est de père tunisien et de mère française - se veut en prise directe avec une réalité sociale désenchantée mais jamais mortifère, celle des quartiers multiethniques où il faut tenter de vivre avec les autres tout en gardant sa propre identité, avec une violence jamais loin, mais un goût farouche de la vie. En faisant le « portrait précis et sans complaisance d'une communauté saisie de l'intérieur » (pour reprendre les termes de l'archive) Karim Dridi et ses pairs renvoient au spectateur une image encore largement méconnue de l'immigré, non pas celle du fait-divers, mais celle du quotidien.

Il s'ensuit que ce Marseille métissé est utilisé de façon très différente par les deux cinéastes. Dans Le Grand frère, Girod reprend la vision classique de la ville dans le polar, romantique et noire. Dans Bye bye, tourné pour l'essentiel dans le quartier du Panier - Marseille ayant la particularité d'avoir (une partie de) ses « banlieues » en centre-ville - Dridi en fait un fragile, mais possible melting pot. Et un endroit qui « pulse », qui « bouge » ! Pourtant, dans les deux cas, la fin est la même : l'espoir d'une vie meilleure réside dans un ailleurs vers lequel il faut partir.

Bibliographie

Amal Bou Hachem, L'immigré dans le cinéma français : imaginaire, identité, représentation, communication au Groupe de Recherche sur l'Image en Sociologie, 2005.

Filmographie

Francis Girod, Le Grand frère, 1982 (disponible en dvd)

Karim Dridi, Bye bye, 1995 (disponible en dvd)

