Le « Vallon des Fusillés » (Signes, Var), nécropole nationale

18 juillet 2011
01m 46s
Réf. 01027

Notice

Résumé :
Le « Vallon des fusillés », sur le territoire de Signes (Var) est un des hauts lieux de la mémoire de la Résistance et de sa répression en Provence : 38 résistants, cadres de la Résistance régionale pour la plupart, y ont été exécutés par l’armée allemande. Le lieu vient d’être consacré par son érection en nécropole nationale.
Date de diffusion :
18 juillet 2011
Source :

Éclairage

La commune de Signes, nichée dans les massifs qui se trouvent au nord de Toulon, est un des hauts lieux de la mémoire de la Résistance en Provence. Elle a été le cadre de plusieurs épisodes dramatiques de son histoire. Le maire de Signes qui est interviewé évoque celui du 2 janvier 1944 qui a abouti au massacre de 9 maquisards et un berger de 70 ans au quartier de Limattes. Ce drame est particulièrement important puisqu’il est la première exécution sur place de maquisards dans le Midi de la France et même l’une des toutes premières en France. Elle marque une étape dans la radicalisation de la politique de répression allemande dans sa lutte contre la Résistance. Les principales tragédies que le territoire de Signes a connues se situent entre juin et août 1944. Vu sa situation par rapport à Toulon, son terroir avait été choisi par la Résistance départementale (le Comité départemental de libération/CDL et l’état-major des Forces françaises de l’intérieur/FFI) comme lieu de mobilisation à la suite du débarquement du 6 juin en Normandie, d’où le rassemblement de 4 à 500 hommes sur le plateau de Siou-Blanc, attendant le débarquement en Méditerranée qui leur avait été annoncé pour le 8 juin. En l’absence de débarquement, le maquis a dû être dissous le 16 juin et 10 de ses hommes ont été pris et tués dans les environs. Un autre raid de l’armée allemande au nord du village, quartier de Châteauvieux, fera un mort le 10 août.
Mais les drames principaux de ce début d’été se déroulent entre Signes et le carrefour du Camp du Castellet, dans un vallon isolé. C’est là que le 18 juillet 29 résistants furent conduits et fusillés après un simulacre de jugement au nom de la cour martiale de la 244e Division d’infanterie allemande. C'est une partie importante des élites de la Résistance provençale qui a été assassinée ce jour-là. Le maire de Signes nomme deux des victimes, le professeur de philosophie au lycée de Digne, François Cuzin, l’un des espoirs de la philosophie française, lié à Jean Cavaillès et Albert Lautman (assassinés eux aussi par la police allemande), membre du CDL des Basses-Alpes, et Georges Cisson Dubosc, l’un des hommes clés de la Résistance varoise et régionale, syndicaliste chrétien, chef régional du Noyautage des administrations publiques (NAP) et rédacteur de La Provence Libre, journal clandestin des Mouvements Unis de la Résistance (MUR) de Provence. Mais il y avait aussi parmi les morts de ce 18 juillet le capitaine Robert Rossi Levallois, polytechnicien, chef régional des FFI, le commandant Chanay, Grand Michel, chef de la Mission interalliée, la plus importante des missions parachutées en Provence, délégué militaire régional par intérim, Georges et Lucien Barthélémy dont le frère cadet, Louis, avait été abattu lors de son arrestation le 11 juin, Louis Martin-Bret, l’âme de la Résistance bas-alpine, et les membres du CDL des Basses-Alpes, tous arrêtés le 16 juin à Oraison où ils étaient réunis, après un simulacre d'investissement du village par de faux maquisards de la 8e compagnie Brandebourg. Tous ces hommes avaient été extraits de la prison des Baumettes de Marseille ou des cachots de la police allemande de Marseille (Sipo-SD communément appelé « Gestapo ») du 425 de la rue Paradis, après avoir été torturés pour la plupart d’entre eux. Certains étaient tombés à la suite de la trahison d'un officier parachuté, Maurice Seignon de Possel (Noël pour la Résistance, Eric pour le Sipo-SD), pour diriger l'une des missions envoyées par Alger en Provence (il avait été chargé d'établir une liaison par vedettes avec la Corse dans la région de La Ciotat). L'ensemble