Discours du président algérien Abdelaziz Bouteflika devant l’Assemblée nationale en 2000

14 juin 2000
02m 02s
Réf. 07088

Notice

Résumé :
Le 14 juin 2000, le président de la République algérienne Abdelaziz Bouteflika, en visite d’État en France, prononce un discours devant l’Assemblée nationale française. Plusieurs députés, essentiellement de droite, boycottent cette intervention. Des associations de défense des droits de l’homme manifestent pour réclamer la vérité sur les disparitions de milliers de personnes en Algérie.
Date de diffusion :
14 juin 2000
Source :

Contexte historique

En Algérie, le Front de libération nationale (FLN) au pouvoir dès 1962 impose une mémoire de la guerre « de libération ». Celle-ci devient prédominante dans la construction de la nation algérienne. De nombreux monuments commémoratifs sont ainsi érigés en Algérie dans les années 1970 et 1980, dont le Mémorial du martyr à Alger, édifié en 1982 en mémoire des combattants algériens morts pendant la guerre d’indépendance. Puis à partir des années 1980, les mémoires de la guerre d’Algérie commencent à se libérer. Chadli Bendjedid, président de la République algérienne de 1979 à 1992, réhabilite certains héros de la guerre qui avaient été emprisonnés ou écartés en raison de leur opposition au FLN, comme le premier président Ahmed Ben Bella. Ce mouvement est toutefois interrompu par la « décennie noire » (1991-2002), marquée par le conflit sanglant entre des groupes terroristes islamistes et l’État algérien, au cours duquel plusieurs dizaines de milliers de personnes trouvent la mort.

Dès son élection à la présidence de la République algérienne en avril 1999, Abdelaziz Bouteflika s’emploie à réhabiliter l’ensemble des acteurs algériens de la guerre « de libération ». Il s’efforce aussi d’apaiser les relations entre l’Algérie et la France, principalement marquées par les tensions et les crises depuis l’indépendance. Il effectue ainsi une visite d’État en France du 14 au 17 juin 2000, la seconde seulement d’un président algérien depuis 1962, après celle de Chadli Bendjedid en 1983. Le déplacement d’Abdelaziz Bouteflika en France est d’autant plus notable qu’il a lui-même combattu dans les rangs de l’Armée de libération nationale durant la guerre d’Algérie.

Au cours de sa visite, le président de la République algérienne prononce un discours marquant devant l’Assemblée nationale le 14 juin 2000. Il plaide d’abord pour une refondation de la coopération algéro-française, particulièrement crispée pendant la « décennie noire », afin « qu’elle emprunte enfin le bon chemin dans un climat de confiance et d’amitié renforcé ». Affirmant que « la colonisation porta l’aliénation de l’autochtone à ses limites extrêmes », il juge que la décolonisation « ne lui a pas, pour autant, assuré une relation décolonisée avec l’ancien maître ».

Surtout, un an après l’adoption de la proposition de loi ayant officiellement reconnu la guerre d’Algérie (voir La reconnaissance de la guerre d'Algérie par la loi (1999)), Abdelaziz Bouteflika appelle les Français à sortir « des oubliettes du non-dit la guerre d’Algérie, en la désignant par son nom ». Il demande également la rectification dans les manuels scolaires français de « l’image parfois déformée de certains épisodes de la colonisation ». Son discours est cependant boycotté par une moitié des députés de droite. Ils justifient ce boycott en invoquant le « devoir de mémoire » envers les rapatriés et les harkis, selon les mots du député Démocratie libérale Claude Goasguen.

Le lendemain de son allocution au Palais Bourbon, Abdelaziz Bouteflika se rend à Verdun pour honorer la mémoire des 26 000 soldats algériens morts pour la France lors de la Première Guerre mondiale. Le même jour, interrogé dans le journal télévisé de vingt heures de France 2, le président algérien a des mots très durs pour les harkis, rejetant l’éventualité de leur visite en Algérie : « C’est exactement comme si on demandait à un Français de la Résistance de toucher la main d’un collabo. »


Bibliographie
  • Branche Raphaëlle, La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, Le Seuil, 2005.
  • Dalisson Rémi, Guerre d’Algérie. L’impossible commémoration, A. Colin, 2018.
  • Harbi Mohammed, Stora Benjamin (dir.), La Guerre d’Algérie, 1954-2004. La fin de l’amnésie, R. Laffont, 2004.
  • Stora Benjamin, La Gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, La Découverte, 1991.
Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage est entièrement consacré au discours que le président algérien Abdelaziz Bouteflika a prononcé le 14 juin 2000 devant l’Assemblée nationale et aux réactions qu’il a suscitées. Diffusé dans le « Journal de la nuit » de France 2, il succède au sujet d’ouverture qui traitait de la réception offerte le soir même au palais de l’Élysée par le président de la République française Jacques Chirac à son homologue algérien.

