Renoir se souvient de Toni

18 août 2017
07m 28s
Réf. 00695

Notice

Résumé :

Lors du numéro de La Joie de Vivre qui lui est consacré, le 12 novembre 1957, Jean Renoir reconnaît le caractère pionnier de Toni, qu'il a tourné à Martigues, en 1935, entièrement en décors naturels. On assiste ensuite à la reconstitution d'une scène-clé du film, opposant Blavette et Andrex.

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Date de diffusion :
12 novembre 1957
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Thèmes :

Éclairage

« Né à Paris, je fus dès mon jeune âge naturalisé méridional », écrit Jean Renoir dans son autobiographie. Cette « naturalisation », il la doit à son père, Auguste qui, épris du Midi et de sa lumière, s'établit à Cagnes-sur-mer, avec famille et pinceaux, au tournant du XXe siècle (Jean Renoir tournera d'ailleurs Le déjeuner sur l'herbe dans la villa familiale des Collettes, quelque cinquante ans plus tard). Les Renoir connaissent par ailleurs très bien le pays d'Aix, car Auguste est un grand ami de Cézanne.

Jean est donc en terrain connu quand un vieux copain de classe, écrivain à ses heures et par ailleurs commissaire de police, lui apporte l'idée d'un film qui se déroulerait entièrement à Martigues. Cet homme, Jacques Mortier, voit dans une affaire dont il avait eu à s'occuper - un drame de la jalousie qui s'était soldé par deux morts - un sujet parfait pour le cinéma. A ceci près que le fait-divers s'était déroulé dans le milieu des ouvriers immigrés italiens et espagnols. Or, bien que l'immigration soit déjà un phénomène de masse (Pour la seule ville de Marseille, elle représente alors plus d'un cinquième de la population) le cinéma de l'époque ne la montre jamais et n'en parle pas davantage ! C'est précisément cela qui va intéresser Renoir dans le récit du commissaire : la possibilité de raconter une tragédie aux résonances antiques dans ce contexte social particulier.

Dans ce sens, Toni est un film vraiment exceptionnel puisqu'il faudra ensuite attendre la fin des années 80 pour que ce type de démarche, baptisé alors « films de banlieue », se développe dans le cinéma français.

Mais son originalité ne s'arrête pas là, car Renoir veut de surcroît tourner entièrement en décors naturels. On imagine la réaction des producteurs quand Renoir leur présente son projet : déjà échaudés par l'échec de La Chienne, ils lui claquent la porte au nez ! Heureusement, il y a Pagnol, qui vient de créer sa société de production et ses studios à Marseille. Pas effrayé le moins du monde par les « fantaisies » de Renoir - lui-même vient de réaliser Angèle dans des conditions d'extérieur assez semblables - Pagnol met à disposition son parc de matériel, ses studios (essentiellement pour la postproduction) et surtout, il accepte de produire et de distribuer le film. Il conseille même Blavette pour le rôle de Toni !

Extraite de la célèbre émission d'Henri Spade, La joie de Vivre, l'archive que l'on peut visionner ici est très surprenante. Une scène-clé de Toni, réunissant Blavette et Andrex, est reconstituée sur la scène de l'Alhambra Music-hall, vingt-deux ans après le tournage à Martigues ! Reconstitution fidèle par certains côtés (la cabane qui sert de décor, de même que les dialogues et les costumes sont identiques) et infidèle par d'autres (La mélodie que reprennent ici les charbonniers italiens n'est pas celle qu'ils chantaient originellement dans cette séquence, mais celle du prologue et de l'épilogue du film).

En prélude à cet étonnant exercice, la comédienne Odette Laure présente Toni comme le film qui a inventé le néoréalisme, « bien avant les Italiens ». Jugement un peu rapide, même si les points communs sont effectivement nombreux.