de cette trahison et de ses conséquences fut rassemblé dans un rapport connu comme rapport Catilina, signé par Ernst Dunker dit Delage, pivot de la section IV (la Gestapo au sens strict) du Sipo-SD de Marseille, le 6 juillet 1944. L’entreprise de décapitation de la Résistance régionale se prolongea et Dunker signa le 11 août un autre rapport, Antoine, qui listait une nouvelle fournée de résistants arrêtés. Neuf d’entre eux furent fusillés le lendemain à l’endroit même de l’exécution du 18 juillet. Il y avait parmi eux un officier américain, membre de la mission interalliée Michel, le major Muthular d’Errecalde, un lieutenant - François Pelletier - chargé d’une mission similaire à celle de Possel qu’il considérait comme son ami et qui l’avait trahi (et dont l’un des frères avait été fusillé à Paris, au Mont-Valérien).
On trouvera ci-après la liste des résistants retrouvés après la Libération et exhumés le 17 septembre 1944 dans les deux charniers de ce vallon désormais devenu celui « des fusillés ». Plusieurs de ces hommes ne purent être identifiés et certains des corps retrouvés ne l’ont pas été à ce jour. Les identités sont restées floues pour certains d’entre eux et les indications gravées sur les dalles ont été parfois erronés (erreurs de nom, de pseudonyme, de date de naissance et d’appartenance à un mouvement clandestin). Certaines erreurs n’ont toujours pas été corrigées bien que le site funéraire ait été restauré en 2011. Pendant un certain temps, les dates précises des fusillades n’ont pas été établies. On a hésité entre le 19 et le 18 juillet pour la première, et entre une date comprise entre le 12 août et le 19 pour la seconde.
L’interview du maire de Signes est intéressante, y compris dans ses maladresses, dans la mesure où il permet de rendre compte d’un état de la mémoire collective avec son flou, ses raccourcis, ses représentations héroïques. Il permet de mesurer l’écart qu’il y a entre une connaissance historique qui a progressé depuis la Libération et qui est assez précise et ce que la mémoire collective a reconstruit de son côté. En effet, il n’y avait pas de chefs de maquis parmi les morts de Signes, mais des responsables d’organisations clandestines, ce qui n’est pas la même chose. Ce n’est pas un espion qui les a trahis, mais un traître, ce qui, là encore, n’est pas pareil. Et si un bûcheron a bien permis de retrouver le lieu de la tragédie, ce sont les coups de feu qu’il a entendus qui l’ont mis en alerte.
L’ensemble funéraire, dominé par une croix de Lorraine, a été inauguré le 18 juillet 1946. Chaque année, le 18 juillet, une cérémonie rend hommage aux martyrs du « Vallon des fusillés » et, jusqu’à il y a peu, son maître d’œuvre était l’Association des familles des fusillés. Mais, avec le temps et la disparition des derniers acteurs ou témoins, ce sont les collectivités locales qui, partout, prennent en charge les cérémonies et, plus directement, l’entretien des lieux qui honorent la Résistance. C’est pourquoi le statut de nécropole nationale qui a été accordé au « Vallon des fusillés » est particulièrement important. Les nécropoles nationales ont été créées par la loi du 29 décembre 1915 pour regrouper les corps des combattants « morts pour la France » avec des sépultures perpétuelles. Propriétés de la Nation, elles sont à la charge du secrétariat d’État chargé des anciens combattants. À travers le « Vallon des fusillés », c’est toute la Résistance de Provence qui a été reconnue et c’est sa mémoire qui est assurée d’être perpétuée.
Bibliographie
  • GUILLON Jean-Marie, La Résistance dans le Var (thèse de doctorat d’État, 1989, Université d’Aix-Marseille I) accessible en ligne sur le site var39-45.fr.
  • GUILLON Jean-Marie, « De la mort de maquisards au souvenir de la Résistance. Signes (Var), 2 janvier 1944-2 janvier 2006 » in G. Buti et A. Carol dir., Comportements, croyances et mémoires, Europe méridionale XVe-XXe s. Etudes offertes à Régis Bertrand, Aix-en-Provence, PUP, 2007, p. 261-271
  • MENCHERINI Robert, Résistance et occupation (1940-1944), tome 3 de Midi rouge, ombres et lumières, Paris, Syllepse, 2011.

