Face à sa légende, Montand prend Trois places pour le 26

16 novembre 1988
09m 26s
Réf. 00689

Notice

Résumé :

Ce document est enregistré à Marseille en novembre 1988 lors de l'avant-première nationale de Trois places pour le 26, un film de Jacques Demy qui transpose en comédie musicale la vie d'un des plus illustres enfants de la ville, Yves Montand, avec ce dernier dans son propre rôle. Interrogé par le journaliste de France 3-Marseille, le comédien définit le film comme « un clin d'œil » à la comédie musicale. Il parle ensuite, de façon assez touchante, de ce qu'il a ressenti, en revenant sur les lieux de son enfance et de sa jeunesse, la frustration et la gêne éprouvées devant d'anciens copains de la communale venus lui rendre visite et qu'il n'a pas reconnus. Il conclut en disant tout le bien qu'il pense de sa jeune partenaire, Mathilda May. Cette interview est entrecoupée par les propos de Demy commentant les réactions de Montand face à ce rôle si particulier. Le reportage est illustré par quelques prises de vue effectuées quelques mois plus tôt pendant le tournage de la scène d'ouverture en gare Saint-Charles.

Type de média :
Date de diffusion :
16 novembre 1988
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Éclairage

L'histoire de Trois places pour le 26 commence un soir de 1968, à Hollywood, dans une voiture ayant à son bord les couples Demy-Varda et Montand-Signoret. Après le succès des Parapluies de Cherbourg (1963) et des Demoiselles de Rochefort (1966) qui ont donné une touche française à ce genre si américain qu'est la comédie musicale, Demy pense poursuivre sa carrière aux Etats-Unis. Ce soir-là, il ne sait pas encore que ses espoirs vont tourner court. Montand, lui, est une star internationale depuis qu'en 1960, il a été le partenaire chantant et dansant de Marilyn Monroe dans Le Milliardaire. Tandis que la voiture roule, ces deux grands amoureux de la comédie musicale esquissent les contours de celle qu'ils se promettent de faire ensemble...

Demy rentre en France peu après. Il tourne Peau d'âne, refait une parenthèse anglo-saxonne avec Le Joueur de flûte, puis se lance dans L'Evénement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune. Il n'en oublie pas pour autant le projet.

En 1974, le scénario est prêt. A ce moment-là l'histoire - qu'il titre Les Folies passagères - n'est pas centrée sur la vie de Montand. Le personnage ressemble plutôt à Demy, qui lui prête plusieurs de ses traits, dont son origine nantaise. Pourtant, même si l'histoire se passe à Nantes, elle est déjà, pour l'essentiel, celle que l'on retrouvera dans Trois places pour le 26 : un artiste de music-hall qui revient dans la ville de ses débuts pour y jouer un spectacle, les retrouvailles avec la femme qu'il y a jadis aimée, et l'intrusion d'une jeune débutante qui s'avère, sans qu'il le sache, être sa fille.

Pendant deux ans, Demy cherche un producteur. En vain. Il va ensuite de déconvenues en déconvenues avec Une chambre en ville (1982), succès critique mais échec public et financier cuisant et Parking (1985) que même ses plus fervents admirateurs estiment partiellement raté. Cependant, Montand ne l'oublie pas. Après son interprétation triomphale du Papet dans Jean de Florette et Manon des sources, il sait que Claude Berri, producteur et réalisateur du doublet, ne peut pas lui refuser grand chose. Il lui demande donc de produire la comédie musicale rêvée quinze ans plus tôt. Et Berri accepte !

Le personnage central devient-il « Montand le légendaire » à sa demande ? Ou est-ce une idée de Demy ? En tout cas, Trois places pour le 26 est désormais une triple mise en abyme : Montand joue Montand qui joue un show racontant la vie de Montand ! Et plusieurs éléments de sa biographie sont convoqués pour l'occasion : l'origine de son pseudonyme (la mamma qui lui criait toujours depuis la fenêtre : « Ivo monta ! »), son travail comme ouvrier frappeur aux Chantiers de la Méditerranée, les premiers contrats dénichés par le brave Berlingot, le soutien du producteur Audiffred, la fuite à Paris pour échapper au STO, la liaison avec Piaf, la rencontre avec Simone Signoret au célèbre restaurant La Colombe d'or de Saint Paul de Vence...

