Berri réactive la gloire de Pagnol

23 octobre 2017
06m 14s
Réf. 00688

Notice

Résumé :

Ce document est enregistré le 24 octobre 1986 lors de la présentation à la presse de Manon des sources. Sont d'abord interviewés Daniel Auteuil et Emmanuelle Béart, qui insistent tous deux sur leur amour de Pagnol, « leur auteur de chevet avec Giono », et leur légitimité à incarner des personnages du Midi (Emmanuelle Béart mentionne notamment qu'elle est née et a grandi à Gassin et qu'elle a passé son enfance dans les collines). On voit ensuite Jacqueline Pagnol aux côtés de Claude Berri. Après avoir précisé que « Pagnol n'a pas été trahi », elle dit la satisfaction que lui procure cette nouvelle version. Berri, lui, évoque la chance qui a accompagné cette entreprise.

Date de diffusion :
24 octobre 1986
Lieux :

Éclairage

A la mort de Marcel Pagnol en 1974, se pose très vite une question : peut-on et doit-on faire du Pagnol sans Pagnol ? Remonter ses pièces ? Adapter son œuvre écrite à l'écran ? Faire d'éventuels remakes de ses films ? Pendant longtemps, la réponse est non. Les uns, jugeant ses films et ses pièces indépassables, repoussent toute idée de « relecture ». Les autres, excédés par l'image « pagnolesque » du Midi en général et de Marseille en particulier, ne veulent plus en entendre parler. La jeune génération, élevée dans la seule lecture des Souvenirs d'enfance, le considère comme un auteur pittoresque, un tantinet désuet. Et pour finir, les héritiers de Pagnol, sa veuve Jacqueline en tête, veillent jalousement sur son œuvre et refusent quasi systématiquement d'en céder les droits. Bref, l'œuvre de Pagnol semble figée dans sa légende.

Tout change en 1986, lorsque le producteur-réalisateur Claude Berri sort sur tous les écrans de France et de Navarre l'adaptation des deux tomes de L'eau des collines, Jean de Florette et Manon des sources... Et que le succès est au rendez-vous !

Revenons en arrière deux ans plus tôt, quand Berri annonce la mise en route de ce projet énorme, le plus cher du cinéma français d'alors. Partout, c'est la surprise, voire le scepticisme. Pourquoi ressusciter à grands frais cet univers rural disparu, ce cinéma « avé l'assent » ? Et pourquoi lui, un Parisien dans l'âme, un homme du bitume, grand amateur d'art contemporain de surcroît ? A cela il répond que la lecture du roman l'a non seulement ému, mais sidéré par sa force, son potentiel tragique. Il y voit une matière cinématographique exceptionnelle à laquelle il veut se confronter comme producteur certes, mais avant tout comme réalisateur. Pour celui que l'on appelle alors « le nabab du cinéma français », le défi semble d'autant plus stimulant que Pagnol lui-même ne l'avait pas entièrement réussi. [1]

Premier obstacle : obtenir les droits d'adaptation. Berri a entrepris le siège de Jacqueline Pagnol depuis déjà plusieurs années. Si le scénario qu'il coécrit avec Gérard Brach (grand spécialiste des adaptations «impossibles », comme Le Nom de la rose) finit par satisfaire les ayant-droits en raison de sa grande fidélité au roman, il faut qu'il aille jusqu'à tourner des essais avec Yves Montand pour vaincre les dernières réticences de Jacqueline Pagnol !

Vient ensuite le casse-tête de la distribution. Dans le rôle du Papet, on l'a vu, Montand est pressenti dès l'origine du projet. Pour celui de Jean de Florette, Berri opte vite pour Gérard Depardieu. Emmanuelle Béart, même genre de beauté que Jacqueline Pagnol (la première Manon) paraît une évidence. En revanche le choix de Daniel Auteuil en Ugolin se fait par raccroc. Berri propose d'abord le rôle à Coluche, qui le refuse. Il pense ensuite à Jacques Villeret, que Montand récuse. C'est donc en désespoir de cause qu'il se rabat sur Auteuil : si l'acteur a pour lui d'être Avignonnais (donc susceptible de prendre l'accent avec justesse) en revanche, il n'a tourné que des pantalonnades qui ne plaident guère en sa faveur. On connaît la suite !

