Répétition de L'Eau vive au quai d'Orsay

17 décembre 2017
06m 45s
Réf. 00693

Notice

Résumé :

Ce document est tourné le 21 mars 1957, neuf mois après le précédent, à Paris, dans le Palais d'Orsay. On y voit d'abord les comédiens Henri Arius, Pierre Moncorbier, Jean Panisse, Hubert de Lapparent et Pascale Audret répéter à la table sous la direction de François Villiers. Jean Giono et son coauteur, Alain Allioux, observent la scène. Insistant à plusieurs reprises sur le caractère insolite de cette production, le journaliste interroge ensuite Giono sur les raisons qui l'ont amené à participer à ce film et sur les conditions très particulières de sa réalisation.

Type de média :
Date de diffusion :
21 mars 1957
Source :
RTF (Collection: Cinépanorama )

Éclairage

Il peut paraître étrange de dire que L'Eau vive est un des films les plus insolites du cinéma français. C'est pourtant bien le cas. Du moins en ce qui concerne ses conditions de production et de réalisation. Pour les comprendre, il faut remonter à 1955 et parler... aménagement du territoire ! Cette année-là, l'Etat entérine un projet colossal, essentiel pour les besoins énergétiques du pays et le développement de l'arrière-pays provençal : l'aménagement Durance – Verdon. EDF, qui s'en voit confier la réalisation, doit construire rien moins que 23 barrages et prises d'eau, 33 centrales hydroélectriques et un canal de 250 kms !

Par delà les 117 communes directement concernées, c'est la région toute entière, ses paysages, son économie, qui vont être complètement refaçonnés. Technocrates et politiques mesurent bien qu'un changement de cette ampleur doit se faire non pas contre, mais avec la population. Or, pour bénéfique qu'il soit à termes, l'aménagement entraîne d'importantes perturbations, des changements considérables, et même de terribles sacrifices puisque tout ou partie de plusieurs communes doivent disparaître sous les eaux. Il faut donc vaincre les réticences, les oppositions. De plus, l'enjeu dépasse l'échelle régionale. C'est le pays tout entier qui doit adhérer à cette nouvelle et exaltante avancée de la Fée Electricité.

Mais comment « communiquer sur l'événement » ? L'idée première est de commanditer une série de courts-métrages. Puis, l'aménageur pense que l'objectif sera bien mieux atteint à travers un long-métrage de fiction, avec budget conséquent, acteurs connus et scope couleurs. Il définit alors un cahier des charges qui conditionne le financement : l'intrigue sera laissée à l'initiative des auteurs, à condition que les travaux d'aménagement, et leur progression, y occupent une place de choix. Ainsi va naître L'Eau vive, « propagande romancée », comme on a pu le dire, mais romancée par Giono !

Que vient faire le maître de Manosque, si méfiant envers « le progrès », dans une telle épopée moderniste ? L'explication qu'il donne dans l'archive proposée ici est éclairante. C'est le processus de fabrication, très insolite, de ce film qui lui a fait accepter cette proposition venue d'Alain Allioux (qui sera son coauteur) et du réalisateur François Villiers.

Il commence par imaginer, bien en amont du tournage, une de ces histoires paysannes typiques de son univers... Et lui donne comme toile de fond la construction du barrage de Serre-Ponçon ! On a donc un vieux retors qui cache son argent avant de mourir, sa fille vive et libre comme la Durance, et une parentèle, qui, à l'exception de l'oncle berger, veut faire main basse sur le magot. Mais, contrairement à ce qui se passe habituellement dans le cinéma, ce scénario n'est pas « ficelé », prêt à l'emploi pour le réalisateur. Giono imagine réactions, comportement et péripéties au fur et à mesure de l'avancement de ces fameux travaux qui changent le pays et les hommes. Le tournage s'étale ainsi sur plus de deux ans. Un processus « d'enracinement », comme le qualifie l'écrivain, qui correspond à sa manière.

Pour sa part, le réalisateur François Villiers remplit le contrat avec des images qui marient la dimension colossale de l'aménagement et l'intimité de l'intrigue ; à la sortie du film, les scènes d'inondation ont ainsi été unanimement applaudies. (Pour la petite histoire, c'est le barrage de Chaudanne qui a « doublé » celui de Serre-Ponçon, encore inachevé lors du tournage de ces séquences.)

A travers les amusants souvenirs de Blavette, qui joue le berger, on mesure néanmoins à quel point ce tournage a été difficile. Pendant deux ans, entre 1956 et 1957, il a entraîné un constant va-et-vient entre Paris où se faisaient les répétitions, et le terrain, où les prises de vue se déroulaient souvent dans des conditions acrobatiques. Mais ni la débutante Pascale Audret ni ces vieux routiers de Blavette, Arius ou Milly Mathis n'ont eu à s'en repentir. Sélectionné à Cannes, primé aux Golden Globes, L'Eau vive a été un énorme succès populaire, encore démultiplié par la chanson du film, signée Guy Béart. Quelques mois plus tard, quand le gigantesque barrage de Serre-Ponçon a été mis en eau, EDF avait popularisé son action au-delà de toute espérance !

