Benjamin Stora, historien de la mémoire de la guerre d'Algérie

22 novembre 1991
06m 35s
Réf. 07098

Notice

Résumé :
L’historien Benjamin Stora, auteur de La Gangrène et l’oubli, est invité de l’émission Caractères. Il évoque les groupes porteurs de la mémoire de la guerre d’Algérie. Il explique aussi les raisons du refoulement de la mémoire de cette guerre. Il propose un découpage chronologique de ce refoulement.
Date de diffusion :
22 novembre 1991
Source :
FR3 (Collection: Caractères )

Contexte historique

Benjamin Stora a vu le jour le 2 décembre 1950 en Algérie, dans le vieux quartier juif de Constantine. Il y passe son enfance, comme il le raconte dans Les Clés retrouvées (Stock, 2015). Cette enfance se passe en grande partie à l’ombre de la guerre d’Algérie. Benjamin Stora explique notamment avoir passé une grande partie des deux dernières années de la guerre dans la maison familiale, ne sortant plus que très peu. Il raconte aussi avoir été souvent réveillé la nuit par les plasticages de l’OAS en 1961 et 1962. Il a onze ans lorsqu’il quitte l’Algérie avec sa famille en juin 1962. Après avoir participé à Mai 68 (voir 68, et après, Stock, 2018), il entre à l’Organisation communiste internationaliste. Il milite dans ce mouvement trotskyste jusqu’en 1985.

En 1978, il soutient une thèse de troisième cycle en histoire sous la direction de Charles-Robert Ageron : elle porte sur Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien, fondateur du Mouvement national algérien, rival du Front de libération nationale (FLN). Puis Benjamin Stora travaille sur les biographies des militants nationalistes algériens. Il leur consacre ainsi une thèse d’État en sociologie en 1984 puis un dictionnaire en 1985 (Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens, 1926-1954, L’Harmattan). Pour élaborer ces 600 biographies, il a reçu l’aide de Mohammed Harbi, ancien dirigeant du FLN devenu historien.

En 1991, il publie La Gangrène et l’oubli, première étude consacrée à la mémoire de la guerre d’Algérie. Estimant que « la guerre d’Algérie apparaît […] sans cesse, à la fois comme objet étranger et partie du corps propre » des sociétés française et algérienne, il s’efforce dans cet ouvrage « d’éclairer les mécanismes de fabrication de l’oubli » de ce conflit. Il étudie donc la manière dont « la mémoire de la guerre d’Algérie travaille en profondeur la société française » à travers quatre groupes : les pieds-noirs, les harkis, les immigrés et les soldats. Il met ainsi en évidence la mise en place de « mécanismes de fabrication de l’oubli » dès la guerre elle-même : « Du côté français, la négation de l’existence même de la guerre ; le refus obstiné de reconnaître la réalité de la torture ; du côté algérien, la violence de la guerre civile secrète entre le FLN et le MNA ou le massacre des harkis ». Il analyse ensuite la manière dont de 1962 à 1991 « les mensonges de la période 1954-1962 » ont ensuite été « enfouis dans les mémoires par les amnisties ou les non-dits d’une histoire éclatée ».

La Gangrène et l’oubli apporte à Benjamin Stora un début de notoriété. Peu à peu, il s’impose ensuite comme l’un des historiens incontournables de la guerre d’Algérie, régulièrement invité sur les plateaux de télévision. Il est également convoqué par les médias comme expert de l’actualité algérienne.

Il prolonge ses travaux sur la guerre d’Algérie par une thèse d’État en histoire soutenue en 1991, portant sur l’histoire politique de l’immigration algérienne en France de 1922 à 1962. Il continue également à travailler sur la guerre d’Algérie. Il dirige ainsi avec Mohammed Harbi La Guerre d’Algérie, 1954-2004, la fin de l’amnésie (Robert Laffont, 2004). Il réalise aussi des documentaires dont Les Années algériennes, diffusé sur Antenne 2 en 1991, qui constitue selon lui « à la fois un travail historique et une enquête subjective » (Les Guerres sans fin, Stock, 2008).

Menacé pour ses prises de position en pleine guerre civile en Algérie, il doit s’exiler au Viêt Nam en 1995 et 1996. Il en tire Imaginaires de guerre, Algérie-Viêt Nam en France et aux États-Unis (La Découverte, 1997) qui compare la mémoire des guerres d’Algérie et du Viêt Nam. Il travaille aussi sur les Juifs d’Algérie, leur consacrant plusieurs ouvrages dont Les trois exils (Stock, 2006).

