Heureux qui comme Fernandel

24 octobre 2017
05m 35s
Réf. 00699

Notice

Résumé :

Dans cet extrait de l'émission Pour le cinéma du 25 novembre 1969, l'image nous montre les préparatifs d'un tournage tandis que le commentaire off explique que nous sommes à Roussillon, dans le Vaucluse, où le réalisateur Henri Colpi dirige Fernandel dans Heureux qui comme Ulysse. Fernandel qui vient ensuite résumer l'histoire pour la caméra ; il transforme ce banal exercice en véritable récit qu'il conte avec son talent habituel. Certaines images du film viennent parfois se superposer à ses paroles. Le reportage revient ensuite sur Henri Colpi qui explique comment il dirige le comédien. Il souligne que le film permettra de découvrir « un Fernandel inhabituel ».

Type de média :
Date de diffusion :
25 novembre 1969
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Thèmes :

Éclairage

A l'origine de Heureux qui comme Ulysse, il y a un roman... anglais ! Dans quelles circonstance l'écrivaine Marlena Frick a-t-elle eu l'idée de cette histoire on ne peut plus provençale ? Lui a-t-elle été inspirée par un séjour dans le Midi ? Mystère ! Toujours est-il que son livre paraît en 1964 sous le titre The Homecoming (mot à mot "Le retour à la maison") avec une trame et des personnages que l'on retrouvera fidèlement dans le film, de même que le ton, proche de la fable, pour évoquer la vieillesse, cet âge de la vie où les hommes et les animaux, devenus inutiles, sont remisés sans ménagement.

Il est difficile de savoir comment le réalisateur Henri Colpi a connaissance de The Homecoming (qui semble ne pas avoir été traduit en français). Mais l'important est ailleurs : quand il s'empare du roman pour l'adapter, puis le tourner à l'automne 1969, il le fait en homme du sud. Entendons-nous : Colpi, qui n'a rien d'un folkloriste, ne se revendique pas d'un cinéma régional. Avant de passer lui-même à la mise en scène, il a été un monteur recherché par les plus grands cinéastes : Resnais pour Hiroshima mon amour et L'année dernière à Marienbad, Chaplin pour La Comtesse de Hong-Kong, Clouzot pour Le Mystère Picasso, entre autres. Son premier film en tant que réalisateur, Une aussi longue absence, coécrit avec Marguerite Duras, obtient la Palme d'or en 1961. Le second, Codine, Prix du scénario à Cannes 1963, est une adaptation d'un roman de Panaït Istrati qu'il tourne en Roumanie. Néanmoins, cet homme qui, né Enrico Colpi, a grandi à Sète avec Brassens comme copain de jeu, a de profondes racines dans le Midi (C'est d'ailleurs à Sète qu'il sera enterré, non loin de Paul Valéry). Et dans une histoire qui contient presque tous les pièges du folklore provençal - Le Vaccarès et ses chevaux sauvages, Arles et ses corridas, les gens qui parlent avec l'accent, etc.. - il se montre toujours attentif à dépasser l'image d'Epinal, le charme un peu frelaté de la couleur locale, pour évoquer des sentiments plus universels : le goût de la liberté, le sens de la fidélité, l'harmonie avec la nature. L'émouvante composition de Fernandel l'y aide d'ailleurs beaucoup.

Il semble que le comédien ait beaucoup apprécié ce rôle qui le sortait d'une image un peu figée. Depuis 1952, il est en effet lié, succès oblige, à la soutane de Don Camillo pour le meilleur... et pour le moins bon ! Après Le petit monde de Don Camillo, sont venus Le retour de Don Camillo (1953), La grande bagarre de Don Camillo (1955), Don Camillo monseigneur (1961) et Don Camillo en Russie (1965). Et dans ce qu'il tourne par ailleurs au cours de cette même période, on ne trouve que des comédies où, comme dans La Cuisine au beurre, il joue essentiellement sur ses acquis. Heureux qui comme Ulysse lui permet au contraire de faire une vraie composition dramatique, de montrer l'étendue de sa palette dans le registre de l'émotion, comme il l'avait fait jadis dans Naïs et, dans une moindre mesure, dans La vache et le prisonnier, autre « road movie animalier »que l'on a parfois rapproché de cet ultime film.

Car ce sera le dernier. Déjà atteint par le cancer qui allait l'emporter en février 1971, Fernandel se plie pourtant à un tournage rendu difficile par d'incessants changements de lieu - Les Baux, Roussillon, Plan d'Orgon, Fontvieille, Montmajour, Saint-Rémy, Salins-de-Giraud, Arles... - Et se montre à son meilleur. L'archive présentée ici en porte témoignage.

Heureux qui comme Ulysse est désormais un classique apprécié du public. Il se vend toujours régulièrement en dvd, et on entend encore, de ci de là, la chanson spécialement écrite pour le film par Brassens, le copain d'enfance de Colpi. Pourtant, à sa sortie, le public l'a complètement boudé, en dépit d'un bon accueil critique. (« Une œuvre chaleureuse qui exalte l'humanisme et la nature » s'exclamait Jacques Siclier dans Télérama tandis que Samuel Lachize renchérissait dans L'Humanité : « Heureux qui comme Ulysse est peut-être l'un des meilleurs films de Fernandel, justement parce qu'il n'est pas une oeuvre qui s'intègre dans la ligne imposée des "fernandel", avec un petit f, mais au contraire l'accord parfait entre un metteur en scène, un paysage et un acteur »). Comment expliquer cet échec commercial ? Par une erreur technique de distribution ? Peut-être. Mais n'était-ce pas plutôt la déferlante soixante-huitarde qui rendait alors cette fable totalement inaudible et désuète ?