Bibliographie :

Jean Giono et Alain Allioux, Hortense ou l'eau vive, France Empire, 1958

Charles Blavette, Ma Provence en cuisine, Editions Jeanne Laffitte, 2002

Filmographie :

François Villiers, L'Eau vive, 1958 (édité en dvd)

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

(Musique)
Journaliste
Les conditions de sa préparation aussi sont curieuses. C’est en effet au bord de la Seine que cette Durance cinématographique prend sa source. Et les salons du pittoresque Palais d’Orsay aux lambris Louis XV n’en sont pas encore revenus de voir des acteurs répéter les scènes qu’ils devront jouer dans quelques jours au cœur de la campagne provençale. Vous reconnaîtrez au passage, Arius, Moncorbier, Panisse, Pascale Audret, Hubert de Lapparent et naturellement le metteur en scène, François Villiers.
Comédien 1
Fais battre le démon à ta place.
Comédien 2
En tout cas, il y a une chose de sûre, c’est ce que le conseil de famille a décidé.
Comédien 3
Oh, sans moi !
Comédien 2
Oui, sans toi, pendant que tu pissais. Et ce que moi, subrogé tuteur, je te signifie : cette jeune fille, notre pupille, nous allons tous la prendre en charge. Elle restera 3 mois chez l’un, 3 mois chez l’autre. Nous sommes 4 familles, ça fera un an, et toutes les années, pareil.
Comédien 3
Non !
Comédien 1
Faute de quoi, tous les 8 jours, Mérindol, Château-Arnoux et moi, sous ma direction, nous viendrons chez toi contrôler, compter les mouchoirs, les taies d'oreiller.
Comédien 3
Quelle catastrophe, mais ça te plaît à toi ?
Comédienne 1
Moi, oui !
Comédien 2
Alors, on tire au sort pour savoir chez qui elle va d’abord.
François Villiers
Bon, c’est pas mal, mais vous oubliez plusieurs choses. Vous oubliez le décor d’abord, on est dans un café en Provence, à Gap, alors il y a des petits verres, on boit un coup de temps en temps.
Comédienne 1
Mais pas moi.
François Villiers
Ah non, toi non évidemment, d’ailleurs, ça aussi c’est important, elle a perdu son père il y a deux jours quand même, l’enterrement a eu lieu le matin. Là aussi, vous êtes un peu trop... le côté paysan qui discute de la terre, de fric, c’est pas mal, mais un peu de retenue quand même, devant elle, étant donné que le père est mort il y a 2 jours. Dans l’ensemble, c’est pas mal. Il y a aussi une petite chose aussi pour lui, c’est le coup, nous sommes tous intéressés. C’est une grosse gaffe, il faut que ça tombe dans un silence complet. Et elle, seulement après le silence, tu dis. Alors, on redémarre encore une fois.
Journaliste
Il y a bien des choses surprenantes dans ce film que vous préparez, mais ce qui m’étonne le plus peut-être, c’est que vous, Jean Giono, vous soyez ici. En effet, ce n’est pas du tout la coutume. D’habitude, un écrivain écrit un scénario, le cinéma le lui achète quand il a de la chance. A ce moment-là, le réalisateur paraît, et l’auteur disparaît. Vous, ce n’est pas du tout le cas. Depuis que je suis ici, je vous vois en collaboration constante avec François Villiers. Le moindre détail ne vous échappe pas, c’est quand même assez rare. Comment est-ce que cela se fait.
Jean Giono
Ben, c’est venu précisément du fait que j’ai rencontré François Villiers à Lyon, avec qui j’ai travaillé ; et qui par leur gentillesse m’ont fait comprendre toutes les difficultés de ce métier, et tous l'intérêt d’ailleurs.
Journaliste
Et dans les précédents films, vous avez très souvent vos œuvres inspirées le cinéma, vous n’avez jamais travaillé dans ces conditions-là.
Jean Giono
Oui, ça ne se faisait jamais dans cette atmosphère là, jamais. Je préférais de beaucoup la discipline du roman à la discipline de ce nouveau travail qui me passionne ; parce que c’est nouveau, mais qui malgré tout est très différent d’une discipline de romancier.
Journaliste
Mais alors, comment concevez-vous justement ce nouveau travail ? Parce que quand on est habitué à une page blanche bien sage avec de l’encre, et que là, il y a de la technique complète qui vous accapare.
Jean Giono
C’était évidemment beaucoup plus facile d’écrire avec un porte-plume et une feuille de papier blanc que d’écrire avec tous ces appareils qui sont là. Mais c’est précisément cette nouvelle façon d’écrire qui me passionne. Remarquez que je n’aurais jamais pu arriver à m’y passionner si je n’avais pas eu des amis qui m’ont fait comprendre très exactement de quelle façon ce travail pouvait se faire.