Ansouis, Vaugines, Mirabeau, Sommières, Riboux, Cuges, Signes : Berri tourne les deux volets en même temps, entièrement sur place. Neuf mois au cours desquels il se montre aussi maniaque sur la reconstitution historique que soucieux de la « méridionalité » du film. Il a d'ailleurs confié tout le travail de décor à une équipe locale, L'Atelier du Petit Chantier, animé par le Marseillais Bernard Vezat. Un choix audacieux, risqué même pour une production de ce niveau (ces gaillards n'ont alors pour seule référence que leur travail sur le Matelot 512 de René Allio) mais doublement récompensé. Outre que le résultat satisfait pleinement Berri, il permet la constitution d'un vivier de techniciens locaux reconnus et des structures pour les accompagner. Une filière professionnelle, en somme, qui n'existait pas auparavant et qui,depuis, a pris un essor considérable.

C'est une des conséquences de cette saga. L'autre étant qu'elle a déclenché le retour en force de la « gloire de Pagnol ». Après 1986, adaptations et reprises se sont enchaînées à un rythme cadencé, au théâtre comme au cinéma ou à la télévision. Et jusqu'à aujourd'hui, toujours avec succès.

Filmographie

Claude Berri, Jean de Florette et Manon des sources, 1986 (édités en DVD)

[1] Adolescent, Pagnol avait entendu cette tragique histoire d'eau de la bouche d'un paysan. En 1952, il choisit de la raconter par le truchement du cinéma. Ce qui va lui valoir de graves déboires. Lui-même doit renoncer à la partie concernant Jean de Florette, excepté à travers un court flash-back, car ce qu'il tourne et qu'il titre Manon des sources, fait déjà 3h20. Une longueur jugée « impossible » par le distributeur, qui réduit le film à 2 heures ! Frustré et amer, Pagnol entreprend alors de raconter l'histoire à sa guise, dans toute son ampleur, sous la forme d'un roman en deux parties, L'eau des collines, publié en 1962. Mais s'il a eu la satisfaction de voir renaître la version intégrale de Manon des sources en 1968, il ne tournera jamais Jean de Florette.

