René Allio, la morale de la liberté et les fantômes du souvenir

03 juin 1965
05m 17s
Réf. 00702

Notice

Résumé :

En juin 1965, La Vieille dame indigne sort sur les écrans. A cette occasion, la journaliste du magazine culturel régional De Soleil et d'Azur interviewe le réalisateur René Allio et ses deux comédiennes : Sylvie, alias la vieille dame indigne, et Malka Ribowska, qui joue sa jeune copine Rosalie. L'entretien ne manque pas de pittoresque car il est réalisé dans un bruit incessant de camions, à l'Estaque, sur le balcon qui est celui de la vieille dame dans le film

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03 juin 1965
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Éclairage

René Allio est aujourd'hui le plus méconnu des cinéastes marseillais ; sans doute parce que, pour d'obscures raisons juridiques, ses films ne peuvent plus ni circuler, ni être édités en dvd. Les deux archives retenues ici renvoient à La Vieille dame indigne et à Transit (voir ce document), son premier et son dernier film, qu'il était intéressant de rapprocher car chacune illustre une facette de cette morale de la liberté, si caractéristique de son cinéma, et dont la racine est à chercher dans le dédale mémoriel.

Dans La Vieille dame indigne, qui date de 1965, le rejet de l'oppression se joue au plan intime, individuel. Le scénario s'inspire d'une nouvelle de Brecht au titre similaire. Ou plutôt non ! Il est adapté de Brecht, mais inspiré par la grand-mère du cinéaste, immigrée italienne qui, comme l'héroïne du film, a, sa vie durant, subi le joug de son époux avant de se sentir enfin libre à son décès. Premier film et premier fantôme donc !

Bien avant Guédiguian - qui, en tant que producteur, et en guise d'hommage fraternel, lui permettra de réaliser, peu de temps avant sa mort, un ultime documentaire justement intitulé Marseille, la vieille ville indigne - Allio transpose l'action à l'Estaque. Il choisit ce quartier parce qu'il a peu changé par rapport au Marseille de son enfance. Il en fait celui de sa Madame Berthe, symbole d'un monde en voie de disparition qu'il oppose aux grands ensembles qui poussent alors dans Marseille comme des champignons et où habitent les enfants de la vieille dame, éblouis par les mirages de la « modernité ».

La réception du film est chaleureuse. Le public applaudit « l'indigne » vieille dame, (délicieusement incarnée par une Sylvie alors âgée de 82 printemps) qui, après n'avoir été qu'obéissance, devoir et servitude, part « vivre sa vie » en compagnie d'une « jeunesse » peu recommandable interprétée par Malka Ribowska. La morale tendrement libertaire du film est, à l'évidence, annonciatrice de l'esprit qui gagnera le pays, trois ans plus tard, en 68 !

Adapté du roman semi autobiographique d'Anna Seghers, Transit inscrit, pour sa part, le thème de la résistance à l'oppression dans une dimension historique et collective. Le contexte est celui du Marseille de 1940, seul grand port de la zone non occupée où afflue, dans l'espoir d'échapper aux nazis, une foule hétéroclite d'opposants allemands, de juifs de toute l'Europe, d'anciens combattants de la guerre d'Espagne, d'artistes et écrivains « dégénérés », tous dans l'attente éperdue d'un hypothétique visa et d'un tout aussi hypothétique bateau à destination de l'Amérique.

Jeune lycéen, Allio a vécu les années de guerre comme « quelque chose d'épais et de mortel qui engluait peu à peu les êtres et les choses ». Plus tard, Malka Ribowska, sa première femme, l'a sensibilisé aux tragédies qui se sont jouées à la même époque en Europe centrale, et il en est resté à tout jamais bouleversé. Il n'est donc guère surprenant qu'il éprouve un véritable choc à la parution de Transit, en 1986. Il désire aussitôt l'adapter, y voyant à la fois une matière cinématographique exceptionnelle et un impérieux devoir de mémoire. Car que sait-on alors de cette histoire de réfugiés ? Pratiquement rien.

