Violences en Algérie après les accords d'Evian: la fusillade de la rue d'Isly

28 mars 1962
03m 28s
Réf. 07087

Notice

Résumé :
À l’Assemblée nationale, le message de de Gaulle annonçant les accords d’Évian est lu. À Rabat, Ahmed Ben Bella est reçu par Hassan II. Christian Fouchet remplace Jean Morin comme haut-commissaire en Algérie. Le général Jouhaux est fait prisonnier à Oran. À Oran et à Alger, l’OAS s’en prend à l’armée française. Une fusillade meurtrière éclate rue d’Isly à Alger. De Gaulle fait une allocution à propos du référendum sur les accords d’Évian.
Type de média :
Date de diffusion :
28 mars 1962
Source :

Contexte historique

Le 18 mars 1962, les accords d’Évian, signés entre les représentants du gouvernement français et du Gouvernement provisoire de la République algérienne, prévoient un cessez-le-feu qui doit prendre effet le 19 mars à midi. Mais si la signature de ces accords met un terme à huit années de combats entre le FLN et l’armée française, « elle ne marque pas la fin de la guerre d’Algérie » comme le souligne Benjamin Stora (Histoire de la guerre d’Algérie, p. 76). Les violences se poursuivent en effet en Algérie. L’Organisation armée secrète (OAS), qui rejette les accords d’Évian, appelle ainsi à s’y opposer par les armes.

Le 22 mars 1962, l’OAS prend le contrôle de Bab-el-Oued, quartier populaire d’Alger de quelque 60 000 habitants, et s’y retranche, le transformant en « un énorme fort Chabrol » (B. Stora, La Gangrène et l’oubli, p. 106). Des activistes de l’OAS attaquent alors des camions militaires et tuent cinq appelés du contingent. Le lendemain, l’armée française boucle le quartier. La « bataille de Bab-el-Oued », opposant d’un côté les soldats et les gendarmes mobiles et de l’autre les commandos de l’OAS, fait 35 morts et 150 blessés du 23 mars au 25 mars 1962. 3 000 habitants de Bab-el-Oued sont arrêtés.

Le 26 mars, l’OAS proclame la grève générale à Alger. Elle appelle aussi les Européens à manifester pour obtenir la fin du bouclage de Bab-el-Oued. La manifestation réunit une foule très importante malgré son interdiction et la mise en place de barrages autour de Bab-el-Oued. Une rafale de fusil-mitrailleur, dont l’origine précise n’a jamais pu être déterminée, est tirée depuis un balcon de la rue d’Isly vers la troupe. Aussitôt, les soldats ripostent et tirent sur la foule pendant une dizaine de minutes. Cette fusillade fait 46 morts et 200 blessés parmi les manifestants européens.

Après la fusillade de la rue d’Isly, l’OAS subit un net reflux, ce qui ne l’empêche pas de continuer à se radicaliser. Les accords d’Évian sont très largement ratifiés par les Français de métropole, le 8 avril 1962 : 90,7 % des suffrages exprimés au référendum organisé par le général de Gaulle se prononcent pour l’indépendance de l’Algérie. Puis, le 1er juillet suivant, 99,7 % des électeurs européens et musulmans d’Algérie votent à leur tour en sa faveur. L’indépendance de l’Algérie est ainsi proclamée le 3 juillet 1962. Toutefois, deux jours après, le 5 juillet, jour de la fête de l’indépendance, un dernier épisode de violence éclate : 200 à 300 Européens sont massacrés à Oran par la foule algérienne.
 
Bibliographie
  • Dard Olivier, Voyage au cœur de l’OAS, Perrin, 2005.
  • Monneret Jean, La Phase finale de la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 2000.
  • Stora Benjamin, La Gangrène et l’oubli, La Découverte, 1991.
  • Stora Benjamin, Histoire de la guerre d’Algérie 1954-62, La Découverte, 2004.
  • Thénault Sylvie, Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, Flammarion, 2005.
  • Thénault Sylvie, «  L’OAS à Alger en 1962. Histoire d’une violence terroriste et de ses agents », Annales. Histoire, Sciences Sociales, n° 5, 2008, p. 977-1001.
Christophe Gracieux

Éclairage média

Diffusé par les Actualités françaises la semaine du 28 mars 1962, ce sujet présente « le film de l’affaire d’Algérie » : il rend compte des événements qui se sont déroulés du 20 au 27 mars 1962, après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en Algérie le 19 mars précédent.

Il prend la forme d’une rétrospective constituée de sept séquences distinctes, tournées en métropole (au Palais-Bourbon, devant la prison de la Santé et au palais de l’Élysée) et en Algérie (à Oran et Alger). Ces séquences donnent à voir différents aspects de la guerre d’Algérie. D’abord son poids dans la vie politique française : ce poids est perceptible à travers le message du général de Gaulle lu le 20 mars 1962 aux députés par le président de l’Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas, les informant de la signature des accords d’Évian, et l’extrait de l’allocution télévisée prononcée par de Gaulle le 26 mars 1962 pour convaincre les électeurs français de l’enjeu du référendum du 8 avril suivant. Le sujet montre également l’un des chefs du Front de libération nationale, Ahmed Ben Bella, en visite dans un Rabat en liesse. Il révèle aussi l’ampleur des fractures qui ont divisé la société française. Celles-ci sont notamment illustrées par les plans du général Jouhaud au moment du putsch de 1961.

