Témoignages de victimes de la torture pendant la guerre d'Algérie

23 novembre 2000
03m 08s
Réf. 07089

Notice

Résumé :
Abdelkader Amane et Louisette Ighilahriz, deux anciens membres du Front de libération nationale (FLN), témoignent des tortures qu’ils ont subies de la part de soldats français pendant la guerre d’Algérie.
Date de diffusion :
23 novembre 2000
Source :

Contexte historique

Pendant la guerre d’Algérie, l’armée française a recouru de façon quasi systématique à la torture contre les suspects de soutenir la cause du FLN. Raphaëlle Branche montre que dès la bataille d’Alger en 1957 la torture est devenue « l’arme reine du conflit », « une violence employée à dessein, pour gagner » (La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie). Pratiquée pendant toute la guerre, elle a été impulsée ou couverte par les autorités militaires et politiques. Pourtant, dès 1955, des témoignages parus dans France Observateur ou L’Express révèlent son usage. Mais c’est avec l’affaire Maurice Audin que la torture « apparaît au grand jour » (B. Stora, La Gangrène et l’oubli). Maurice Audin, jeune enseignant de mathématiques à l’université d’Alger, militant communiste anticolonialiste, est en effet arrêté le 11 juin 1957 par des parachutistes français puis porté officiellement « disparu » à la suite d’une prétendue évasion. Peu convaincus par cette thèse, plusieurs intellectuels dont l’historien Pierre Vidal-Naquet et le mathématicien Laurent Schwartz créent le Comité Maurice Audin, chargé de dévoiler la vérité sur sa disparition (voir Pierre Vidal-Naquet et son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie). Pierre Vidal-Naquet publie ensuite en mai 1958 L’Affaire Audin dans laquelle il défend la thèse de la mort de Maurice Audin lors d’une séance de torture et du maquillage de son décès en prétendue « évasion ». La Question d’Henri Alleg, récit des tortures endurées par son auteur, parue en février 1958, avait déjà connu un grand retentissement en France.

Après 1962, la torture disparaît du débat public. Elle ne revient au premier plan de l’actualité et de la scène médiatique qu’au début des années 2000. Par leurs témoignages, différents acteurs de la torture, victimes et auteurs, rouvrent en effet le débat. Ainsi, le 20 juin 2000, Le Monde publie le témoignage de Louisette Ighilahriz, militante du FLN alors âgée de vingt ans, capturée par l’armée française le 28 septembre 1957, torturée et violée pendant trois mois à l’état-major de la 10e division parachutiste à Alger : « J’étais allongée nue, toujours nue. Ils pouvaient venir, deux ou trois fois par jour. Dès que j’entendais le bruit de leurs bottes dans le couloir, je me mettais à trembler. » Elle déclare n’avoir alors eu qu’un seul but, le suicide. Elle met notamment en cause les généraux Massu et Bigeard. Deux jours plus tard après la publication de son récit, Jacques Massu exprime ses regrets, déclarant dans une interview au Monde le 22 juin 2000 que « la torture n’est pas indispensable en temps de guerre ». Au contraire, Marcel Bigeard qualifie le témoignage de Louisette Ighilahriz de « tissu de mensonges ».

Puis, dans un entretien au Monde paru le 23 novembre 2000, le général Paul Aussaresses, ancien coordinateur des services de renseignement pendant la bataille d’Alger en 1957 sous les ordres du général Massu, avoue « sans regrets ni remords » avoir recouru à la torture en Algérie. Il reconnaît avoir lui-même procédé à l’exécution de 24 Algériens (voir Interview du général Aussaresses à propos de la torture pendant la guerre d’Algérie ). Il va plus encore loin dans l’ouvrage Services spéciaux. Algérie 1955-1957 paru en mai 2001 en légitimant le recours à la torture. À la suite de cette publication, le général Aussaresses est mis à la retraite d’office puis condamné pour complicité d’apologie de crimes de guerre en novembre 2001. Il sera ensuite dégradé de la Légion d’honneur en 2005.

Par ailleurs, le 31 octobre 2000, douze acteurs de la lutte contre la torture, dont Pierre Vidal-Naquet, Henri Alleg et Laurent Schwartz, lancent dans L’Humanité un appel invitant les plus hauts représentants de l’État à « condamner la torture qui a été entreprise [au nom de la France] durant la guerre d’Algérie. »

Bibliographie
  • Branche R., La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Gallimard, 2001.
  • Stora B., La Gangrène et l’oubli, La Découverte, 1991.
  • Vidal-Naquet P., La Torture dans la République, Éditions de Minuit 1972.
Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage consacré aux témoignages de deux anciens membres du FLN victimes de tortures pendant la guerre d’Algérie a été diffusé dans le journal télévisé de vingt heures de France 2 le 23 novembre 2000. La pratique de la torture par l’armée française pendant la guerre d’Algérie était en effet revenue au premier plan de l’actualité à compter de juin 2000. Le témoignage de Louisette Ighilahriz, militante algérienne du Front de libération nationale victime de la torture, paru dans Le Monde du 20 juin 2000, avait considérablement ému. Et la veille de la diffusion du présent reportage, Le Monde avait également publié les aveux du général Paul Aussaresses sur la torture.