La romancière allemande a écrit le livre « à chaud », d'un trait, en 1941, à bord du Capitaine Paul-Lemerle qui l'emmenait de Marseille vers le Mexique grâce à un visa que lui avait obtenu la League of American Writers. Mais, comme on vient de le dire, il a fallu attendre 1986 pour qu'une petite maison d'édition régionale, Alinéa, aujourd'hui disparue, en publie la traduction française. A ce moment-là, exceptée une poignée d'universitaires, personne ne connaît cet extraordinaire et tragique mouvement qui a fait transiter par Marseille la fine fleur de l'intelligentsia européenne. Et comme le souligne l'historien Robert Mencherini, cette réalité aura beaucoup de mal à émerger.

En filmant Transit dans des endroits du quartier du Panier et de Belsunce où Anna Seghers est très précisément passée cinquante ans plus tôt, Allio fait resurgir ces fantômes du passé, les arrache à l'oubli, et apporte sur ces événements l'éclairage sensible d'un artiste concerné. Publications, expositions, colloques, articles : les chercheurs feront le reste. Mort en 1995, le cinéaste n'a pas eu le temps d'assister à cette « résurgence » de la mémoire collective dont il avait été un des éléments déclencheurs.

Paradoxalement, c'est lui qui a été happé par l'oubli. Pourtant, à travers cette morale de la liberté et cette fonction mémorielle, l'image qu'il renvoie de sa ville natale est sans conteste la plus éloignée des stéréotypes et des idées reçues. Et elle est, à ce titre, essentielle.

Bibliographie

Bertold Brecht : La Vieille dame indigne et autres histoires, L'Arche, 1989

Anna Seghers : Transit, 1944 (trad .française :1986) Poche

Guy Gauthier : Les Chemins de René Allio, Éditions du Cerf,1993

Pierre Murat : "Le cinéma d'Allio", article dans la revue Marseille n° 228, mars 2010

Robert Mencherini : Artistes et intellectuels réfugiés dans la région marseillaise 1940-1942, PUP, 2005 (article consultable en ligne sur le site de l'Université de Provence)