Pendant les extérieurs qui sont tournés, comme il se doit, à Marseille, la ville donne d'innombrables marques d'affection à l'enfant revenu au pays. Les copains de la communale viennent voir Montand et lui donnent des nouvelles de ce quartier de la Cabucelle qu'il a quitté quelque 50 ans plus tôt. L'émoi est à son comble quand la production demande des volontaires pour remplir l'Opéra et jouer, sous la caméra de Demy, en contrechamp de la star, le rôle du public qui l'acclame debout. Plus de 2 000 personnes répondront à cet appel, qui ne pourront pas toutes entrer, et qui n'auront guère à se forcer pour lancer les bravos qu'on leur demande. Pour les remercier, un Montand visiblement bouleversé improvisera Les feuilles mortes a capella. Moment mémorable... Il n'est donc guère surprenant que l'acteur soit émouvant dans ce rôle où il prouve de surcroît qu'il n'a rien perdu, en dépit de ses 67 ans, de ses qualités de showman.

Pourtant, Trois places pour le 26 n'a finalement rencontré qu'un demi-succès. Le thème de l'inceste qui rodait en filigrane dans plusieurs des films précédents de Demy et que le cinéaste assumait ici ouvertement, a déconcerté les fans de Montand et les amoureux de la comédie musicale, peu habitués à ces transgressions. Quant à la musique de Michel Legrand, elle ne s'accordait sans doute plus au goût du jour...

Bibliographie :

Camille Taboulay, Le cinéma enchanté de Jacques Demy, Les Cahiers du Cinéma, 1996

Filmographie :

Jacques Demy, Trois places pour le 26, 1988. (disponible en dvd)