Le débat sur l’utilisation de la torture par l’armée française pendant la guerre d’Algérie n’a certes constitué que le deuxième titre du journal télévisé de vingt heures de France 2 du 23 novembre 2000, après l’évocation de tensions entre Palestiniens et Israéliens. Mais ce sujet a été abordé très longuement, durant treize minutes. Trois reportages ont été consacrés à la torture pendant la guerre d’Algérie, ce qui témoigne de l’ampleur de la polémique suscitée alors par les révélations des victimes et des auteurs. Le premier est présenté ici, le second traite des réactions devant la torture de deux soldats ayant combattu en Algérie – l’ancien appelé déserteur Noël Favrelière et l’ancien officier du renseignement Pierre-Alban Thomas  –, le troisième s’intéresse aux réactions de la classe politique française face à ces révélations. Ces trois reportages sont immédiatement suivis d’un long entretien en plateau avec le général Paul Aussaresses, ancien coordinateur des services de renseignement à Alger en 1957, qui s’exprime sur sa participation à des tortures d’Algériens.

Le présent reportage se constitue de deux témoignages successifs recueillis à Alger auprès d’anciens membres du FLN arrêtés puis torturés par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, Abdelkader Amane et Louisette Ighilahriz. Il se compose donc principalement d’interviews, complétées par des images d’illustration.

Ce reportage apparaît particulièrement poignant. Il l’est d’abord parce qu’il donne à voir les lieux mêmes des sévices subis par Abdelkader Amane en 1961. L’équipe de France 2 le filme ainsi au sein de la Villa Susini, siège du troisième régiment étranger de parachutistes pendant la guerre d’Algérie et alors centre de détention et de torture de membres présumés du FLN. Abdelkader Amane fait lui-même la visite des caves où il a été torturé.

L’émotion affleure également dans le sujet en raison des témoignages eux-mêmes. Le récit de la torture subie par Abdelkader Amane, qui va même jusqu’à la mimer, est particulièrement glaçant. Son interprétation de chants de soldats français destinés à couvrir le bruit de la gégène est poignante. Le témoignage de Louisette Ighilahriz, interrogée chez elle à Alger, n’est pas moins déchirant, surtout lorsqu’elle raconte les différents sévices qu’elle a subis ainsi que son désir de mettre un terme à ses jours « là où ils ont essayé de forcer la dose ». La voix blanche, Louisette Ighilahriz ne cache d’ailleurs qu’à grand peine son émotion lors de son récit. L’émotion est également présente dans les derniers plans du sujet, filmés dans un cimetière du Sud de la France, montrant la sépulture de son « sauveur », un médecin militaire, qui l’a faite transférer dans une prison algérienne.
Christophe Gracieux

Transcription

Claude Sérillon
Près de 40 ans après la fin de la guerre entre la France et l’Algérie, des témoignages de personnes torturées par l’armée française, et des déclarations de hauts gradés français dont le général Massu, reconnaissant les faits, viennent nourrir ce qu’on appelle le besoin de devoir de mémoire. Au long des huit années de conflits, 1954-1962, les militaires français ont eu à faire face aux combattants du FLN. Parmi ceux-ci, Agnès Vahramian et Philippe Jasselin viennent de rencontrer, à Alger, Louisette Ighilahriz et Abdelkader Amane. Arrêtés, ils ont été torturés, ils témoignent.
Agnès Vahramian
Pendant la guerre d’indépendance, Abdelkader Amane était membre des commandos urbains du FLN. Recherché par l’armée française, capturé en 1961, il passe 18 jours ici, à la villa Susini, siège du 3e Régiment étranger parachutiste. Très vite, on l’amène dans ces caves, au fond de celles-ci, une baignoire pleine d’eau souillée.
Abdelkader Amane
On était attachés, les mains derrière, et on nous basculait la tête dans la baignoire. On ne pouvait pas respirer, on était obligé de boire ça. Et c’était vraiment, c’était la torture la plus féroce.
Agnès Vahramian
Ici, c’était la salle de la gégène, engin électrique branché sur l’oreille, le sexe. Pour couvrir les cris, les militaires chantaient.
Abdelkader Amane
C’était une chanson où il était question de, "A toi ma petite folie, mon petit grain de fantaisie, toi qui me renverses, toi qui me bouleverses", et c’étaient les deux dernières phrases qu’ils répétaient encore, "toi qui me renverses, toi qui me bouleverses, mon petit grain de fantaisie".
Agnès Vahramian
La villa Susini, El Biar, la Corniche, autant de lieux de torture. Alger, 40 ans plus tard, Louisette Ighilahriz se souvient. Elle a 20 ans, et sert d’agent de liaison au FLN, quand elle est arrêtée. Blessée, plâtrée pendant 2 mois, allongée nue sur un lit, elle croupit dans ses immondices.
Louisette Ighilahriz
En temps normal, quand on voit le purin et les excréments, on essaie de les éviter. Moi, j’étais dedans. On s’attendait à tout, de toute façon on était préparé à tout, on était préparé aux insultes, aux injures, aux gifles, aux coups de poing, aux coups de pied, mais là où ils ont essayé de forcer la dose, c’est là où j’espérais me suicider, avec quel moyen, je n’avais pas les moyens.
Agnès Vahramian
Louisette, de son nom de guerre Lila, reconnaît que tous les militaires français n’étaient pas des tortionnaires. Un nommé Graziani agissait sur ordre.
Louisette Ighilahriz
Graziani, lui, il était pervers, il était un tortionnaire, mais je voyais que l’ordre venait de Bigeard et de Massu.
Agnès Vahramian
Louisette Ighilahriz ne doit son salut qu’à un médecin militaire français, révolté par la torture, et qui l’a fait évacuer vers une prison. Cet homme, Louisette l’a cherché en vain. En fait, son sauveur est mort il y a 3 ans. Il repose dans le Sud de la France, face à elle, de l’autre côté de la Méditerranée.

Les enseignants de l'Éducation nationale disposent d'un accès gratuit à la version intégrale de Jalons depuis le portail Éduthèque.

Se connecter:

Page Jalons sur le site éduthèque