Entre Menton et Vintimille, aider les migrants après la « Révolution du Jasmin »

05 juin 2011
07m 27s
Réf. 01024

Notice

Résumé :
Les Tunisiens débarqués de Lampedusa se pressent devant le commissariat de Vintimille, à la frontière franco-italienne, pour la délivrance d'un titre de séjour provisoire. Des bénévoles, d’origines diverses, militants des associations humanitaires, viennent en aide aux réfugiés.
Date de diffusion :
05 juin 2011
Source :
FR3 (Collection: Mediterraneo )

Éclairage

La frontière franco-italienne, entre Menton et Vintimille, est de longue date un point de passage pour les migrants. De la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1960, ce sont des centaines de milliers d’Italiens sur le « chemin de l’espérance » qui y passent de manière légale ou illégale. D’autres suivront, en provenance d’Europe de l’Est ou du Maghreb. Avec la mise en place de la libre circulation des personnes au sein de l’Union européenne par les accords de Schengen en 1995 et le renforcement des contrôles aux frontières de l’Europe, et alors que l’Italie accueille un flux croissant de migrants, la question du contrôle migratoire entre la France et l’Italie se pose à nouveau au début du XXIe siècle.
Ceux qui aspirent à une vie meilleure en Europe, après avoir débarqué sur l’île italienne de Lampedusa, située à seulement 138 kilomètres des côtes tunisiennes, traversent la Péninsule pour se retrouver au poste frontière du Pont Saint-Louis à Menton. Ils cherchent parfois à le contourner en franchissant le « pas de la mort », un chemin escarpé et accidenté au départ du village italien de Grimaldi. Parmi ces migrants, les Tunisiens sont en nombre. En 2008 et 2009, les gouvernements français et italiens signent des accords avec la Tunisie afin de réguler le flux sur le mode d’une « immigration choisie » faisant la part belle aux diplômés dans des secteurs d’activité demandeurs. Pour les autres, des mesures favorisant leur « réadmission » dans leur pays d’origine sont adoptées. Conjugués au renforcement de l’activité de l’agence européenne de surveillance des frontières (FRONTEX), les résultats vont dans le sens d’une forte décrue du nombre de migrants tunisiens. La chute du régime autoritaire de Ben Ali à Tunis, le 14 janvier 2011, inaugurant le « Printemps arabe », et notamment l’insurrection en Libye, réactive toutefois le mouvement. Avec la « Révolution de Jasmin », ce sont en quelques semaines 20 000 Tunisiens qui débarquent à Lampedusa où les capacités d’accueil ne sont que de 850 personnes. Le relâchement sécuritaire consécutif à la chute du régime, le maintien de fortes inégalités sociales, les incertitudes liées au bouleversement politique expliquent pourquoi ceux qui ont sans doute un projet migratoire de longue date font le choix de migrer massivement à ce moment plutôt que de profiter d’une liberté retrouvée.
En Italie, le ministre de l’Intérieur du gouvernement Berlusconi, Roberto Maroni, issu de la xénophobe Ligue du Nord, parle d’une invasion. Face à l’afflux soudain de ces migrants tunisiens, un « état d’urgence humanitaire » est décrété. Les autorités se disent « laissées seules » et en appellent au soutien des partenaires européens. Si, dès le mois de février 2011, les patrouilles maritimes sont renforcées le long des côtes tunisiennes dans le cadre du dispositif FRONTEX, aucun voisin n’entend accueillir ces migrants considérés comme irréguliers. La France est particulièrement concernée. En effet, une part importante des migrants tunisiens entend s’y rendre. La présence de 625 000 compatriotes (soit 56% des Tunisiens à l’étranger) offre des perspectives d’accueil dans le cadre de solidarités familiales ou villageoises. Mais le président de la République Nicolas Sarkozy redoute un « flux migratoire incontrôlé ». Son ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, est envoyé à Tunis pour demander le respect de l’accord de 2008 et indiquer que la France « n’accepte plus d’immigration irrégulière ». Les rapports avec l’Italie se tendent. Paris dénonce le « laxisme » des autorités italiennes qui accordent des permis de séjour temporaire, ne respectant pas, dès lors, les règles établies par la convention de Schengen qui stipulent que les migrants doivent présenter un passeport en règle et des ressources