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

Yves Montand
Et je crois que ce qui nous a rapprochés aussi, c’est cette admiration, cette tendresse qu’on porte à la grande époque de la comédie musicale, qui aujourd’hui est passée. C’est pourquoi, je dirais beaucoup plus que notre film est un clin d’œil à la comédie musicale, la tendresse, la nostalgie que l’on porte à toute cette époque-là qui est passée ; mais qui revit à travers un jeune adolescent ; qui est moi en l’occurrence dans les années où j’ai commencé à faire ce qu’on appelle à l’époque et encore aujourd’hui, du music-hall, mais aujourd’hui on dit autre chose, et puis c'est très bien ainsi. Donc, je crois que notre rencontre, elle s'est faite sur cette affinité-là.
Journaliste
Vous l’avez dit, votre port d’attache c’était Marseille, lui il ne connaissait pas Marseille. Vous avez vu le film, je suppose, la version définitive ?
Yves Montand
Oui !
Journaliste
Que pensez-vous de la façon dont il a filmé Marseille, la façon dont il a rendu Marseille ?
Yves Montand
Je crois que le peu qu’il montre de Marseille, il donne l’essentiel, c’est-à-dire qu’il n’a pas essayé de faire de l’exotisme. Pour faire de l’exotisme, vous savez très bien que c’est facile, ou bien d’appuyer sur l’accent, c’est toujours très facile. Tout cela, comme j’ai entendu dire quelquefois, est dépassé. Je veux dire qu’on ne rejette pas ni le soleil, ni Marcel Pagnol bien entendu, ni au contraire toute cette grande culture traditionnelle, qui est vraiment, profondément enracinée dans Marseille. Mais bon, maintenant, il faut voir un peu plus loin, et ça va être l’Europe et tourner vraiment, comme on dit, toujours un peu facilement vers l’avenir ; mais je dirais vers des choses vraiment concrètes qui prennent déjà racine ici à Marseille. Et on ressent cela quand on est resté longtemps absent de Marseille.
Journaliste
Il y a un Marseille qu’on connaît, le Vieux Port la Canebière, mais également des choses qui montrent que vous avez fait attention à ce qui se passait dans cette ville ; notamment des plans au port. On voit que le port est un peu déserté par les travailleurs, parce que Montand y a été travailleur.
Jacques Demy
Oui, c’est vrai qu’il y a de vrais problèmes sur le port autonome et c’est évidemment un peu triste. Mais dans le film, il était important que Montand revienne sur les lieux de son travail, comme ça, mais longtemps après. Et je trouve que c’est très émouvant.
Yves Montand
Je n’ai jamais travaillé aux bassins de radoub, mais je travaillais au chantier de la Méditerranée, c’est-à-dire qu’à vol d’oiseau, on était à 400 mètres des bassins de radoub. Et nous fournissions du matériel pour les cargos. Et moi j’étais simplement qu’un frappeur avec un chef chaudronnier, qui lui était un seigneur, comme les ajusteurs ; c’est les aristocrates de la classe ouvrière, à cette époque-là en tout cas. Aujourd’hui, c’est l’électronique sûrement.
Journaliste
Vous êtes revenu tourner ici à Marseille, vous avez donné des interviews disant que ça vous faisait bizarre de revoir certaines personnes. Qu’est-ce que vous avez éprouvé pendant ces semaines de tournage à Marseille ?
Yves Montand
Ben, je suis bien content que vous posiez cette question vraiment. Ceux que j'ai connus à la communale, qui sont venus me voir sur le lieu du tournage. Mais je me suis senti frustré et je ne voudrais pas leur faire de la peine non plus. Parce que, comment dirais-je, ma gentillesse ou mon attention, elle n’était pas tout à fait à 100 % authentique.
Journaliste
Vous étiez aussi là pour travailler et essentiellement pour travailler.
Yves Montand
Voilà, j’étais là pour travailler, et alors il y a quelqu’un qui vient et qui me dit : oh, tu ne me reconnais pas, l’école du boulevard Viala, il m’amenait des photos, où j’ai eu du mal moi-même à me retrouver. C’est-à-dire qu’eux, et c’est là où je suis vraiment bouleversé, ils ont vu leur copain, leur ami ou leur complice. Bon, aller chanter ici ou là, voir des films, etc. Donc, ils ont l’impression que nos rapports ont continué de la même manière, c’est-à-dire nos rapports amicaux, or, pas du tout, j’avais moi ma propre vie. Et quand je les revois, eux, eux savent qui je suis, mais moi je ne sais plus qui ils sont, ils me rappellent quelque chose. Et pour cela, il faudrait avoir le temps d’aller manger à la maison, comme on dit, ou boire un apéritif.
Journaliste
Et c’est amusant, parce que dans le film, il y a une scène où votre copain d’enfance vous propose de venir manger à la maison. Vous lui dites, je ne peux pas, je n’ai pas le temps, mais reviens voir le spectacle. Et à la limite, c’est pareil, vous avez envie de leur dire, allez voir le film, c’est ça ?
Yves Montand
Voilà !
Journaliste
Comment a-t-il réagi, parce que quand même ce film, il y danse, il y chante, il est présent pratiquement à chaque minute. Et en même temps, il y a beaucoup de choses de sa vie. Donc, je suppose que c’est particulièrement…, peut-être qu’il a dû attendre ça avec un peu d’impatience et en même temps de crainte de voir le résultat final. Parce que c’est un peu sa vie malgré tout qui est montrée.
