Bernard Tapie rachète La Provence

20 décembre 2012
01m 23s
Réf. 01009

Notice

Résumé :
Bernard Tapie s'est porté acquéreur de certains titres du Groupe Hersant Médias, dont La Provence, Nice Matin et Var Matin, pour une cinquantaine de millions d'euros. L'homme d'affaires, qui s'est déjà impliqué dans la vie politique de la région dans les années 1990, affirme qu'il ne sera pas candidat à la mairie de Marseille en 2014.
Date de diffusion :
20 décembre 2012

Éclairage

Après avoir été compromis dans la calamiteuse affaire VA/OM (voir ce document) et quelques autres, Bernard Tapie revient en Provence de façon inattendue, en participant au rachat du principal groupe de presse de la région, alors qu’il avait déclaré quelques moins auparavant n’être pas intéressé. Négligeant cette mainmise sur la presse quotidienne qui n’est pourtant pas anecdotique, le reportage et les réactions recueillies portent surtout sur les intentions politiques de l’homme d’affaires. Son retour en Provence est mis en relations avec l’ambition qu’on lui prête, à droite (Jean-Claude Gaudin) et à gauche (Eugène Caselli), de se présenter aux élections municipales à Marseille en 2014. La chose est d’autant plus crédible que Bernard Tapie, qui a été élu député des Bouches-du-Rhône de centre gauche en 1989 et 1993 et tête de liste aux élections régionales de 1992 (voir ce document), et qui a même été ministre de la Ville dans le gouvernement Bérégovoy, s’est rallié à Nicolas Sarkozy et a obtenu, grâce aux soutiens qu’il lui a procurés, un arbitrage extrêmement favorable dans la procédure qui l’opposait au Crédit Lyonnais depuis la revente d’Adidas à laquelle la banque avait procédé en 1994 pour faire face au passif de l’entreprise. Cet arbitrage (qui a été cassé en décembre 2015) lui a valu de percevoir 345 millions d’euros dont 45 au titre du préjudice moral. Or, c’est une partie de cet argent qui lui permet d’investir 20 millions dans le groupe de presse dont le fleuron est le quotidien La Provence. Les ennuis judiciaires de Bernard Tapie entraveront son probable projet politique. Reste ce que le journal Libération qualifie en titre de  « Main basse sur la presse » (en détournant le « Main basse sur Marseille » que Le Monde avait titré le 22 mai 1994, titre qui renvoyait lui-même au film de Francesco Rossi Main basse sur la ville sur la ville de Naples, gangrénée par l’affairisme et la corruption).
Bernard Tapie vient de s’allier avec Philippe Hersant pour prendre le contrôle du groupe de presse qui appartenait jusqu’ici… au Groupe Hersant Médias (GHM). GHM avait racheté pour 160 millions d’euros La Provence et les sociétés qui allaient avec (notamment Nice Matin, Var Matin, Corse Matin) au groupe Hachette Lagardère en 2007, vingt après que l’ensemble créé par Gaston Defferre à la Libération autour du Provençal lui ait été vendu (voir ce document). Depuis, le groupe était en difficultés, « dégraissant » ses effectifs (une soixantaine de journalistes partis de La Provence) et accumulant les pertes. La famille Hersant ne voulant pas le renflouer menaçait ses 17 banques créancières du dépôt de bilan. Plutôt que de perdre toute leur mise, celles-ci ont accepté la restructuration de la dette, validée par le tribunal de commerce de Paris, soit l’abandon par elles des trois quart des 215 millions de créances qu’elles détenaient, en contrepartie d’une augmentation de capital de 50 millions d’euros partagés à parts égales entre Philippe Hersant et sa famille d’un côté, et Bernard Tapie de l’autre. C’est cette reprise qui vient d’être annoncée.
Dès le 11 décembre, le journal Le Monde annonçant les tractations en cours soulignait le risque de dépeçage du groupe que ce partage risquait d’entraîner. Pour calmer les craintes, Bernard Tapie venait, le 18, de prendre l’engagement de ne pas démanteler le groupe. Six mois après, en juillet 2013, le dépeçage avait lieu. Bernard Tapie rachetait La Provence, ne gardant que 25 % de Nice Matin et de ses satellites.
Cette cascade de transactions montre l’extrême fragilité de la presse quotidienne régionale ballottée aux mains d’homme d’affaires alors que le monde médiatique est en plein bouleversement. Le groupe Nice Matin-Var Matin, dont la diffusion payée - 90 000 exemplaires en moyenne - a baissé de 37 % depuis 2002, a été mis en redressement judiciaire en juin 2014. Il a été aidé, entre autres apports, par le prêt consenti par le Conseil régional à la société coopérative d’intérêt collectif qui, en décembre 2014, a repris les titres. Bernard Tapie a avancé 8 millions d’euros dont 4 prêtés ont été gagés sur les murs des agences du journal à Monaco et Saint-Tropez, tandis que le reste lui permettait de mettre la main sur Corse Matin, le titre le plus rentable du groupe. La Provence a perdu, quant à elle, plus de 17 % de ses lecteurs depuis 2010 (108 000 exemplaires vendus fin 2014) et sa direction a dû présenter un plan de sauvegarde de l’emploi (alors que le nombre de journalistes est tombé aux environs de 170, sur un total de 700 salariés), plan complété par un plan stratégique de développement en mars 2015. Son seul concurrent, La Marseillaise (208 salariés dont 94 journalistes), issu de la presse communiste de la Libération, ne se porte pas mieux : mis en redressement judiciaire en novembre 2014, il a été repris par les Éditions des Fédérés en avril 2015 et reste dans une situation précaire.
Jean-Marie Guillon

Transcription

Journaliste
Des banques créancières du groupe Hersant Média ont accepté, hier, l’offre de reprise faite par la famille Hersant associée à Bernard Tapie, ce dernier détenant deux tiers du capital. Tapie, de retour à Marseille, en nouveau patron, non pas de l’OM, mais des journaux Var-Matin, Nice-Matin et La Provence ; où il s’est rendu aujourd’hui en évitant les caméras, préférant réserver ses informations à son journal.
Bruno Novazi
Comme dans toute famille, on accueille d’abord les gens, on a une histoire. S’il respecte cette histoire, je ne vois pas pourquoi ça ne marcherait pas.
Journaliste
Pour les élus locaux, ce retour n’est pas seulement celui de l’homme d’affaire mais aussi une possible, voire évidente, candidature aux futures élections municipales de 2014.
Jean-Claude Gaudin
En politique, quand on dit jamais, ça veut dire pas pour l’instant. Et avec Monsieur Tapie, il faut quand même s’attendre à tout.
Eugène Caselli
On peut considérer cela, bien entendu, comme un premier pas vers une candidature à la Mairie de Marseille. Si c’est le cas, c’est d’abord le problème de la droite. Tapie a soutenu Nicolas Sarkozy en 2007, il l’a encore soutenu en 2012, on ne peut plus le considérer comme un homme de gauche. Donc, c’est avant tout un problème entre la droite et la droite.
Sébastien Barles
On a une personne qui a été condamnée pour abus de biens sociaux, pour abus de confiance, pour faux et usage de faux, donc, voilà. Est-ce que ça ne participe pas à, on a déjà un climat politique qui est gangréné par l’affairisme, par le clientélisme, je pense qu’on a besoin d’autre chose, d’un climat apaisé dans cette ville.