Devenu professeur à l’université Paris-XIII, il est nommé président du Conseil d’orientation du Musée de l’histoire de l’immigration en 2014.
Christophe Gracieux

Éclairage média

Cet entretien avec l’historien Benjamin Stora est extrait de l’émission Caractères diffusée le 22 novembre 1991 sur FR3. Caractères était une émission littéraire, créée et animée par Bernard Rapp, ancien présentateur du journal télévisé d’Antenne 2 de 1983 à 1987. Diffusée de 1990 à 1992, d’abord sur Antenne 2 puis sur FR3, elle avait pour cadre un décor de librairie, dans lequel prenaient place plusieurs auteurs pour une discussion ouverte d’environ une heure et demie autour d’une table, en présence d’un public.

L’émission du 22 novembre 1991 était entièrement consacrée à la prochaine commémoration, le 18 mars 1992, du trentième anniversaire des accords d’Évian. À cette occasion, Bernard Rapp avait reçu quatre écrivains qui venaient de publier des ouvrages sur ce conflit : deux historiens, Benjamin Stora et Jean-Luc Einaudi, et deux acteurs engagés dans la guerre d’Algérie, Francis Jeanson et Jacques Roseau. Jean-Luc Einaudi était invité pour son livre La Bataille de Paris qui reconstituait le déroulement de la sanglante répression policière d’une manifestation d’Algériens de la région parisienne le 17 octobre 1961. Le philosophe Francis Jeanson, animateur d’un réseau de « porteurs de valises » du FLN pendant la guerre, venait quant à lui de publier Algéries. De retour en retour, retranscription de ses entretiens recueillis lors de trois séjours en Algérie à partir de 1990 et diffusés sur France Culture. De son côté, Jacques Roseau, ancien membre de l’OAS et porte-parole de l’association de rapatriés Recours-France, était invité pour Le 113e été. Chronique romanesque (1903-1962), roman historique sur l’Algérie coloniale. Son désir de maintenir des liens avec l’Algérie lui vaudra d’être assassiné par d’autres anciens de l’OAS en mars 1993.

Le quatrième invité de l’émission Caractères du 22 novembre 1991, et le premier à intervenir, est l’historien Benjamin Stora. Ce dernier vient alors de publier La Gangrène et l’oubli, ouvrage que Bernard Rapp tient sur ses genoux. Cette publication commence à apporter à Benjamin Stora une certaine notoriété. La diffusion des trois épisodes de son documentaire Les Années algériennes sur Antenne 2, entre le 24 septembre et 9 octobre 1991, avait déjà contribué à le faire connaître. Par la suite, Benjamin Stora devient une figure médiatique, convoqué comme spécialiste incontournable de la guerre d’Algérie. À partir de 1991, il est régulièrement invité sur les plateaux de télévision pour livrer ses analyses sur les soubresauts réguliers de la mémoire de la guerre d’Algérie ainsi que sur l’actualité algérienne.

Dans l’extrait de Caractères présenté ici, Benjamin Stora livre les principales conclusions de sa recherche sur la mémoire de la guerre d’Algérie. Il explique ainsi que différents groupes en sont porteurs et s’affrontent. Il évoque également les raisons du refoulement de la mémoire de la guerre d’Algérie, à commencer par l’absence de date commémorative ou d’espace de commémoration. Il propose aussi un découpage en trois périodes du rapport à la mémoire de la guerre d’Algérie entre 1954 et 1991.

Bernard Rapp conduit un véritable entretien avec Benjamin Stora. Toutefois, et c’est le principe de Caractères, il s’agit d’une discussion ouverte. Bernard Rapp fait ainsi réagir les autres invités. Dans l’extrait présenté, Jacques Roseau intervient pour souligner les différentes facettes de la « guerre civile » qu’a été la guerre d’Algérie. Benjamin Stora nuance toutefois cette analyse : à ses yeux c’est avant tout l’affrontement algéro-français qui a dominé.
Christophe Gracieux