suffisantes pour pouvoir séjourner dans le pays de destination puis repartir dans leur pays. En d’avril 2011, un train de migrants tunisiens en direction de Nice est bloqué à la frontière et le trafic ferroviaire est suspendu momentanément. La France déroge ainsi à la convention de Schengen ; ce que le ministre italien des Affaires étrangères, Franco Frattini, juge « illégitime ». Paris « viole clairement les principes généraux de l'esprit européen » déclare-t-il. Le retour des contrôles frontaliers par un déploiement d’importantes forces de polices et le renvoi systématique des Tunisiens ont pour conséquence leur concentration à Vintimille. Leurs conditions de séjour sont très précaires et une partie de la société civile s’organise pour leur venir en aide.
Au printemps 2015, une nouvelle « crise migratoire » ravive les tensions à la frontière franco-italienne. Au cours de l’année 2014, le nombre de migrants qui débarquent sur les côtes européennes est à la hausse. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve s’inquiète d’une « pression migratoire très forte » tandis qu’à la fin de l’année, le préfet des Alpes-Maritimes remarque que les migrants sont « plus que lors du printemps arabe ». L’agence FRONTEX en dénombre 283 000, entrés illégalement dans l’Union européenne au cours de cette année 2014. L’aggravation du conflit en Libye, la guerre civile en Syrie et en Irak contribuent à alimenter le flux. Au début de l’année 2015, des renforts de police sont dépêchés à la frontière franco-italienne afin de renforcer les contrôles. Dans les premières semaines de mai, la police procède à près de 1 000 interpellations dans la bande frontalière de 20 kilomètres ; les deux tiers sont « réadmis » en Italie. Les élus locaux de droite, habitués aux déclarations en faveur du renforcement de la sécurité et de la lutte contre l’immigration, s’alarment de la situation. Le député de Nice, Éric Ciotti, demande au Premier ministre socialiste en visite au festival de Cannes de venir sur place en prendre la mesure. Le 16 mai, Manuel Valls se rend à la gare de Menton, au poste frontière de Saint-Louis ainsi qu’au péage autoroutier de La Turbie afin d’inspecter le dispositif de contrôle. Il déclare à cette occasion devant les médias être opposé à la politique des « quotas » préconisée par la Commission européenne. Selon le plan d’action défini à Bruxelles en fonction du PIB, de la population et du niveau de chômage du pays, la France doit accueillir 14,17 % des migrants soit 2 375 personnes. Or le premier ministre Manuel Valls estime qu’il convient de « tenir compte des efforts déjà consentis » en référence aux populations accueillies par le passé. Il s’agit surtout pour le gouvernement de donner des gages à une opinion publique de plus en plus sensible aux discours anti-immigration d’une partie de la droite et surtout d’une extrême droite à l’audience croissante. Il convient pourtant de relever que, contrairement aux Tunisiens en 2011, ces migrants ne manifestent pas l’intention de s’installer en France et que le passage de la frontière n’est qu’un transit vers l’Europe du Nord. Dans les semaines qui suivent la visite de Manuel Valls, le gouvernement leur en interdit la possibilité en fermant en juin la frontière à Menton, conformément aux règles adoptées par l’Union européenne en 2013 qui permet le franchissement de la frontière dans des « circonstances exceptionnelles ». Les pays de l’Union continuent d’afficher leurs divergences sur la question migratoire. Pendant ce temps, les centres d’hébergement de Vintimille se retrouvent surchargés tandis que des campements s’installent dans des conditions de fortune à quelques mètres du poste frontière. Il faudra la diffusion de la photographie d’un très jeune garçon mort, échoué sur une plage turque au début du mois de septembre 2015 pour que, sous le coup de l’émotion qui saisit les opinions publiques, les gouvernements européens trouvent un terrain d’entente et que la France, par la voix du président de la République, revienne sur son opposition aux quotas. La situation se débloque à Menton, même si les contrôles demeurent de rigueur, cette fois justifiés par la menace terroriste.
Sur le même thème, voir Visite du premier ministre Manuel Valls à Menton.
Bibliographie
Stéphane Mourlane