Liste des morts du « Vallon des fusillés »
18 juillet
  • ANDRÉ Marcel Antoine, 44 ans, directeur d'école, chef départemental de l’Armée Secrète (AS), membre du CDL des Basses-Alpes.
  • AUNE André Saint-Just, Berthier, etc., 45 ans, courtier, chef de l’AS des Bouches-du-Rhône.
  • BARTHELEMY Georges Bertis, 38 ans, sous-directeur aux HBM de Marseille, responsable AS et mouvement Libération.
  • BARTHELEMY Lucien Berthon, 41 ans, son frère, agent commercial, responsable régional du réseau Brutus, Marseille.
  • BOYER Charles César, Jacques, 60 ans, ancien conseiller général radical-socialiste d'Aups (Var), commerçant en antiquités, Marseille, président des Amitiés africaines, réseau Brutus.
  • CHABANON Albert Valmy, etc., 28 ans, École normale supérieure, responsable régional des Jeunes et de l'organisation universitaire des MUR, Marseille.
  • CHANAY Henri Manuel, Michel, etc., 31 ans, commandant des troupes coloniales, chef de la mission interalliée, Délégué militaire régional (DMR) par intérim.
  • CHAUDON Roger Gaston, 36 ans, directeur de coopérative, responsable de secteur Section parachutages et atterrissages (SAP) des Basses-Alpes.
  • CISSON Georges Dubosc, Roumi, etc., 34 ans, ingénieur des Ponts et Chaussées, chef régional de Libération et du NAP, responsable du journal des MUR en Provence (Provence Libre).
  • CODACCIONI Paul Kodak, 56 ans, contrôleur principal des PTT, responsable du service des liaisons téléphoniques et télégraphiques de la Résistance en Provence.
  • CUZIN François Étienne, 30 ans, École normale supérieure, agrégé de philo¬sophie, chef du service de renseignement des MUR des Basses-Alpes, membre du CDL.
  • DAUMAS André, 44 ans, médecin, Oraison.
  • DUBOIS Jean-Pierre Allain, Rubens, 49 ans, membre des MUR, Marseille.
  • DULCY Léon, 33 ans, médecin, responsable de secteur du réseau britannique Jockey dans les Basses-Alpes.
  • FABRE Guy Berger, 19 ans, étudiant, organisation universitaire des MUR, responsable adjoint Jeunes, Marseille.
  • FAVIER Maurice Élan, Celse, 27 ans, secrétaire de mairie à Allemagne-en-Provence, membre du CDL des Basses-Alpes (représentant le Parti communiste).
  • LATIL Émile Nicolas, 42 ans, artisan peintre, Sisteron, membre du CDL des Basses-Alpes (représentant le Front national, mouvement de Résistance).
  • LESTRADE Jean Chac, 20 ans, étudiant, Marseille, agent de liaison MUR, Marseille.
  • LÉVY Maurice, 32 ans, Nîmes, membre d’un réseau de renseignement américain.
  • MARIANI René Gaillard, 21 ans, étudiant, responsable adjoint de l'organisation universitaire des MUR, Marseille.
  • MARTIN-BRET Louis Michel, 46 ans, ancien conseiller général socialiste, directeur des silos et coopératives des Basses-Alpes, chef départemental des MUR, président du CDL.
  • MOULET Jules Bernard, 45 ans, entrepreneur, Marseille, chef NAP des Bouches-du-Rhône.
  • PIQUEMAL Jean Jacqueime, 40 ans, biologiste, Manosque, responsable NAP et AS Basses-Alpes, membre du CDL.
  • ROSSI Robert Levallois, Perret, 31 ans, polytechnicien, capitaine de l’armée de l'Air, chef régional AS et FFI.
  • ROSSI Terce, 29 ans, ouvrier mécanicien, Oraison.
  • 4 inconnus.