Le reportage de France 2 souligne le caractère historique de la présence d’Abdelaziz Bouteflika au Palais Bourbon. Il s’agit en effet de la première allocution prononcée par un président de la République algérienne à l’Assemblée nationale française, trente-huit ans après la fin de la guerre d’Algérie. Abdelaziz Bouteflika est par ailleurs seulement le neuvième chef d’État étranger à prononcer un discours devant l’Assemblée nationale. Cet usage a été instauré, en 1993, par Philippe Séguin, alors président de l’Assemblée nationale, qui avait invité le roi d’Espagne Juan Carlos Ier. Dans le cas présent, c’est Raymond Forni, président de l’Assemblée nationale depuis mars 2000, qui a invité Abdelaziz Bouteflika à prononcer une allocution dans l’hémicycle à l’occasion de sa visite d’État en France. C’est donc lui qui l’a accueilli solennellement au Palais Bourbon le 14 juin 2000 par un discours dont le reportage de France 2 ne propose aucun extrait. On voit en revanche Raymond Forni accompagnant Abdelaziz Bouteflika dans l’hémicycle pour saluer le Premier ministre Lionel Jospin à l’issue du discours.

Le reportage se constitue principalement d’images filmées au sein même de l’hémicycle par le service audiovisuel de l’Assemblée nationale, comme en témoigne le logo incrusté en haut de l’écran. Seules les deux dernières séquences ont été filmées par l’équipe de France 2 : l’interview du député Philippe de Villiers et la manifestation de militants des droits de l’homme, a été réalisée à l’intérieur du Palais Bourbon, tandis que la manifestation contre le président algérien l’a été à l’extérieur.

L’équipe de France 2 a procédé à un montage des images de l’intervention d’Abdelaziz Bouteflika fournies par l’Assemblée nationale qui constituent donc l’essentiel du sujet. Alternent les extraits de son discours et divers plans des députés dans l’hémicycle. Trois passages du discours ont été retenus car jugés les plus marquants : celui plaidant pour une « véritable réconciliation » entre la France et l’Algérie, celui appelant les Français à sortir « des oubliettes du non-dit la guerre d’Algérie » et celui sur les Français d’origine algérienne. Comme le précise le commentaire, Abdelaziz Bouteflika a prononcé son discours en français et non en arabe, contrairement à ce qui était prévu. La journaliste voit dans ce choix, apparemment décidé au dernier moment par le président algérien lui-même, « un geste symbolique dirigé vers les Français et ceux d’origine maghrébine ».

Le sujet de France 2 donne essentiellement à voir des réactions positives de députés pendant le discours d’Abdelaziz Bouteflika. À deux reprises, différents plans les montrent ainsi applaudissant. Les applaudissements sont même particulièrement appuyés à l’issue de l’allocution, lorsque Lionel Jospin vient serrer la main et applaudir lui-même l’orateur. Pourtant le sujet met également en avant les oppositions suscitées par la visite d’Abdelaziz Bouteflika et par son discours. Ces oppositions sont de deux types. D’une part celle de députés de droite fondée sur leur soutien aux rapatriés d’Algérie et aux harkis, prenant la forme d’un boycott évoqué par la présentatrice du journal télévisé de France 2 dans son lancement plateau ainsi que de l’interview de Philippe de Villiers, député de Vendée du Rassemblement pour la France. D’autre part celle de militants d’associations de défense des droits de l’homme réclamant « vérité et justice » sur les massacres survenus en Algérie depuis 1992, et plus particulièrement sur la responsabilité des autorités algériennes.
Christophe Gracieux

Transcription

Présentatrice
Et un peu plus tôt dans la journée, Abdelaziz Bouteflika s’était exprimé à l’Assemblée devant les députés. Il a rappelé à la France sa dette coloniale et appelé à un renouveau des relations franco-algériennes. Plusieurs députés, essentiellement de droite, ont boycotté l’intervention du Président algérien. Retour sur son discours, avec Clara Monteil.
Abdelaziz Bouteflika
Mon message est le premier qu’un Chef d’État de l’Algérie indépendante adresse à cette honorable Assemblée, qu’il soit donc un message de paix. Qu’il soit un message de véritable réconciliation.
Clara Monteil
Devant un hémicycle clairsemé, le message d’Abdelaziz Bouteflika semblait limpide, cet après-midi à l’Assemblée Nationale. Mais sous ses propos consensuel, le Président algérien a tenu à revenir sur un passé douloureux.
Abdelaziz Bouteflika
... Le fait colonial, notamment, ne saurait être ignoré. Que vous sortiez des oubliettes du non-dit la guerre d’Algérie, en la désignant par son nom.
Clara Monteil
Abdelaziz Bouteflika s’exprime en français, un geste symbolique dirigé vers les Français et ceux d’origine maghrébine.
Abdelaziz Bouteflika
Ces hommes et ces femmes constituent incontestablement entre la France et l’Algérie un trait d’union vivant et dynamique.
Clara Monteil
Le Président algérien applaudi par l’hémicycle a également évoqué les avancées réalisées dans son pays. Pour certains, l’essentiel n’est pourtant pas là, la violence et l’affairisme sont loin d’avoir disparu en Algérie.
Philippe (de) Villiers
Il y a autour de Monsieur Bouteflika une atmosphère de corruption, qui fait qu’il n’a pas sa place dans l’hémicycle.
Clara Monteil
Autre contestation, à l’extérieur de l’Assemblée, 200 manifestants ont demandé vérité et justice sur les massacres survenus depuis 1992. Comme si le discours progressiste du dirigeant algérien avait eu du mal à cacher un scepticisme ambiant.

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