Transcription

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Journaliste
Une crise humanitaire et une crise diplomatique, au printemps 2011, la tension est vive entre l’Italie et la France. Depuis plusieurs semaines, les deux pays s’opposent sur la gestion des flux migratoires en provenance de la Tunisie. L’Italie accuse la France de renvoyer les immigrés tunisiens qui viennent, pour beaucoup, de Lampedusa, et de manquer de solidarité. Le 26 avril, les deux Chefs d’Etats se rencontrent à Rome, ils affichent pourtant leur entente. Ils se prononcent pour une réforme du traité de Schengen sur la libre circulation des personnes et en appellent à une plus large mobilisation des Etats membres de l’Union Européenne sur le sujet. Selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés, 23000 tunisiens ont quitté leur pays pour rejoindre l’Italie depuis le début de l’année et sont repartis dans d’autres pays de l’Union.
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Josette Sanna
Nous sommes à Menton, à la frontière entre l’Italie et la France. Une frontière qui, malgré les accords de Schengen instituant la libre circulation des personnes et des biens en Europe, se ferme chaque jour un peu plus ; empêchant les candidats à l’immigration, qui fuient la Tunisie, le chômage et la misère, d’entrer en France. Malgré tout, la solidarité s’organise des deux côtés de cette frontière, et ce, grâce aux bénévoles français et italiens qui se battent pour faire respecter les droits et la dignité des migrants tunisiens. Qui sont ces bénévoles sans frontière, quelles sont leurs motivations ? Nous sommes allés à leur rencontre.
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Josette Sanna
Vintimille, frontière franco-italienne, les Tunisiens débarqués de Lampedusa se pressent devant le commissariat pour la délivrance d’un passeport provisoire.
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Josette Sanna
Un titre de séjour valable 6 mois pour qu’ils puissent circuler librement en Europe.
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Josette Sanna
Mustapha Béchir vient à leur rencontre. Ce Français d’origine tunisienne franchit, tous les jours, la frontière, il les invite à rejoindre sa voiture, chargée de nourriture.
Mustapha Béchir
Pour l’instant, c’est l’urgence, c’est à manger parce qu’ils ont un seul repas dans le refuge là, et ils ont un seul repas le soir. Donc, nous, on essaie de compléter le repas du soir avec un repas de midi. C’est…
Josette Sanna
Et en leur apportant quelques produits sanitaires aussi ?
Mustapha Béchir
Sanitaire aussi, du shampooing, du savon, des lames à raser et tout ça !
Josette Sanna
Répondre à l’urgence, c’est aussi le quotidien de Giuseppe Fama. Policier à la retraite, ce bénévole sillonne la ville à la rencontre des Tunisiens. Le voici dans un magasin de téléphonie pour acheter un chargeur de téléphone portable. Un acte banal, mais qui devient primordial pour les migrants.
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Giuseppe Fama
C’est une chose très simple, qui, en fait, devient presque un problème insurmontable pour des personnes qui n’ont pas d’argent, n’ont même pas la possibilité de manger ; ni celle de communiquer avec des membres de leur famille, qu’ils se trouvent à Paris ou en France, ou encore en Tunisie ; qui attendent de leurs nouvelles dans l’angoisse, et qui ne savent pas comment s’est terminé le voyage, pour ces gens qui ont risqué leur vie ; d’abord, durant leur traversée de la Méditerranée, et puis, celle de l’Italie.
Josette Sanna
Giuseppe Fama est membre de plusieurs associations culturelles antiracistes et humanitaires.