L'autre grand intérêt de cette archive est qu'on y voit la manière dont Renoir dirigeait ses comédiens, comment il les amenait à supprimer les effets. Blavette, ouvrier ferblantier que Pagnol avait convaincu de « faire l'acteur » - et qui trouvait avec Toni son premier grand rôle - proclamera toujours que Renoir « lui avait appris le métier ». Devenu par la suite un incontournable de la Pagnolie, il retravaillera néanmoins par deux fois avec Renoir, dans La Marseillaise et La Vie est à nous. Pour sa part, Andrex s'était déjà taillé une jolie réputation au music-hall quand il a tourné le film. Il retrouvera lui aussi « le Patron » pour La Marseillaise, mais le personnage qu'il incarne dans Toni marquera durablement sa carrière, riche en rôles de faux jeton !

Laissons la conclusion à Renoir, qui disait de ce film : « Je serais heureux si vous pouviez y deviner un peu de mon grand amour pour cette communauté méditerranéenne dont les Martigues sont un concentré. »

Bibliographie :

Jean Renoir, Renoir, Hachette, 1962

André Bazin, Jean Renoir, Champs libre, 1971

Pierre Leprohon, Jean Renoir, Seghers, 1967

Filmographie

Jean Renoir, Toni, 1935 (disponible en DVD )