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

Présentateur
Cinéma, et samedi dernier, Francis Girod est venu lui à Limoges présenter le Grand frère , le dernier film qu’il vient de tourner avec Gérard Depardieu. Claude Monnerie l’a rencontré.
(Silence)
Journaliste
Francis Girod, adaptant le Grand frère d’un roman de série noire, est-ce que vous avez voulu avant tout montrer en quelque sorte les problèmes des émigrés maghrébins ?
Francis Girod
Ce qui m’intéressait dans ce roman, si vous voulez, c’est que c’était une série noire, ce qui veut bien dire ce que ça veut dire, que je pouvais l’adapter dans le Marseille des années 80. Et le Marseille des années 80 bien entendu, ça comprend le problème des émigrés, et particulièrement ceux que l’on appelle de la deuxième génération. Ce que j’aimais aussi dans le roman, c’est qu’il était une histoire d’amour et d’amitié, et presque d’une passion amoureuse et d’une passion amicale et des contradictions ; et des contradictions que ces deux passions ont à cohabiter pendant la durée du film qui correspond en gros à une semaine de la vie de Depardieu qui est un fugitif. On apprendra au fur et à mesure du film ce qu’il fuit, mais le corps du film c’est sa rencontre avec un jeune garçon de 13 ans et une jeune fille de 18 ans dans le Marseille de la casbah, si je puis dire.
Journaliste
Alors, on peut parler de ce jeune homme et de cette jeune fille, donc c’est Ali et Zina et c’est interprété par Hakim Ghanem et par Souad Amidou. Alors, comment vous avez sélectionné d’abord ce jeune garçon de 13 ans ?
Francis Girod
Ben, si vous voulez, pour mettre face à Depardieu, je voulais bien sûr des inconnus, et même pour la jeune fille, j’aurais pu trouver si vous voulez une jeune comédienne. Mais je voulais des gens qui soient complètement vierges. Alors, j’ai fait des essais, j’ai vu à peu près 500 candidats pour le rôle de l’enfant, et une centaine à peu près pour le rôle de la jeune fille. L’enfant est originaire de Grenoble, il est exceptionnellement doué, je dois dire. Et la jeune fille, c’est la fille d’un comédien très connu qui est Amidou. Et elle ne m’a pas dit tout de suite qu’elle était la fille d’un comédien, elle a bien fait, parce que j’aurais probablement eu des préjugés. Elle s’est présentée parmi le lot des candidats sans préciser qu’elle était une espèce d’enfant de la balle.
Journaliste
Comment peut-on en définir le rôle de Gérard Depardieu ? C’est un rôle comment, vous l’avez voulu romantique ?
Francis Girod
Oui, on peut dire que Gérard Depardieu, c’est Jean Valjean 1980 interprété par Jean Gabin 1936. Le personnage qu’on voit derrière moi est un garçon qui vit un peu d’expédient, qui a des rapports un peu avec le milieu interlope, et qui va être victime, comme on dit, d’une bavure policière. Cette bavure policière, c’est Roger Planchon qui va l’exécuter. Roger Planchon, je crois, fait dans ce film une création exceptionnelle. Je pense que les gens qui connaissent le théâtre savent qui est Roger Planchon. Mais je pense qu’ils vont découvrir un acteur de cinéma tout à fait exceptionnel. Je trouve qu’il est tout à fait à la hauteur des deux autres professionnels du film qui sont Rochefort et Villeret ; mais que Planchon amène une complexité et une ambiguïté qui me paraît tout à fait remarquable.
Roger Planchon
Kelifa !
(Musique)
Roger Planchon
Abdel Kelifa ! Non, mais quel con ! Merde !
(Bruit)
Jacques Villeret
Légitime défense, je suis témoin. Bravo, rien à dire !
Journaliste
Alors, ce qu’on peut dire Francis Girod, c’est que l’on vous connaît pour un certain nombre de films, notamment, vous avez réalisé La Banquière. Là, vous avez voulu prendre un sujet contemporain.
Francis Girod
Oui, j’ai fait plusieurs films, mais disons que ce film-là est un cousin de L’état sauvage . L’état sauvage , c’était le problème de la décolonisation en Afrique noire. Là disons, c’est le problème de la décolonisation, même si le mot est un peu impropre, de Marseille et de ses problèmes politiques, sociaux, mais c’est traité sur le thème romanesque. Et la morale de cette histoire au fond, c’est que tout est possible à condition qu’il y ait de l’amour. C’est un film d’espoir et je crois que c’est un film d’espoir et de combat.
Journaliste
Vous combattez l’antiracisme.
Francis Girod
Si je peux faire avancer d’un demi-pouce, je pense que je n’aurais pas perdu mon temps.
(Musique)
Journaliste
Souad Amidou, donc vous jouez le rôle de Zina, on vous voit ici donc en compagnie de Gérard Depardieu. Vous nous expliquez un petit peu cette scène, comment ça s’est passé ?
Souad Amidou
Le déroulement du tournage, là c’était très drôle ce jour-là, parce qu’on a ri, on a ri, j’avais du mal. Il y avait Depardieu qui en faisait des tonnes, il y avait Jean-Michel Ribes qui a fait une participation amicale dans le film, bon, il faisait des trucs. Alors, je n’étais quand même pas censée vraiment avoir le fou rire. J’étais même censée être furieuse de l’arrivée inopinée de Depardieu qui arrive comme ça, alors que je suis avec un client en train de travailler. Et il y a eu des fois, j’étais comme ça, je rougissais. Enfin bon, c’est très sympa, on a passé un très bon après-midi.
(Musique)
Gérard Depardieu
Allez, tire-toi là, de toute façon, tu n’as plus faim. Allez, tire-toi, allez hop ! Allez, allez, dehors, et bien le bonjour à Madame.
Souad Amidou
J’ai été rassurée, c’est que les Algériens et les Maghrébins en général qui ont vu le film, eux par contre, trouvent que c’est un film pour eux, en leur faveur. Donc, on a gagné la partie, quoi. Et puis, moi-même, je suis Maghrébine, et je suis quand même à moitié, je suis moitié Française et moitié Marocaine. Bon, je me sens quand même très concernée par le problème du racisme, mais je n’ai pas du tout eu la sensation... et j’ai eu des scenari en main où j’avais vraiment…. Là j’ai été choquée par le côté raciste, mais là, pas du tout, au contraire. Puis, Girod est un homme sincère et il a fait ça, parce qu’il avait envie de le faire et parce qu’il sentait bien le sujet.