Pierre Vidal-Naquet et son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie

07 décembre 1998
04m 37s
Réf. 07099

Notice

Résumé :
L’historien Pierre Vidal-Naquet explique son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie. Il évoque en particulier son action dans l’affaire Maurice Audin. Il se réfère à l’exemple des intellectuels dreyfusards, dont celui de Jean Jaurès.
Type de média :
Date de diffusion :
07 décembre 1998
Source :
A2 (Collection: Le cercle )

Contexte historique

Historien spécialiste de la Grèce ancienne, Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) s’est pleinement engagé contre le recours à la torture pendant la guerre d’Algérie. Prenant pour modèle les intellectuels dreyfusards, et plus particulièrement Jean Jaurès, il milite activement contre une pratique contraire aux valeurs républicaines. Il est aussi hanté par le souvenir de son père, torturé par la Gestapo en 1944 avant d’être tué à Auschwitz avec sa mère.

L’engagement de Pierre Vidal-Naquet contre la torture débute en 1957. Alors assistant d’histoire ancienne à l’université de Caen depuis novembre 1956, il fait publier en avril 1957 dans la revue Esprit un article de son ami Robert Bonnaud témoignant de l’usage de la torture par l’armée française en Algérie. Puis il s’engage pleinement dans l’affaire Maurice Audin. Celui-ci, jeune enseignant de mathématiques à l’université d’Alger, militant communiste anticolonialiste, est arrêté le 11 juin 1957, au cours de la bataille d’Alger, par des parachutistes français puis porté « disparu » à la suite d’une prétendue évasion. En novembre 1957, Pierre Vidal-Naquet prend alors part avec Laurent Schwartz, Jacques Panijel, Luc Montagnier et Michel Crouzet à la création du Comité Maurice Audin, pour obtenir la vérité sur le sort de Maurice Audin. Ce comité, inspiré des comités dreyfusards, se réunit régulièrement jusqu’en 1962.

Puis le 12 mai 1958, à la veille de l’insurrection d’Alger, Pierre Vidal-Naquet publie L’Affaire Audin aux Éditions de Minuit. Dans cet ouvrage, sur la quatrième de couverture duquel il met symboliquement un texte de Jean Jaurès extrait des Preuves, il s’attache à démêler les circonstances de la « disparition » de Maurice Audin. Jugeant son évasion impossible, il défend la thèse de sa mort lors d’une séance de torture. Selon lui, son décès a ensuite été maquillé en prétendue « évasion » par des militaires, embarrassés par le cadavre d’un Européen. Pierre Vidal-Naquet continue par la suite de rassembler une abondante documentation sur la torture. Il agit ainsi à la fois comme militant et comme historien : « De 1958 à 1962, je voulais agir, mais agir en réfléchissant. Pas un instant, je n’oubliai que j’étais historien. » (Mémoires, tome 2).

En mai 1960, il fonde un journal, Vérité-Liberté, avec Paul Thibaud, alors secrétaire de rédaction à Esprit. Ce périodique semi-clandestin combat la torture et soutient insoumis et partisans du FLN. Signataire du « Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », publié le 6 septembre 1960 dans Vérité-Liberté, Pierre Vidal-Naquet est inculpé puis suspendu de ses fonctions d’assistant à l’université de Caen sans privation de son traitement. Il témoigne également à plusieurs procès dont celui du réseau Jeanson en 1960.

Après la guerre, il continue à œuvrer pour le dévoilement des responsabilités de l’armée et de l’État dans le recours à la torture. Dans La Raison d’État, parue en avril 1962 juste après la signature des accords d’Évian, il montre que la torture a bien été une pratique décidée et organisée par l’État. S’il se consacre principalement à ses recherches sur la Grèce ancienne à compter de 1962, il n’en perd pourtant pas de vue la guerre d’Algérie. Il publie ainsi La Torture dans la République en 1972 puis Les Crimes de l’armée française en 1975.

Il ne relâche par ailleurs jamais son action pour que l’affaire Audin ne soit pas étouffée. Il adhère également à l’association « 17 octobre 1961 : contre l’oubli ». Il signe aussi un appel dans L’Humanité le 31 octobre 2000 invitant les plus hauts représentants de l’État à « condamner la torture qui a été entreprise [au nom de la France] durant la guerre d’Algérie. »

Témoignages de Pierre Vidal-Naquet
  • « Une fidélité têtue. La résistance française à la guerre d’Algérie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, avril-juin 1986, p. 3-19.
  • Face à la raison d’État. Un historien dans la guerre d’Algérie, La Découverte, 1989.
  • Mémoires, tome 2, Le Seuil/La Découverte, 1998.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Cet entretien avec l’historien Pierre Vidal-Naquet portant sur son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie est diffusé le 7 décembre 1998 sur France 2 dans l’émission littéraire Le Cercle. Celle-ci, précédemment intitulée Le Cercle de minuit de 1992 à 1998, est présentée par Philippe Lefait, ancien chef du service de politique étrangère d’Antenne 2 et présentateur du journal télévisé de vingt heures.