Transcription

Bernard Rapp
On va quand même commencer cette réflexion, ce soir, avec Benjamin Stora, avec La Gangrène et l’oubli, parce que je disais que cette guerre est restée enfouie dans nos mémoires pendant près de 30 ans, c’est vrai que c'est une guerre qui n’a pas de place dans notre mémoire, ni ici d’ailleurs, ni vraiment là-bas en Algérie.
Benjamin Stora
Oui, enfin, là, il y a un paradoxe, c’est étonnant. C’est que cette guerre, elle n’est pas commémorée puisqu’il n’y a pas de date d’anniversaire, il n’y a pas de temps particulier.
Bernard Rapp
Je disais même que sur les Accords d’Évian, vous me disiez tout à l’heure, on n’est pas d’accord.
Benjamin Stora
Ah, il y a des polémiques, des polémiques qui sont extrêmement vives entre les différents groupes porteurs de la mémoire de la guerre d’Algérie, entre les soldats, entre les Pieds-Noirs, entre les Harkis, etc. Il y a différents groupes porteurs de la mémoire de cette guerre d’Algérie qui s’affrontent, bien entendu. Donc elle n’est pas commémorée et donc c’est très difficile à partir de ce moment-là d’accrocher une mémoire de guerre, dans la mesure où elle n’existe pas dans l’espace public commémoratif, et puis aussi, il y a eu beaucoup de choses qui ont fait que cette guerre a été recouverte, il y a des amnisties, des amnisties successives, l’amnistie de 1962, l’amnistie de 1964, l’amnistie de 1968 après la... , comme on disait déjà aussi, les événements de 1968.
Bernard Rapp
Comme on a dit les évènements d’Algérie...
Benjamin Stora
Comme on a dit les évènements d’Algérie, et puis il y a eu la grande amnistie de 1982, de novembre 1982 qui a permis la réintégration, disons, des officiers putchistes dans l’armée française. Que ce soit au niveau des amnisties, au niveau des commémorations, il n’y a pas véritablement en France, non plus d’espace, de lieu par exemple, commémoratif. Je vais vous donner un exemple dans... ce qui m’a frappé quand j’ai fait ce livre, c’est de voir à quel point, entre 1962 et 1970-72, en fait, la France s’est couverte de musées mais de musées de la Seconde Guerre mondiale. C’est-à-dire qu’il y a eu un extraordinaire mouvement de commémoration de cette Seconde Guerre mondiale.
Bernard Rapp
Le musée du débarquement, le musée des souvenirs...
Benjamin Stora
Les musées du débarquement, les musées du souvenir, etc. je ne sais pas, j’en ai répertorié beaucoup, enfin plusieurs dizaines de musées, et on pourrait presque estimer que cette espèce de vague commémorative de la Seconde Guerre mondiale, avec une série de films d’ailleurs hein, qui ont marqué les esprits comme Paris brûle-t-il ?, Le Jour le plus long, etc. C’est en fait une guerre qui a recouvert, je veux dire la commémoration d’une guerre qui a recouvert une guerre qui venait juste, disons, de se terminer. Qui venait juste de finir. Et puis, il y a également ce qu’on a appelé, donc 68, ce que je veux dire c’est que 68 a été aussi un des grands moments où la jeunesse, disons, a fait brutalement, disons, irruption, 5 ans seulement après la fin de la guerre d’Algérie, c’est très peu. Je veux dire, bon. Et pourtant, disons, les mots d’ordre de la jeunesse en colère en 1968 se référaient plus, encore une fois, à la Seconde Guerre mondiale - par exemple, on comparaît les CRS aux SS - qu’à la guerre d’Algérie qui était toute proche, il y avait le souvenir de Charonne, il y avait le souvenir de ce qui s’était passé en Algérie, mais en fait, il n’y avait pas, et c’est assez curieux, il n’y avait pas de référence de masse, je veux dire, par rapport à cette période extrêmement proche.
Bernard Rapp
C’est vrai ça, pour l’après-guerre, disons, mais c’est aussi vrai pour la durée de la guerre, le temps de la guerre, vous le dites vous-même, c’est une guerre sans nom. Vous dites, les évènements, on a parlé des évènements, on a parlé de pacification, on a évité le mot guerre tant qu’on l’a pu.
Benjamin Stora
On l’évite toujours hein !
Bernard Rapp
C’est une guerre qui n’était pas nommée, oui.
Benjamin Stora