Jacques Demy
Oui, je pense qu’il y avait les deux, il y avait en même temps la fierté d’interpréter. Bon, comme ça sa jeunesse, c’est vrai que c’est très émouvant, puis, le Montand légende un peu comme ça, légendaire avec sa propre mythologie. Mais je crois qu’il était très fier et qu’il avait très peur en même temps, c’est un mélange des deux. Et je l'ai trouvé formidable presque toujours par rapport à ça en me disant, peut-être on va trop loin, et c’est moi qui le poussais, alors ça, non pas du tout. Moi je crois que par exemple, cet hommage qui est à Simone Signoret, j’y tenais essentiellement ; parce que moi aussi j’aimais beaucoup Simone et que ça me semblait essentiel qu’on parle de leur rencontre à la Colombe d’or par exemple.
Yves Montand
Ben, c’est toujours délicat vraiment. C’est délicat, parce que d’interpréter votre propre rôle, d’abord ce n’est pas ma vie, c’est une partie de ma vie bien entendu, puisqu’on ne fait pas allusion au cinéma du tout par exemple. Mais en même temps, j’ai trouvé que c’était une grande honnêteté vis-à-vis des gens. Et ça m’a été très difficile, parce que ce qui est la fiction dans le film, tout ce qui est sur scène est vrai, c’est tout ce qui est autour qui est la fiction. Mais il fallait l’interpréter comme si c’était une chose qui m’appartient vraiment. Alors quelque part, il y a des choses qui m’appartiennent vraiment bien entendu avant de monter à Paris, comme on dit. J’avais la chance de connaître quelqu’un que j’ai beaucoup aimé, mais bon, qui a disparu, qui est mariée, qui a des enfants et tout ça, que je n’ai plus jamais revue bien sûr. Mais comme tout un chacun, pas parce que c’est moi.
Journaliste
Je voudrais aussi dire deux mots de Mathilda May, enfin si vous voulez, qu’est-ce que vous… ?
Yves Montand
Ah, si vous me mettez sur le terrain de Mathilda May, je vais être intarissable, elle danse comme une professionnelle parce que c’est une ancienne danseuse. Elle danse très bien, elle bouge très bien et elle joue merveilleusement bien la comédie. Et je trouve que le fait qu’elle chante vraiment d’une façon amateur, moi ça me touche plus que si elle avait chanté comme Judy Garland. Parce que dans le film, elle travaille dans un salon de parfumerie, si elle chante comme Judy Garland ; qu’elle danse comme une déesse, qu’elle est belle comme elle est, qu’elle joue bien la comédie, on se dit : qu’est-ce qu’elle fait dans ce magasin de parfumerie. Il y a quelque chose qui ne tourne pas très bien.
Jacques Demy
Elle est tout à fait exceptionnelle, parce qu’il est très rare d’être bon dans toutes les disciplines, elle est vraiment bonne. Mais il y a aussi Françoise Fabian qui est magnifique, qui est une actrice remarquable. Moi, j’ai eu beaucoup de chance dans la distribution du film.
Mathilda May
Ben, c’est idéal pour moi ce rôle, c’est merveilleux, de pouvoir justement avoir l’occasion de mettre en pratique concrètement le travail que j’ai fait pendant 11 de ma vie, donc la danse ; de pouvoir chanter, alors qu’effectivement, c’est quelque chose dont j’avais envie depuis très longtemps. Et là, ça m’a permis de le faire d’une façon plus originale, parce que c’est vrai qu’un disque maintenant, toutes les actrices le font. Et c’est vrai que ce n’est pas mon univers, mais je ne pense pas que ce soit l’univers dans lequel les gens puissent se retrouver forcément. Le cinéma de Jacques Demy, c’est quand même un cinéma en marge. Ce n’est pas un cinéma qui suit un courant actuel, ce n’est pas démodé non plus, c’est à part. Ce n’est pas du tout mon univers, ce n’est pas ma façon de m’habiller, ce n’est pas ma façon de parler du tout. Puis, ce n’est pas un cinéma réel vraiment. En même temps, je n’avais pas vraiment une idée précise de ce que ça pouvait donner. Parce que c’est vrai que se retrouver en robe rose dans une parfumerie violette, c’est curieux, on se demande ce que ça peut donner. Puis finalement, il y a un ton esthétique et un ton aussi de langage qui est homogène.
Journaliste
Après avoir interprété votre propre personnage, dans les années qui viennent, vous avez envie de tourner d’autres films, d’autres personnages ? Ou vous pensez que c’est difficilement imaginable de tourner autre chose après avoir joué son propre rôle dans toute nuance ?
Yves Montand
Non, je pense que d’avoir joué son propre rôle, c’est quelque chose de vraiment défini, précis. Mais non, très sincèrement, je ne pense pas à ce qui va pouvoir m’arriver ou pas dans ce domaine-là. Nous avons un projet, un vague projet qui serait la vie parisienne. Parce que la vie parisienne, c’est quelque chose qui bouge, qui vit ; c’est le champagne, c’est les belles femmes, c’est les jarretières, c’est les corsets, c’est les grands chapeaux, c’est les calèches, c’est tout ça et surtout la joie de vivre. Et la musique a été écrite par un très grand Français, c’est-à-dire que lorsqu’on entend : Nanana. C’est très beau ça, et tout le monde dit, ah, c’est typiquement français. Eh ben, ça a été écrit par Monsieur Offenbach qui était juif autrichien.
(Silence)