Journaliste
Oui, je comprends bien, mais ça a été une révélation brusque alors, comment ça s’est passé ?
Jean Giono
Ca a été une révélation de l’amitié.
Journaliste
Vous connaissez déjà Villiers ?
Jean Giono
Non, je ne connaissais pas Villiers, je ne connaissais pas Allioux non plus, et je les ai connus.
Journaliste
Et ils sont venus vous voir.
Jean Giono
Ils sont venus me voir, et nous avons commencé à travailler ensemble. Ce travail m’a été tout de suite extrêmement agréable, parce qu’ils étaient extrêmement gentils avec moi. Ils me faisaient voir mes erreurs, mes fautes. Je faisais voir leurs fautes aussi et leurs erreurs dans le système de la création. Et nous avons collaboré ensemble avec amitié, et c’était épatant pour moi.
Journaliste
Mais c’était un scénario original, ou c’était une nouvelle que vous avez écrite.
Jean Giono
C’est un scénario que nous avons écrit ensemble avec Allioux.
Journaliste
Il est venu vous voir, et il vous a dit que vous devriez écrire un scénario ?
Jean Giono
Oui, nous sommes restés d’abord au moins 3 ou 4 mois ensemble à nous voir tous les après-midis à examiner, à faire des plans, à combiner, à ranger et à détruire surtout ; plus à détruire encore qu’à construire. Petit à petit de ces destructions et de ces constructions, est sorti le scénario sur lequel nous sommes en train de travailler.
Journaliste
Mais il devient très difficile de monter une affaire normale. Or, cette affaire-là, on ne peut pas dire qu’elle soit normale. C’est film que vous tournez, je crois, sur 5 ans.
Jean Giono
Oui, d’ailleurs moi, je travaille toujours très lentement, je ne peux travailler que comme ça. Si j’avais dû faire un film en 2 mois, je n’aurais jamais pu, ça ne m’intéresse pas. Je ne suis pas intéressé par la vitesse, je suis intéressé au contraire par l’enracinement. Et il s’est trouvé que justement, ce projet était un projet dans lequel je pouvais m’enraciner, et c’est ce qui a donné tout l’intérêt que j’y ai pris.
Journaliste
Exactement, mais alors en quelques mots, que raconte l’Eau vive.
Jean Giono
L’ Eau vive , vous savez quel était le sujet, enfin, quel était le postulat que nous devions traiter. C’était de faire un film qui puisse parler du barrage de Serre-Ponçon. Enfin, il y avait plusieurs procédés à prendre, qui étaient le procédé habituel de faire le conflit banal entre un ouvrier et l’ingénieur. Cela n’était pas intéressant du tout. Cela avait été traité différentes fois d’abord, puis ça ne nous intéressait pas. Mais ce que nous avons essayé de faire alors….
Journaliste
Qui n’intéresse pas grand monde d’ailleurs.
Jean Giono
Oui, peut-être. Mais nous avons pensé que l’établissement de ce barrage dans un pays, qui jusque-là n’avait pas eu de grands travaux techniques sur son sol, pouvait apporter des modifications dans les tempéraments des gens qui habitaient ce pays. Nous avons été amenés par conséquent, Allioux et moi, à créer une sorte de famille qui se trouve habiter sur tout le long de la Durance. Et le barrage se construisant, non pas le barrage construit, car alors, nous aurions pu tourner à la fin les travaux. Mais l’intérêt de la chose est que petit à petit, l’établissement de ce barrage, à mesure qu’il grandit ; les caractères se sont modifiés en contact avec les travaux, avec les modifications que ces travaux apportent dans la vie de cette vallée.
Journaliste
Ce qui m’intéresse beaucoup, on verra ce film quand ?
Jean Giono
Ben, ça dépend des travaux, ça ne dépend pas de nos travaux à nous, mais ça dépend des travaux véritables qui sont en train de se faire à Serre-Ponçon. A mesure qu’on entasse un peu de terre sur le barrage, nous entassons un peu de pellicule, et ça finira par faire un film au moment où le barrage sera fini.
Journaliste
Cela vous fait donc un beau décor, qu'il n’y a pas beaucoup de producteurs qui auraient pu se payer.
Jean Giono
Le décor est admirable. Si nous sommes à la mesure du décor.
Journaliste
Pour une fois, l’Etat aide le cinéma.
Jean Giono
Ben, je ne sais pas si c’est l’Etat, mais enfin, le cinéma est en train d’essayer d’établir une sorte d’histoire de l’évènement.