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

(Bruit)
Yves Montand
D’abord, où est-ce que ça va se passer ?
Daniel Auteuil
Dans la colline, en faisant semblant de chercher des escargots ou des champignons, comme si je ne la voyais pas.
Yves Montand
Pas si vite, ce n’est pas bien de faire semblant de chercher des champignons ou des escargots, ça fait pauvre. Quand on est riche, il faut le montrer, et il ne faut pas te présenter avec 10 francs d’habit sur le dos ; mais avec un costume neuf et que ça se voie, un vrai costume de chasseur, avec des jambières en cuir et un chapeau de la même couleur, et surtout des bretelles.
Daniel Auteuil
Je pense que le fait d’être un familier de Pagnol, que Pagnol et Giono soient mes auteurs de chevet. Tout ça m’a beaucoup aidé justement pour entrer dans la vie des personnages de Pagnol, pour devenir un personnage de Pagnol. Mais ce n’était pas suffisant, je veux dire qu’il fallait faire une complète immersion dans ce personnage d’Ugolin. Et chaque fois, il est difficile pour un acteur de plonger comme ça aussi intensément dans la peau d’un personnage. Oui, ce n’était pas quelque chose d’aussi évident que ça.
Journaliste
Et pour vous Emmanuelle Béart ?
Emmanuelle Béart
Moi, je vais répéter un peu ce qu’il dit, mais c’est vrai que moi aussi, je suis née à Gassin, et que Pagnol et Giono aussi étaient mes livres de chevet à l’école. Donc, c’est pareil, je connaissais bien cet univers-là. Les collines, les arbres, les animaux, c’est quand même tout ce dans quoi j’ai vécu quand j’étais petite.
Journaliste
Mais est-ce que vous aviez vu, Emmanuelle, le film le premier Manon des sources ?
Emmanuelle Béart
Pas avant de faire le film, parce que j’avais besoin de laisser mon imagination travailler. Je ne pouvais pas voir tout ce que j’avais imaginé vivre à travers quelqu’un d’autre. Donc, j’ai vu le film après avoir fait.
Journaliste
Et alors ?
Emmanuelle Béart
Alors effectivement, je trouve qu’il n’y a aucune comparaison entre les deux films. Même en ce qui concerne le personnage de Manon, je crois que nous sommes, Jacqueline Pagnol et moi-même, deux Manon très différentes.
Daniel Auteuil
Manon, Manon, Manon ! Ce n’est pas pour te faire travailler ! Je t’ai menti. C’est parce que je t’aime. Je t’aime Manon, je t’aime d’amour. Manon ! Je veux te marier et je suis tout seul, plus personne à nourrir. Le grand-père, il est mort, la grand-mère elle est morte. Mon père s’était pendu quand j’étais petit, ma mère est partie de la grippe. Il n’y a plus que le Papet, il est riche, il est vieux, il va crever, il va tout me laisser, et tout sera pour toi parce que je t’aime. Je t’aime.
Journaliste
Je crois que Jacqueline Pagnol, vous-même avez déclaré que vraiment, l’œuvre de Marcel Pagnol, votre mari, n’a pas été du tout trahie.
Jacqueline Pagnol
Non, pas du tout, c’est merveilleux ce qu’il a fait.
Journaliste
Qu’est-ce que vous avez ressenti en voyant ce nouveau Manon des sources après avoir tourné l’autre ?
Jacqueline Pagnol
Une grande émotion, et puis un plaisir des yeux, c’est tellement beau. Puis les acteurs, c’est un régal de les entendre.
Journaliste
Dites-moi Jacqueline Pagnol, Manon des sources , au moment ou à Nice, il y a un cycle Pagnol à la cinémathèque.
Jacqueline Pagnol
C’est vrai.
Journaliste
Puis il y a également La femme du boulanger au théâtre de Nice.
Jacqueline Pagnol
Oui !
Journaliste
Est-ce que c’est selon vous un concours de circonstances ou est-ce qu’il y a un regain pour Pagnol ?
Jacqueline Pagnol
Non, c’est un concours de circonstances et il y a un regain absolument. Je crois que ça va continuer.
Journaliste
Et vous avez aussi bénéficié d’une distribution prestigieuse avec des acteurs qui sont vraiment fabuleux. Est-ce que c’est vraiment un hasard ou est-ce que vous les aviez choisis pour correspondre au personnage, pour qu’ils collent au personnage ?
Claude Berri
A votre avis ?
Journaliste
Justement, c’est la question que je vous pose.
Claude Berri
A mon avis, il y a une part, pas de hasard mais de chance, qu’Yves Montand ait accepté de jouer le Papet, c’est….
Jacqueline Pagnol
C’est miraculeux.
Claude Berri
Oui, enfin le hasard, et il y est pour quelque chose aussi. Mais enfin, c’est plutôt la chance que le hasard. Le hasard, on dirait, c’est par hasard. La chance, on peut faire quelque chose avec la chance, le hasard c’est du hasard. Alors, c’est du hasard et pas tout à fait du hasard.
Daniel Auteuil
Tout le regret du mal que je t’ai fait et tout le plaisir du bien que je veux te faire, et tu ne vois pas comment je travaillerai pour toi ? Tu ne vois pas mon amour ? Fais le partir. Mon amour !
Comédien 4
Allez, Zou, ne fait pas le fada, lève-toi, va !
Daniel Auteuil
Réfléchis Manon, réfléchis ! Je vais mourir d’amour pour toi, et ça ne fera de la peine à personne.
Yves Montand
Allez, viens Galinette, viens à la maison mon petit.
Daniel Auteuil
Non, mais tout ça, c’est de ta faute, j’ai tout perdu à cause de toi, si j’avais su, si j’avais su.
Yves Montand
Galinette, Galinette, mon petit ! Eh ben, moi je reste. Puisque tout le monde est contre lui, moi je reste pour le défendre.
Hippolyte Girardot
Ça me paraît difficile.
Yves Montand
Vous savez très bien qu’il n’y a jamais eu de sources aux Romarins, peut-être une petite flaque. Mais la vraie source, c’est moi qui l’ai trouvée. Allez, vous autres, zou ! Vous êtes des Bastides comme moi, dites-le qu’il n’y a jamais eu de source. Faites bien attention, si vous savez qu’il y en avait une et que vous ne l’avez pas dit au bossu, alors c’est vous qui êtes responsable de sa mort.