Le tour du monde de Fanny

19 août 2017
02m 03s
Réf. 00698

Notice

Résumé :

Interrogé dans le cadre de l'émission Les trois coups, Marcel Pagnol évoque avec beaucoup d'humour les différentes versions de Fanny qui ont été faites dans le monde entier, tant au théâtre qu'au cinéma, depuis la version italienne relocalisée à Gênes et boudée par le fascisme, jusqu'au musical monté à Broadway.

Type de média :
Date de diffusion :
12 novembre 1965
Source :
ORTF (Collection: Panorama )
Personnalité(s) :

Éclairage

Les Italiens sont les premiers, dès 1933, à tourner leur propre version de Fanny, qu'ils situent à Gênes, ce qui aura l'heur d'indisposer Mussolini. L'année suivante, les Allemands leur emboîtent le pas et confient le rôle de César au grand Emil Jannings, qui y est, paraît-il, excellent. En 1938, c'est au tour d'Hollywood de céder à la « pagnolite ».

Le scénariste Preston Sturges, qui deviendra ensuite un merveilleux metteur en scène de comédies, condense la trilogie en un seul film au titre évocateur : Port of the seven seas. La réalisation est confiée à James Whale, le réalisateur de Frankenstein et de L'homme invisible, qui tourne tout le film dans les studios de la MGM avec un Wallace Beery en grande forme pour jouer César et Maureen O'Sullivan, la « Jane » de Tarzan, qui campe une intéressante... Madelon (puisque c'est ainsi que Fanny est rebaptisée pour l'occasion.)

Cette adaptation, que les historiens du cinéma considèrent d'un œil relativement indulgent, a aujourd'hui totalement disparu des écrans. Mais elle garde son mérite premier : celui d'avoir popularisé les personnages de Pagnol jusqu'au fin fond de l'Amérique profonde.

Quelque quinze ans plus tard, en 1954, Broadway s'empare à son tour de la trilogie, toujours sous forme compactée. Sur un livret signé S.N. Behrman et Joshua Logan et une musique d'Harold Rome, Fanny version musical rencontre un grand succès pendant plusieurs saisons. Ce qui, en 1960, décide Hollywood à en faire une adaptation, d'autant que le librettiste, Joshua Logan, devenu metteur en scène, vient de signer une impressionnante série de succès (Picnic en 1955, Arrêt d'autobus en 1956, Sayonara en 1957, South Pacific en 1958.)

Mais curieusement, en passant de Broadway à Hollywood, cette Fanny est « dé-musicalisée ». Volonté de Logan ? Ou de la Warner, qui produit le film ? Il est difficile de le savoir. Les compositions d'Harold Rome ne passent pourtant pas complètement à la trappe : elle sont retravaillées pour devenir, in fine, la musique du film. Le scénario, lui, privilégie avant tout le thème romanesque de l'amour impossible, conformément aux codes du cinéma américain. Quant au casting, il a de quoi contenter tout le monde ... Ou personne ! Dans le but de toucher à la fois les marchés européen et américain, il réunit un Allemand (Horst Bucholz, Marius) un Italien (Salvatore Baccalone, Escartefigues) et un Anglais (Lionel Jeffries, M. Brun) Les rôles principaux, eux, reviennent à des acteurs français... Mais des Français d'Hollywood ! Car Leslie Caron, découverte par Gene Kelly dans la troupe de Roland Petit, n'a tourné, à l'époque, qu'aux Etats-Unis, et c'est également là-bas que Maurice Chevalier (Panisse) et Charles Boyer (César) ont fait, dans les années 30 et 40, leurs films les plus notoires, en tant que french lovers, bien entendu !

Malgré ce côté pudding, l'entreprise est perçue en France avec bienveillance, à Marseille en particulier. D'abord en raison de la caution que lui apporte Pagnol, et puis parce que contrairement à ce qu'avait fait Whale vingt-trois ans plus tôt, Logan tourne entièrement son film dans l'Hexagone (A Marseille pour les extérieurs, aux studios de Boulogne-Billancourt pour les intérieurs, exactement comme Pagnol et Allégret en 1932) Un geste apprécié des autochtones.

L'année suivante, le Fanny de Logan recevra plusieurs nominations aux Oscars, mais n'enregistrera pas les recettes escomptées et tombera assez vite dans l'oubli. Aujourd'hui, aucun éditeur français de vidéo ne le propose à son catalogue ... Signalons enfin aux amateurs de curiosités que Fanny, ou du moins la Trilogie, a été adaptée trois fois par les Japonais, notamment en 1942 - en pleine guerre donc ! - sous le titre Le port aux mouettes.

Bibliographie

Revue Marseille n°173-174, "100 ans de cinéma à Marseille", 1995

Leslie Caron, Une Française à Hollywood, Editions Baker Street, 2011

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

Journaliste
Marcel Pagnol, Fanny a quitté Marseille pour faire le tour du monde. On l’a joué, on l’a tourné dans le monde entier ?
Marcel Pagnol
On en a fait plusieurs versions, on l’a tourné en allemand avec Emil Jannings, on l’a tourné en suédois, on l’a tourné en anglais en Amérique. Mais on ne l’a pas fait en espagnol, on l’a doublé en espagnol. Alors, Raimu a été extrêmement surpris de se voir parler espagnol.
Journaliste
Et en Italie.
Marcel Pagnol
En Italie, on l’a tourné en Italie et ça a été… il avait transporté la scène à Gênes, n’est-ce pas ? Cela a été interdit par le Gouvernement fasciste parce qu’ils ont dit, vous avez fait le port de Gênes trop petit. Et puis, il y a [Mopi] qui lance une orange sur le chapeau gibus d’un passant, et ça pourra faire croire que les enfants italiens sont mal élevés, et le film a été interdit.
Journaliste
Mais à la scène par exemple, je pense que la pièce a dû subir des évolutions selon le pays ou selon le temps ?
Marcel Pagnol
Oui, évidemment, en Allemagne, c’était bien traduit, ça a très bien marché, ça s’appelle A l’Ancre d’or. L’Ancre d’or, c’est le titre du magasin de Panisse chez eux, n’est-ce pas.
Journaliste
Mais est-ce qu’on n’a pas cherché par exemple à donner de Fanny des versions – pour être à la mode – une teinture psychanalytique ou… ?
Marcel Pagnol
Non, on a fait une opérette seulement, Musical Comedy aux Etats-Unis. On a joué pendant deux ans, un très grand succès parce que c’était de la musicale. Mais la pièce qui avait été traduite par Sidney Award n’a pas marché du tout, la pièce a été un four.
Journaliste
Et cette comédie musicale avait été accommodée de façon parfois bizarre. Ce n’est pas là où il y avait un final avec des drapeaux tricolores, non ?
Marcel Pagnol
Non, il y avait un final dans la comédie musicale où Panisse en mourant chantait La Marseillaise parce qu’il était Marseillais.
Journaliste
Ah bon.
Marcel Pagnol
Oui, ça a eu beaucoup de succès, là-bas, ça leur plaisait.