12 août

  • KOLHER Paul, 44 ans, chef mécanicien à la SNCF, Marseille, NAP SNCF et Service de renseignement des MUR.
  • LAFFORGUE Pierre Philippe, Lafargue, 29 ans, lieutenant des troupes coloniales, chef de poste des Services spéciaux (TR).
  • LIBERT Jean Marie-Louise, 22 ans, responsable du service de liaison des MUR des Bouches-du-Rhône.
  • MUTHULAR d'ERRECALDE Jean-Maurice Lucas, 35 ans, major américain, membre de la mission interalliée Michel.
  • PACAUD Léon Adrien, 31 ans, sous-officier, instructeur parachuté, membre d’une mission interalliée.
  • PELLETIER François Ruben, 24 ans, lieutenant, responsable des liaisons clandestines par vedettes à Saint-Tropez.
  • SAINT-MARTIN Georges Bourrely, 20 ans, étudiant, secrétaire du chef régional FFI.
  • WOLF André, 44 ans, notaire à Lançon, chef de secteur MUR de Salon-de-Provence.
  • 1 inconnu.

Deux identifications ont été rajoutées en 2011
  • SALOM Robert, 19 ans, agent de liaison, Sisteron.
  • NINCK Paul Gilbert, 39 ans, capitaine, chef départemental de l’Organisation de résistance de l’Armée (ORA) des Bouches-du-Rhône.

Hypothèses pour deux des inconnus du 18 juillet
  • BECHADE Maurice, Organisation universitaire et Jeunes de MUR, Marseille
  • LANCESSEUR Michel Charles, Lesueur, 24 ans, sous-lieutenant, adjoint du commandant Chanay, chef de la mission interalliée Michel.
Jean-Marie Guillon

Transcription

Journaliste
On appelle cet endroit le Vallon des Fusillés. Ça se situe à Signes et c’est aujourd’hui classé nécropole nationale. Il y a 67 ans s’y jouait une page tragique de la résistance en Provence. Les plus jeunes avaient à peine 20 ans et certains ne seront jamais identifiés. Ici, 38 résistants, ont trouvé la mort en 1944, exécutés par des soldats allemands et enterrés là. On l’appelle le Vallon des Fusillés.
Jean Michel
Ici, c’est le Charnier de Signes où se retrouvent des résistants importants, en général tous des chefs de maquis, donc, vous avez François Cuzin, et vous avez Cisson qui sont des noms connus.
Journaliste
C’était il y a tout juste 67 ans, dénoncés par un espion, les maquisards sont arrêtés et torturés au siège de la Gestapo à Marseille. Ils sont ensuite emmenés discrètement à Signes, aux limites des communes de Cuges et du Castellet, dans ce vallon enclavé où leur calvaire prend fin le 18 juillet 1944.
Jean Michel
Ils les ont menés, dans ce vallon, ils leur ont fait creuser la tombe, et ils les ont fusillés. Donc, il y en a même qui n’étaient pas morts, ils les ont enterrés, presque, pour certains, vivants. Et ils sont morts en chantant La Marseillaise .
Journaliste
Et c’est grâce à La Marseillaise que le massacre n’est pas passé sous silence. Un bûcheron est témoin de la scène, attiré par le chant des résistants. C’est lui qui permet la découverte du charnier en septembre 1944. Aujourd’hui, le site est devenu nécropole nationale, un hommage à la résistance provençale.
Jean Michel
Signes a été un haut lieu de la résistance française, puisqu’il y a eu le maquis de Limate, celui de Siou-Blanc, à Château-Vieux, tout le secteur a eu énormément de pertes pendant la guerre, dans le maquis.
Journaliste
Chaque année, une cérémonie honore la mémoire de ces combattants de l’ombre, exécutés un mois à peine avant le débarquement en Provence.