Surtout, le sujet témoigne de la violence persistante en Algérie après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en insistant sur les massacres perpétrés à Oran et à Alger. À leur propos, le commentaire se fait grave, soulignant la tragédie qui s’y est jouée : le commentaire évoque la « folie criminelle », le « drame démentiel », le « drame de Bab-el-Oued ». Pourtant, à aucun moment il n’explique la situation aux spectateurs. De même qu’il ne parle jamais de « guerre », il ne fait ainsi jamais explicitement mention de l’OAS et de ses actions terroristes, ni de la bataille de Bab-el-Oued. De même, la fusillade d’Isly n’est jamais clarifiée : aucun élément n’est donné sur son contexte, ses protagonistes ou sur son bilan. Le sujet se contente d’allusions à des affrontements entre Français : « Bab-ed-Oued livrait bataille aux forces régulières », « des combats qui n’auraient pas dû naître ». La réalité de la guerre et de ses déchirures est donc largement occultée.

Ce sujet ne comporte d’ailleurs aucune image de la fusillade de la rue d’Isly proprement dite mais seulement des plans de soldats armés en position dans les rues d’Alger ou contrôlant et fouillant des voitures. La fusillade de la rue d’Isly a pourtant été filmée par un journaliste d’Europe n° 1, René Duval mais ses images ont été censurées en France. Elles n’ont été diffusées que le 6 septembre 1963, dans l’émission Cinq colonnes à la une, sur l’ORTF, dans le cadre d’une rétrospective consacrée à la guerre d’Algérie. Devenues par la suite emblématiques, elles donnent à entendre une voix crier à plusieurs reprises « Halte au feu ! Halte au feu, je vous en supplie mon lieutenant, halte au feu ! ». Interrogé par Benjamin Stora dans son documentaire Les Années algériennes (1991), René Duval racontera : « La mitrailleuse qui était au coin du boulevard Pasteur et de la rue d’Isly, dans mon dos, à droite, a commencé  à tirer et à balayer les manifestants. (…) Moi, j’allais, réaction naturelle, vers le bureau d’Europe 1, boulevard Pasteur. (…) Les soldats qui gardaient le barrage (…) m’ont tiré à l’abri. J’avais ma caméra qui était tombée sur le trottoir. En dix secondes, ça a été une altercation entre les soldats et moi. Parce que je voulais la récupérer. J’ai réussi à la rattraper, aussitôt, j’ai filmé ».
Christophe Gracieux

Transcription

Présentateur
Pour entendre le message par lequel le chef d’État lui annonçait les Accords d’Évian, l’Assemblée s’est réunie. Ainsi débute cette semaine, ce film de l’affaire d’Algérie, qui devait se tacher de sang, et que nous allons dérouler devant vous. Dans la capitale marocaine, à Rabat, des clameurs d’enthousiasme avaient salué l’arrivée de Ben Bella, solennellement accueilli par le roi Hassan II. Venu de Tunis ou de Genève, le GPRA au complet se pressait autour de l’ex-prisonnier.
(Bruit)
Présentateur
Quelques jours plus tard, Monsieur Christian Fouchet, nommé haut-commissaire en Algérie, arrivait au Rocher Noir où Monsieur Jean Morin lui présentait ses services. Dès son arrivée, Monsieur Christian Fouchet adressait à la population algérienne des paroles émouvantes : "Vous êtes en ce moment ceux qui souffrez le plus, je viens ici pour vous aider". C’est que le drame, déjà, avait éclaté. Déjà à Oran, attaquée par des commandos OAS, les troupes ripostaient. Dans les rues étroites, on tirait des terrasses sur les CRS qui établissaient leur quadrillage, on dénombrait 3 morts, on comptait 66 blessés. Bilan tragique qui devait, les jours suivants, s’accentuer lourdement.
(Bruit)
Présentateur
Dans cette ville, dont les murs montraient les traces du combat, les fouilles opérées dans un immeuble avaient cependant permis une prise importante, l’ex-général Jouhaud, le second de Salan, disparu depuis le putsch du 22 avril dont il avait été l’un des 4 chefs. On l’avait aussitôt transféré à la Santé.
(Musique)
Présentateur
Mais Alger couvrait sous ses murs blancs un drame plus tragique encore. Bab El Oued, le vieil Alger européen, aux lisières de la Casbah, livrait bataille aux forces régulières. Folie criminelle que ne peut expliquer que le tourment du désespoir, drame démentiel dans lequel le sang a coulé. Dans cette ville meurtrie par des combats qui n’auraient pas du naître, on compta des deux côtés les morts et les blessés par dizaine, et Bab El Oued, réduit meurtrier, fut bouclé d’un bouclage sans fissure pendant que les responsables FLN maintenaient l’ordre chez les musulmans voisins. Ravitailler Bab El Oued bouclée, Bab El Oued fouillée des caves aux greniers, Bab El Oued peut-être affamée, devint le souci des Algérois. Des collectes, des quêtes s’opérèrent en pleine rue avant que ne puisse intervenir la possibilité d’un ravitaillement plus normal. Mais le drame de Bab El Oued va-t-il continuer ou plutôt pourrir ? L’écho des rafales de mitraillettes ne s’éteint ici que pour se réveiller plus loin. Dans ce réduit cerné, sous la menace des canons, verrons-nous s’inscrire encore d’autres drames ? Verrons-nous tomber d’autres morts ? Seront-ils, ces morts de Bab El Oued, les derniers d’une guerre finie qui ouvre, comme le dit le Général de Gaulle, un nouvel avenir ?
Charles (de) Gaulle
C’est en nous-mêmes et pour nous-mêmes que notre référendum revêt une importance extrême. Faire et justement au sujet de la grave affaire algérienne, la preuve éclatante de notre unité et de notre volonté, c’est marquer que nous sommes capables de résoudre délibérément un grand problème de notre temps.

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