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

Odette Laure
Monsieur Renoir, après ce film qu’un mot savant pourrait qualifier d’intimisme. Et puis, puisque vous avez exploité l’extérieur, je crois que vous avez été aussi avant la lettre et bien avant les Italiens le créateur du film néoréaliste en somme. Vous avez exploité l’extérieur dans toute sa profondeur. Je vois apparaître Andrex et Blavette, et aussi les trois charbonniers pour le film Toni.
Jean Renoir
Alors écoutez, permettez-moi de vous dire une chose, c’est que - appelons ce film néoréaliste si vous voulez. Mais personnellement, je n’attache pas beaucoup d’importance aux étiquettes. En réalité, il s’agit d’un film que j’ai fait entièrement dehors ; avec des moyens entièrement naturels dans des vraies maisons, dans des vrais champs, dans des vraies rues, et surtout dans de vrais intérieurs et avec des moyens de fortune. Et j’ai fait ce film évidemment avant qu’on ne fasse des films de ce genre, voilà tout.
Odette Laure
C’est ce que je disais.
Jean Renoir
Merci !
(Musique)
Jean Renoir
Bon, je crois que ça va comme ça. Dites donc, ça nous rappelle de vieux souvenirs.
Intervenant 1
Oui, de très vieux souvenirs.
Jean Renoir
Ah, tu dors, tu dors. Bon alors écoutez, on fait seulement jusque-là, jusqu’à la fin du refrain. Alors maintenant, je vais faire entrer Andrex. Quand Andrex entre, vous faites votre sortie. Et votre sortie, vous la faites comme des gens qui ne veulent pas être mêlés à une histoire désagréable, des gens qui se méfient. Alors attention, vous savez ce que vous allez faire. Reprenez-moi juste quelques tours de guitare, et sur les tours de guitare, Andrex, tu entres. On va répéter, juste pour répéter, reprends-moi la flaque.
(Musique)
(Bruit)
Comédien 1
Où tu vas Gabi ? Pourquoi tu veux me barboter la moto ? Ce n’est pas une façon d’agir.
Comédien 2
Prête-la-moi, je te rendrai demain.
Comédien 1
Mais aujourd’hui, je ne peux pas te la prêter, je te la laisserai demain.
Jean Renoir
Attends, attends, c’est très bien, mon vieux, c’est extrêmement bien joué. Je suis ravi, je suis enchanté. Seulement, je crois qu’on pourrait…, écoute, tu ne crois pas que si tu le faisais plus simple, ça serait un peu plus toi-même, tu ne crois pas ?
Comédien 1
Peut-être, oui, tu as raison.
Comédien 2
Alors, tu recommences alors.
Jean Renoir
Oui, on recommence, alors mettez-en moins tout simplement. Dites les mots simplement, après tout, une situation est dramatique, ce n’est pas parce qu’une situation est dramatique qu’on parle comme dans un drame, n’est-ce pas ? Les gens qui vivent dans les drames, après tout, ils parlent extrêmement simplement, ben, parlons simplement comme dans un drame.
Comédien 1
Ben, merci Jean, merci !
(Bruit)
Comédien 2
Il y est ?
Jean Renoir
Attend, il n’y est pas. Laisse-le bien s’étaler, qu’il ait bien l’air de dormir, et voilà, tu es bien.
(Bruit)
Comédien 1
Où tu vas Gabi ? Pourquoi tu veux me barboter la moto ? Ce n’est pas une façon d’agir.
Comédien 2
Prête-la-moi, je te rendrai demain.
Comédien 1
Mais aujourd’hui, je ne peux pas te la prêter, je te la laisserai peut-être demain ou plus tard. Tiens, je te la donnerai même si tu veux.
Comédien 2
Mais c’est aujourd’hui que j’en ai besoin, j’attends Josépha.
Jean Renoir
Bon, attend, tu peux me faire, c’est aujourd’hui que j’en ai besoin, tu le dis extrêmement bien. Mais je crois que ton intonation de voix sera encore meilleure si tu n’attires pas l’attention du public sur ton geste de main. Dis-le sans geste de main, mais c’est aujourd’hui que j’en ai besoin. Fais-le sans geste, ce sera plus simple. Repartons de là, nous ne faisons pas bagarre, comme tu arrives là. Juste tes derniers pas là, allez !
Comédien 1
Pourquoi tu veux me barboter la moto ? Ce n’est pas des façons d’agir.
Comédien 2
Ben quoi, prête-la-moi et je te rendrai demain.
Comédien 1
Mais aujourd’hui, je ne peux pas te la prêter, je te la laisserai peut-être demain ou plus tard. Tiens, je te la donnerai même si tu veux.
Comédien 2
Mais c’est aujourd’hui que j’en ai besoin, j’attends Josépha.
Comédien 1
Josépha ?
Comédien 2
Oui, à toi, je peux bien le dire, elle doit me rejoindre ici à côté d’un moment à l’autre, nous allons quitter le pays.
Comédien 1
Vous allez quitter le pays ?
Comédien 2
Oui, ce n’est plus possible maintenant avec Albert.
Comédien 1
Mais, je ne comprends pas bien, tu pars toi Gabi, ça va, mais pourquoi elle ? Et pourquoi avec toi ?
Comédien 2
Eh eh eh, parce qu’elle est ma maîtresse, ça fait 2 ans qu’on couche ensemble.
Comédien 1
2 ans ?
Comédien 2
Oui, ça commençait juste un peu avant son histoire avec Albert.
Comédien 1
Et c’est avec toi qu’elle va partir ?
Comédien 2
Oui, Monsieur, c’est avec moi. Bon, ce n’est pas que ça m’amuse beaucoup, tu sais, surtout avec le gosse. Seulement, je ne peux pas la laisser tomber, c’est une question d’honneur, quoi, puis il y a aussi la question d’argent.
Comédien 1
Ah l’argent.
Comédien 2
Oui, voilà ce qu’on a combiné. Albert a toujours l’argent sur lui, même quand il dort. Alors, elle va profiter du plus fort de son sommeil pour le lui prendre, et nous foutons le camp tous les deux. Ce n’est pas un vol, tu sais, c’est l’argent de notre pauvre oncle. Alors, c’est pour ça qu’on a besoin de la moto. Tu ne vas pas nous refuser ce service, non ?
Comédien 1
Eh, et si Albert se réveille ?
Comédien 2
Alors là, j’aime mieux être ici que là-bas.
Comédien 1
Et tu crois que je vais laisser Josépha faire sa vie avec un petit maquereau comme toi pour un affranchi, vrai, tu es naïf. Elle partira d’ici, mais ce n’est pas avec toi, c’est avec moi.
Comédien 2
Ah ah ah, celle-là, elle est bonne alors. Ben, tu n’as qu’à lui faire la proposition, on verra comment elle te recevra.
Comédien 1
Mais on va le voir, et de suite !
Comédien 2
Mais puisque je te dis que je suis son ami, alors, ça ne te fait rien de passer après Albert et après moi.
Comédien 1
Je m’en fous. Avec Albert autrefois, oui, ça m’a fait quelque chose, parce que peut-être, je l’aimais moins que maintenant. Mais aujourd’hui, tu peux me dire qu’elle a fait les 400 coups, ça me laisse froid.
(Silence)