Bonjour tristesse : un été au pays de la jet set

23 août 2017
05m 24s
Réf. 00694

Notice

Résumé :

En septembre 1957, le chroniqueur François Chalais se rend à Cannes pour assister au tournage d'une séquence de Bonjour Tristesse. Cette adaptation du best-seller de Françoise Sagan est mise en scène par le réalisateur américain Otto Preminger, qu'il interwieve, et interprétée par Jean Seberg, Deborah Kerr, David Niven et Mylène Demongeot que l'on aperçoit pendant cet extrait en train de répéter une scène dans le décor du casino. Preminger raconte comment, pour les besoins de son film précédent (Sainte Jeanne) il a découvert Jean Seberg. Il évoque ensuite la bataille qu'il a menée pour obtenir les droits d'adaptation et l'intérêt que représente pour lui Bonjour tristesse en tant que « portrait de la jeunesse d'aujourd'hui ». Il termine en expliquant pourquoi il était important de venir sur place capter « l'ambiance des vrais endroits ».

Type de média :
Date de diffusion :
26 septembre 1957
Source :
RTF (Collection: Cinépanorama )

Éclairage

En 1954 Françoise Sagan publie son premier roman, Bonjour tristesse. Avec ce livre écrit en six semaines sous Maxiton, alors qu'elle n'a que 18 ans, elle fait non seulement scandale, mais devient l'incarnation et l'expression parfaites de « la jeunesse dorée ». Même ceux qui restent dubitatifs sur la qualité littéraire de l'œuvre le reconnaissent : Bonjour Tristesse est « un document sur une certaine jeunesse vide qui a du mal à mûrir et qui s'étourdit à coups de coucheries, de whisky et de voitures de sport. Un document sur une jeunesse qui a entériné la faillite des adultes, de leur monde et de leurs valeurs, et qui entend vivre selon ses règles à elle » ; et l'on pourrait ajouter : un document qui donne un nouvel élan, une résonance nouvelle au mythe de la Côte d'Azur.

Car le cadre - une villa près de Cannes où une jeune fille de 17 ans, Cécile, et son séducteur de père passent leurs vacances - est constitutif de l'histoire. Avec ses plages et ses pinèdes propices aux étreintes, sa chaleur qui annihile la volonté et stimule les sens, ses villas aussi discrètes que cossues, ses attirants casinos, ses routes sinueuses où l'on peut rouler en décapotable, l'espace azuréen est indissociable de cet univers d'oisiveté élégante et de permissivité. En devenant ainsi un élément indispensable de la « panoplie » de ce que Moravia baptise, exactement à la même époque, la jet set, la Côte d'Azur apparaît plus propice aux fantasmes que jamais.

Les chiffres donnent la mesure du phénomène Bonjour tristesse : traduction en vingt langues et surtout des ventes qui atteignent en un an 810 000 exemplaires en France et dépassent le million aux Etats-Unis, où le livre reste n°1 sur la liste du New York Times pendant plusieurs semaines.

Quand Otto Preminger raconte, dans l'archive proposée ici, que l'obtention des droits d'adaptation a donné lieu à d'exorbitantes surenchères, il y a donc tout lieu de croire qu'il n'exagère pas. Il n'est par ailleurs guère surprenant que ce Viennois installé à Hollywood depuis 1934 ait tout fait pour l'emporter. Après s'être illustré dans le film noir, Preminger se plait à aborder, depuis le début des années 50, des sujets audacieux qui défraient la chronique et sont, à chaque fois, des défis à la censure. Après avoir tourné Carmen Jones, version de Carmen avec une distribution entièrement noire, puis fait le saisissant portrait d'un toxicomane dans L'Homme au bras d'or, le voilà donc qui prend de volée le puritanisme des mœurs. (Sagan avait fort bien analysé les raisons du scandale soulevé par le roman quand elle notait : « Il semblait alors inconcevable qu'une fille de 17 ans puisse coucher avec un garçon du même âge, non seulement sans l'aimer véritablement, mais en plus sans en être punie »).

Découverte dans Sainte Jeanne, le film précédent de Preminger, Jean Seberg arrive-t-elle à être comme Sagan - et comme le personnage de Cécile qui en est un peu le double - un « charmant petit monstre » ? On sait en tout cas qu'elle a subi les injures et les engueulades de son metteur en scène, réputé tyrannique, tout au long du tournage et qu'à la sortie, sa prestation a été diversement appréciée. (Ce qui n'a pas empêché Godard, sous le charme, de l'engager immédiatement pour A bout de souffle). Le reste de la distribution - Deborah Kerr, David Niven, Mylène Demongeot – a fait, en revanche, l'unanimité.

L'importance des décors naturels, filmés entre Saint-Tropez et Monte-Carlo, a également été soulignée. Précisons que la fameuse villa du film, qui devient, sous la caméra de Preminger, un fascinant personnage, appartenait alors au patron de presse Pierre Lazareff et qu'elle est située dans le Var, à Cavalière.

Comme toute l'œuvre de Preminger, Bonjour tristesse est aujourd'hui dans une sorte de purgatoire, ce qui est sans doute injuste. Ce que l'on ne peut nier en tout cas, c'est l'amplification mondiale, le coup d'accélérateur, que le film a donné à l'équation « Côte d'Azur = terre de la jet set. »

Bibliographie

Françoise Sagan : Bonjour tristesse, Julliard, 1954. Disponible en Poche.