On l’évite toujours puisque, je veux dire que la guerre n’est pas nommée dans la mesure où les soldats qui ont fait cette guerre, qui sont d’ailleurs regroupés dans des associations extrêmement puissantes, la FNACA ou autres, se battent toujours, disons, pour la reconnaissance de leurs droits. Je veux dire, de soldats, je veux dire... Et on continue toujours de dire que ce sont des évènements qui se sont produits en Afrique du Nord, c’est-à-dire en Algérie, au Maroc, en Tunisie. Je veux dire qu’il y a toujours cette non-reconnaissance à la fois d’une guerre ou d’une moindre culpabilité dans la conduite de cette guerre. Alors, il y a... Enfin, ce que j’ai essayé de faire dans ce livre, c’est de découper justement ces... en séquences, je crois que pendant la guerre elle-même, effectivement, elle n’a pas été nommée, elle n’a pas été dite, on a toujours parlé d’évènements jusqu’au bout.
Bernard Rapp
C’est une guerre censurée au vrai sens du terme.
Benjamin Stora
C’est une guerre... Le sens étant la censure de cette guerre, voire l’autocensure de cette guerre.
Bernard Rapp
Vous n’imaginez pas à quel point, je ne sais pas ce que vous en pensez, la censure a été présente.
Jacques Roseau
Moi, je remarque à cet égard que, il s’agit d’une guerre civile, en fait. Et à plusieurs facettes. C’est une guerre civile franco-algérienne, c’est une guerre civile algéro-algérienne, et c’est une guerre civile franco-française, à travers l’affrontement de toutes les composantes des partisans et de l’Algérie française, qu’on retrouve dans les différents corps ethniques français d’Algérie, ou musulmans qui se sont engagés dans les harkis, et il y a aussi les oppositions entre les Français, entre les différentes tendances de Français, il y a plusieurs... Il y a les victimes de toute part d’ailleurs, qui viennent de ces affrontements différents.
Benjamin Stora
Oui mais l’axe central quand même reste l’affrontement franco-algérien. Je veux dire que c’est sur la base, disons, de cet affrontement franco-algérien que bien entendu vont se greffer deux guerres civiles, algéro-algérienne et franco-française, c’est évident. Je veux dire que là... Donc, on a cette première séquence de la guerre elle-même qui est enfouie, ou ce n’est pas reconnu, ce n’est pas dit, et puis ensuite, il y a une deuxième séquence qui, à mon sens est très importante qui va de 62 à 82, qui est la grande, alors là, la grande séquence du refoulement, la grande période du grand refoulement national, et ensuite, une troisième séquence qui va de 82 à 91 que j’analyse. Ce qui est très intéressant dans cette deuxième séquence qui va de 1962 à 1982...
Bernard Rapp
Après les Accords d’Évian.
Benjamin Stora
Après les Accords d’Évian...
Bernard Rapp
Après la guerre... ?
Benjamin Stora
Après la guerre elle-même, et ce qui est assez intéressant c’est que quand même la mémoire de cette guerre d’Algérie continue de circuler mais quasi clandestinement à travers une énorme production de livres, c’est-à-dire plus de 1400 ouvrages qui ont été publiés sur cette guerre, mais des ouvrages très particuliers. Ce sont des mémoires, ce sont des autobiographies, ce sont des récits de vie, c’est-à-dire que chaque groupe porteur de cette mémoire algérienne, et bien, parle, écrit pour son groupe à lui.
Bernard Rapp
Sauf Francis Jeanson, vous avez remarqué.
Benjamin Stora
Lui, il n’a pas écrit, effectivement, parce qu’il y a plusieurs attitudes qui s’expliquent hein ! Je crois qu’il y a, à la fois, enfin, c’est une tentative, une explication, il y a la fois ceux qui n’ont plus voulu parler de cette guerre peut-être par pudeur... Euh... Il y a ceux qui ont refusé d’en parler parce qu’ils étaient aussi coupables, il y a ceux qui ont voulu parler mais qui n’ont pas été écoutés, qu’on n’a pas voulu écouter, et qui ont voulu crier, je veux dire ce qui s’est passé dans cette guerre. Mais leur voix a été recouverte par les bruits du monde, les bruits de la modernité, les bruits, disons, d’une société en vitesse et en accélération extraordinaire. Donc, il y a plusieurs raisons comme ça.

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