Jeanne Biscioni-Baumberger

Transcription

(Musique)
Journaliste
Hé bien si nous sommes réunis à boire très gentiment le café, dans cette maison, sur cette terrasse du chemin de la Nerthe à l'Estaque, nous sommes bien chemin de la Nerthe, madame Berthe. C'est parce que nous sommes dans la maison de madamde Berthe, la vieille dame indigne dont les marseillais peuvent voir l'histoire, depuis hier soir, au cinéma le Paris, à Marseille. Ils peuvent enfin voir ce film, produit par un marseillais, tourné à Marseille dans des conditions difficiles, notamment avec des bruits de camions je crois, René Allio.
René Allio
Je dois dire que c'est une des difficultés en effet que nous avons rencontré en tournant, puisque nous avons tourné dans des décors naturels, ici à l'Estaque. C'était les problèmes de la vie du quartier, mais enfin après tout c'était aussi ce qu'on cherchait, on voulait retrouver une authenticité dans l'environnement, et on a avait entre autres ce bruit des camions; alors peut-être qu'on sera amené à s'arrêter quelques fois, pendant la discussion.
Journaliste
René Allio, Marseille vous avait laissé partir, jeune décorateur de théâtre, vous avez fait vos preuves en tant que décorateur de théâtre international, je dois dire et vous êtes enfin venu au cinéma pour produire avec ce film votre premier long métrage. Est-ce la rencontre de ce sujet qui vous a amené à réaliser ce long métrage et pourquoi ?
René Allio
Oui, en fait j'ai aimé, j'ai eu envie de raconter cette histoire, partie parce que c'est un très beau sujet que j'ai rencontré en lisant un livre de Brecht pour qui j'avais fait des décors, enfin pour le théâtre de qui j'avais fait des décors; et partie parce que au moment où je pensais faire un film je souhaitais faire un film avec mes souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse marseillaises et que cette histoire tout à coup était le caillou qui tombait dans cette mare et qui faisait les ronds, qui faisait remonter toutes les choses à la surface. Je dois dire que cette entreprise était possible grâce à tout un réseau d'amitiés, de complicités amicales. Je pense non seulement - y'a beaucoup de camions, on s'en est aperçu quand on a tourné sur cette terrasse déjà -, je pense non seulement au producteur, Claude Nedjar qui a tourné le film, mais aux acteurs, qui étaient tous des amis, un grand groupe d'amis. Et à Sylvie qui est entrée dans ce groupe et qui s'y était intégrée avec la jeunesse que l'on connaît. Ici donc aujourd'hui se trouve de cette équipe, Malka Ribowska qui joue la petite amie scandaleuse de madame Berthe et madame Berthe.
Journaliste
Petite amie scandaleuse, c'est peut-être un peu exagéré Malka Ribowska, qu'en pensez-vous de ce personnage de Nathalie ?
Malka Ribowska
Euh non... C'est Rosalie. C'est Rosalie oui. Non parce que je crois que pour les gens du quartier, pour les gens avec qui elle vit, Rosalie est vraiment une fille de moeurs très libres, enfin elle couche avec les gens comme ça pour le plaisir, et je crois qu'avec la vieille dame elle redevient vraiment une petite fille. Elle retrouve une spontanéité et du reste on la voit complétement changer. D'agressive elle devient complètement douce, elle se transforme. Et je crois qu'elle profite de la vieille dame, elle en profite matériellement, mais je crois qu'elle en profite aussi beaucoup sur un plan affectif, mais je crois aussi que la vieille dame n'est pas dupe du tout. Je crois qu'elles savent précisément ce qu'elles ont a attendre l'une de l'autre.
René Allio
Et avec une part d'échange de tendresse.
Malka Ribowska
Ah oui, bien sûr !
Journaliste
Je crois que l'impression dominante de ce film d'ailleurs c'est une immense tendresse, de la part du metteur en scène et de la part de tous les interpètes. Madame Sylvie nous nous retrouvons en ce moment sur la terrasse de ce qui est dans le film votre propre maison, la maison de madame Berthe, alors j'aimerais, dans le fond nous avons parlé nous du film parce que nous le connaissons, mais est-ce que vous voudriez nous retracer un peu l'histoire de cette madame Berthe ?
Sylvie
Ben l'histoire vous la verrez ce soir, au cinéma. Vous verrez qui est madame Berthe, vous verrez que je suis une femme toute simple, qui a élevé ses enfants, qui les a aimés, ses enfants l'ont lâchée, son mari est mort là-haut, tenez, là. J'ai fermé ces volets, là. Elle est restée toute seule dans sa cuisine là, elle a fait sa petite tisane, toute seule, personne ne s'est occupé d'elle et puis un matin elle est allée chercher du vin et puis ça lui a pris, elle a pris une bouteille de vin rosé. Et puis elle a vu des gosses qui allaient au cinéma. Et puis elle a vu ces gosses qui jouaient au ballon et elle a joué au ballon avec eux, ça a fait un petit, un petit ballet et puis tout d'un coup elle est partie, elle a rencontré Rosalie, elle l'a vu [inaudible] bonjour mademoiselle, et puis ça y est, elle lui a acheté une voiture, elle lui a acheté tout, tout, tout. Elle est restée madame Berthe. Elle a été chez le notaire, elle a tout vendu, elle a vécu, vécu, vécu ! Vous comprenez ? C'est tout.
Journaliste
Une deuxième vie.
Sylvie
Une... vie seule, la première, mais quand elle est partie.
Journaliste
Celle-là la bonne.
Sylvie
La bonne !
Journaliste
Alors peut-être aurait-il fallu, René Allio, mettre l'adjectif indigne entre guillemets, non ?
René Allio
Je crois que il faut laisser le soin de juger l'adjectif au public. Après tout, oui, je crois que c'est au public de juger, s'il dit que c'est indigne ce qu'elle a fait ou non.