Giuseppe Fama
Bonjour.
Inconnu
Bonjour.
Giuseppe Fama
Je peux être utile, je suis de l’association des volontaires pour aider les…
Journaliste
Il veille aussi à ce que les droits des Tunisiens qui transitent en Italie soient respectés dans une Europe qu’il souhaiterait plus sociale.
Giuseppe Fama
Nous sommes dans une Europe financière, centrée sur les banques et la finance. La priorité, ici, ce n’est pas le travail, ou les valeurs sociales du travail, ni les droits sociaux des citoyens, encore moins. Le respect des droits sociaux, civils, humains des citoyens qui viennent d’ailleurs pour fuir la faim, la guerre et arrivent ici, en Europe, dans les pays riches.
Josette Sanna
Guiseppe Fama a milité toute sa vie pour le respect des droits de l’homme. Un engagement nécessaire, selon lui, pour tout un chacun.
Giuseppe Fama
C’est une question de prise de conscience, que chacun de nous doit avoir un rôle, se demander qui es-tu, que fais-tu, où vas-tu dans un monde particulièrement injuste. Il faut travailler car ces inégalités, ces injustices se superposent et les droits de l’homme ne sont pas respectés.
Josette Sanna
En attendant leurs papiers provisoires, les migrants tunisiens dorment à la gare, sur la plage et dans les jardins publics. D’autant que le centre d’accueil de la Croix Rouge, une ancienne caserne de pompiers transformée en dortoir de 150 places à 5 kilomètres du centre-ville, affiche complet chaque soir. Aymen et Bilel y ont trouvé refuge, ils ont fui la Tunisie après l’ouverture des frontières.
Inconnu 1
Je vais aller en France, moi, je veux vivre dans toute l’Europe. Mais la France, la France, c’est le premier pays de démocratie, de liberté, et de tout, c’est ça, pour vivre.
Inconnu 2
En Tunisie, on ne trouve pas la démocratie.
Josette Sanna
Et le travail ?
Inconnu 2
Et le travail.
Inconnu 1
Et la liberté est très difficile en Tunisie
Inconnu 2
Surtout la liberté.
Josette Sanna
La liberté, le droit des étrangers, de l’autre côté de la frontière, à Cannes, c’est aussi le combat de Valérie Peter. Son engagement vient de loin, son père a fui les pogroms et la misère en Russie, sa mère, l’Allemagne nazie.
Valérie Peter
Marcher dans la rue la peur au ventre, qui est le, le lot des étrangers. Un étranger ne pourrait pas s’asseoir là où je suis, sur un banc public, sans la crainte de l’arrivée d’une patrouille de police, qui va lui demander ses papiers et qui va l’embarquer. Je pense que ça, je sais que ma mère, en tous les cas, l’a connu, bien entendu.
Josette Sanna
Militante de la Ligue des Droits de l’Homme, elle est aussi membre du Comité de Vigilance des Alpes Maritimes et de la Cimade, qui œuvre pour les migrants, les immigrés et les demandeurs d’asile. Enseignante à la retraite, elle accompagne sans relâche les étrangers dans leur démarche de régularisation.
Valérie Peter
C’est un désir de faire dans une toute petite mesure ce que l’on peut, pour être avec l’autre et que les gens ne se sentent pas abandonnés par tous et ne croient pas que tout le monde les déteste parce qu’ils sont étrangers. Que tout le monde refuse de les côtoyer ou de leur reconnaître des droits parce qu’ils sont étrangers. Donc, c’est d’être avec l’autre, de le regarder pas comme un étranger ou ainsi, mais comme un être humain.
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Josette Sanna
Humains, tout simplement, Valérie, Mustapha, Giuseppe, décidés, de chaque côté de la frontière à mettre fin à l’errance de ceux qui fuient le chaos et la misère, décidés à les aider à gagner l’Europe pour partir vers un autre avenir.
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