Bibliographie

JJ. Jelot-Blanc, Fernandel, quand le cinéma parlait provençal, Editions Lefeufre, 1981

Filmographie

Henri Colpi, Heureux qui comme Ulysse, 1970 (édité en dvd)

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

Journaliste
Près d’un petit village de Haute Provence nommé Roussillon, Henri Colpi tourne Heureux qui comme Ulysse. Ulysse, c’est un cheval, mais la vedette, c’est Fernandel.
(Silence)
Intervenant 1
Henri, s’il te plaît.
Henri Colpi
Oui, une seconde.
Intervenant 1
Oui, je t’en prie.
(Bruit)
Intervenant 1
Moteur, tourne !
(Silence)
Journaliste
Vous n’êtes pas pour rien, compatriote d’Alphonse Daudet, enfin presque. Cela fait de vous, entre bien d’autres choses, un merveilleux conteur, alors, racontez-nous l’histoire d’Ulysse.
Fernandel
Vous savez qu’un conte de Daudet, on le raconte parce qu’il est déjà écrit, tandis qu’Ulysse n’est pas écrit, il est interprété. Enfin, je vais essayer de vous raconter l’histoire telle qu’elle est, le plus facilement possible et le moins long possible. Voilà, dans ce film, je travaille dans une ferme, mon patron s’appelle Pascal. Et il me dit un jour, tu vas aller mener Ulysse, Ulysse, c’est le cheval, à Arles au picador, c’est-à-dire la condamnation à mort du cheval, et Ulysse a 25 ans. Naturellement ce cheval, cet homme s’y est attaché, et Antonin demande à Pascal s’il ne pourrait pas le garder. Il lui dit non parce que maintenant, je veux me moderniser et avoir un tracteur, et alors, je pars. Et quand je m’en vais, le cœur gros, car je sais que ce cheval va à l’abattoir dans un genre tout nouveau, mais il y va de pied ferme. Tout d’un coup, lorsque je sors de ma chambre, une idée me passe, et je lui dis : après tout, on prend une route, mais on ne sait jamais où elle conduit, peut-être qu’on n’y arrivera pas. Et à partir de ce moment-là, commence le périple d’Antonin et de son cheval avec l’idée ferme de ne pas mener Ulysse au picador, mais de l’emmener en Camargue au Vaccarès où il est né. Ulysse, tu sais Les Baux De Provence que je te parlais à Cavaillon, ben, c’est ici. Oui Ulysse. On retrouve Ulysse avec des chevaux qui, dans quelques jours, vont servir au picador. Et là, nous assistons dans le film à la corrida, et lorsque le taureau se jette sur le cheval, la scène que nous avons d’ailleurs, il ne peut plus tenir et il vole le cheval. Et à ce moment-là, il part dans le Camargue, et commence la scène tragique du film. C’est-à-dire le cheval fatigué, l’homme aussi, l’orage qui les surprend, le cheval qui boîte. Puis lendemain, le cheval s’effondre. Et là, la douleur d’Antonin commence, son chagrin, il se dit : je perds cette fois mon compagnon, il n’arrivera pas en Camargue. Alors, il y a toute une scène dramatique où nous voyons tomber le cheval, où l’on voit Antonin se précipiter vers lui, et lui dire : ne me fais pas une chose comme ça, ne me laisse pas tout seul. Puis, il s’endort et le couvre de sa veste. Il fait des feux la nuit autour de lui pour le réchauffer. Puis le matin, il se réveille sur l’encolure du cheval, désespéré. Et au moment où il se tourne, il entend un hennissement, il se retourne et le cheval est debout, le cheval est sauvé. Alors, il repart avec lui. Et en Camargue, au milieu de 40 chevaux, il lui dit, je te rends ta liberté. Il donne une tape sur les fesses, le cheval s’en va. Et à ce moment-là, le désespoir d’Antonin est immense, car il a perdu son compagnon. Mais tout d’un coup, il entend un hennissement, il se tourne, le cheval revient vers lui, et il dit : je savais que tu ne me laisserais pas seul. Et c’est la dernière image du film. Je trouve ça ou du moins, en tant que comédien sur le plateau, il ne faut pas perdre l’effet que nous avons aujourd’hui. Le cadre, il y est déjà, puisqu’on me retrouve au cimetière. Il est déjà sorti, il s'en est déjà débarrassé. Je l’ai échappé belle. Là, je vais aller sur la tombe. En principe, on devait être là, menteur. Mais c’est comme ça [inaudible].
Journaliste
Mais tout de même, l’une des responsabilités et l’une des prérogatives du metteur en scène, c’est de diriger les comédiens. Peut-on diriger Fernandel ?
Henri Colpi
Oui, c’est très difficile parce qu’il a un immense talent et un immense métier, c’est extraordinaire. Enfin la première…, il arrive, il se met en place, et du premier coup, c’est quelque chose en tout cas, tout de suite, c’est quelque chose. Alors, reste à causer avec lui et lui dire : non, ce n’est peut-être pas à ce moment-là tout à fait comme ça, puis il rectifie immédiatement. Depuis le début du film, de ce point de vue là, je n’ai jamais eu aucun problème avec lui. Et je pense d’ailleurs que ça va être un Fernandel un peu inhabituel, enfin, pas le Fernandel du très gros rire, du Vaudeville comme il le dit lui-même, mais un Fernandel dans le vrai.