Mylène Demongeot : Tiroirs secrets, le Pré aux clercs, 2001

Filmographie

Otto Preminger : Bonjour tristesse, 1958 (disponible en dvd)

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

Journaliste
Revenons à Bonjour tristesse. Outre Jean Seberg, nous y verrons notre aimable compatriote Mylène Demongeot. Mylène Demongeot qui, depuis Les sorcières de Salem , a toujours l’air de nous jeter un sort.
(Bruit)
Journaliste
Voici également Deborah Kerr, la plus britannique des femmes du monde d’Hollywood.
(Bruit)
Journaliste
Et David Niven, dont vous ferez plus amplement connaissance tout à l’heure.
(Bruit)
Journaliste
Pour le moment….
(Bruit)
Journaliste
Mais pardon, la parole est maintenant à Otto Preminger.
(Bruit)
Journaliste
Otto Preminger, c’est à vous que l’on doit d’avoir découvert Jean Seberg. Vous l’avez découvert dans des conditions très particulières puisque c’est après un grand concours, exactement le genre de découverte que l’on ne fait jamais dans les concours.
Otto Preminger
C’est vrai.
Journaliste
On fait des grandes contestations comme ça, on convoque des tas de gens, et finalement, c’est toujours un acteur qui a déjà travaillé que l’on engage. Or, là c’était différent. Est-ce que vous pensiez, en faisant ce concours, que ce serait uniquement une affaire publicitaire ou que vous espériez vraiment trouver quelqu’un ?
Otto Preminger
J’espère que la meilleure publicité est si on promet quelque chose, on fait comme ça. C’est mon habitude, c’est la raison pour laquelle j’ai vraiment découvert Jean Seberg et elle a joué un grand rôle avant ça. Maintenant, elle joue l’héroïne dans mon film tiré de Bonjour tristesse par Françoise Sagan.
Journaliste
Vous avez vu 18000 candidates, paraît-il, avant de choisir Jean Seberg non pas pour Bonjour tristesse mais pour Jeanne d'Arc.
Otto Preminger
Je n’ai pas vu 18000.
Journaliste
Vous n’avez pas vu 18000 ?
Otto Preminger
Non, 18000 on appliqué ; j’ai vu 3000.
Journaliste
3000.
Otto Preminger
Pas tout le monde.
Journaliste
Et à quel moment est-ce que vous avez pensé que c’était Jean Seberg, tout à fait à la fin ?
Otto Preminger
Le premier moment où je l’ai vue, j’ai pensé qu’elle sera mon choix, mais je ne dis rien et on a travaillé avec elle pendant beaucoup de semaines. Et on a essayé avant sans moi, seulement mes assistants, et après, moi-même, j’avais fait un essai à New York, je lui ai donné le rôle.
Journaliste
En tout cas, il y a une chose que vous n’avez pas découverte, c’est le livre Bonjour tristesse, puisque ce livre avait déjà beaucoup de succès quand vous avez réussi à avoir les droits.
Otto Preminger
Merci à Dieu.
Journaliste
Ça n’a pas été facile pour vous d’avoir les droits parce qu’il y a une grande bataille pour ça.
Otto Preminger
Une grande concurrence, mais à la fin, j’ai gagné par payer beaucoup d’argent, c’est très facile si on paie, on gagne.
Journaliste
Quand est-ce que vous êtes intéressé….
Otto Preminger
Particulièrement ici, il y en a. Ici, dans cet endroit, ici, on paie et on perd.
Journaliste
Il ne faut pas dire ça aux pauvres producteurs français qui penseront qu’ils ne pourront plus jamais avoir un livre de Madame Sagan, et ils vont être trop tristes.
Otto Preminger
Elle voulait avoir un film international, un film américain, mais pas d’un film seulement français ou anglais ou allemand. C’est la raison pour laquelle elle a choisi de vendre les droits à un Américain, à un producteur américain.
Journaliste
Qu’est-ce qui vous a intéressé particulièrement dans ce livre ? Le fait que c’était un best-seller ?
Otto Preminger
Ce n’est pas le fait qui m’a intéressé.
Journaliste
Je l’espère bien.
Otto Preminger
Je crois que c’est un cercle vicieux et c’est un best-seller parce que les problèmes dans ce livre sont des problèmes de la jeunesse de tout le monde, je crois, aujourd’hui. Et je crois que Mademoiselle Sagan connaît la jeunesse du monde mieux que les autres auteurs.
Journaliste
Elle la connaît comme quelqu’un de 50 ans d’ailleurs.
Otto Preminger
Parce qu’elle est jeune.
Journaliste
Bonjour tristesse est un livre typiquement français, vraiment. Je pense qu’il ne pouvait être écrit qu'en France.
Otto Preminger
C’est la raison pour laquelle je tourne ici.
Journaliste
Un film américain, en anglais ?
Otto Preminger
Non, un film américain, c’est tous les films. Je fais des films américains parce que je ne peux parler français comme vous voyez.
Journaliste
Vous parlez très bien, vous avez fait de grands progrès depuis la dernière fois que je vous ai vu.
Otto Preminger
Merci, vous êtes très gentil, mais ce n’est pas assez pour tourner un film en français.
Journaliste
Mais pour répondre à une interview en tout cas.
Otto Preminger
Mais je fais le film ici, je tourne le film ici parce que je veux l’ambiance, je veux les vrais endroits pour le film. Et naturellement, nous parlons anglais mais nous sommes des Français. C’est comme quand vous avez une production de Shakespeare ici, Hamlet n’est pas joué par un Danois mais par un Français. On joue Hamlet en français, et toujours c’est une pièce qui a lieu au Danemark.
Journaliste
Vous évitez les pièges des interviews aussi brillamment que vous faites des films, je crois.