L’émission du 7 décembre 1998 est consacrée à l’engagement. Cinq hommes sont alors invités pour témoigner de leurs engagements et de la signification de ceux-ci : Pierre Vidal-Naquet, Johnny Clegg, Gérard Garouste, Charles Fiterman et François Gèze. Assis autour de petites tables, dans un décor sans public, ils répondent aux questions de Philippe Lefait. Il ne s’agit cependant pas d’une succession d’entretiens individuels mais d’une discussion ouverte : les invités peuvent échanger entre eux et réagir quand ils le souhaitent. Par ailleurs, lorsque l’un invité s’exprime, la caméra filme aussi en gros plan les autres.

Tous « hommes d’engagement » (Philippe Lefait), ils ont des parcours très différents. Johnny Clegg, chanteur sud-africain, n’a cessé de lutter contre l’apartheid dans son pays. Charles Fiterman, à « l’engagement protéiforme » selon Philippe Lefait, a été ministre communiste chargé des Transports dans les gouvernements de Pierre Mauroy de 1981 à 1984 avant de rejoindre le Parti socialiste en 1998. François Gèze, fondateur et président des Éditions La Découverte à compter de 1983, est pour sa part un éditeur très engagé. Gérard Garouste, peintre français, s’est quant à lui « engagé de plusieurs manières » selon Philippe Lefait, en créant notamment en 1991 La Source, association destinée à l’apprentissage de la peinture par les enfants et jeunes en difficulté.

Pierre Vidal-Naquet est le cinquième invité du Cercle le 7 décembre 1998 et le premier interrogé par Philippe Lefait. Âgé de soixante-huit ans, l’historien spécialiste de la Grèce ancienne vient alors de publier le second tome de ses mémoires, Le Trouble et la lumière, 1955-1998, un an après avoir pris sa retraite de l’École des hautes études en sciences sociales où il enseignait depuis 1966. Dans l’extrait présenté ici, Philippe Lefait, tenant d’ailleurs son ouvrage entre ses mains, l’interroge sur son engagement pendant la guerre d’Algérie. Pierre Vidal-Naquet, relancé à deux reprises, s’exprime ainsi longuement. Il explique son engagement contre la torture pendant la guerre d’Algérie par son histoire familiale – ses parents ont été arrêtés par la Gestapo puis déportés à Auschwitz où ils sont morts –, le contexte général de la décolonisation et les inégalités dont étaient victimes les Algériens. Il évoque ensuite son action dans l’affaire Maurice Audin avec la publication en 1958 de L’Affaire Audin, son tout premier ouvrage : « Mon travail d’historien a consisté (…) à reconstituer ce qui s’était réellement passé » ; « nous avons démontré qu’une comédie infâme avait été jouée ». Pierre Vidal-Naquet rattache enfin son engagement au modèle des intellectuels dreyfusards et plus particulièrement à Jean Jaurès, auteur en 1898 des Preuves, dans lequel il avait démontré l’innocence d’Alfred Dreyfus et la culpabilité des plus hautes autorités militaires et politiques.
Christophe Gracieux

Transcription

Philippe Lefait
Pierre Vidal-Naquet, j’aimerais vous poser la question de votre engagement, des raisons de votre engagement pendant la guerre d’Algérie.
Pierre Vidal-Naquet
Écoutez, les choses sont assez simples. Pendant la guerre, mon père et ma mère ont été arrêtés et déportés à Auschwitz. Pour les mêmes raisons que le père de Charles Fiterman. Mon père a été torturé. L’idée que, une armée française puisse à son tour torturer me révoltait en profondeur. Et pourtant, on l’a appris très vite. Bon, en dehors de cela, il y avait ce phénomène mondial de la décolonisation. Il avait commencé par la révolte des Vietnamiens. Et la guerre d’Indochine est la première guerre coloniale contre laquelle je me sois personnellement révolté, même si j’étais trop jeune pour agir effectivement. Alors l’Algérie, c’était juste de l’autre côté de la Méditerranée, et on affectait, le discours de Guy Mollet le montre encore, de mettre dans le même panier le million d’européens qui étaient quand même les privilégiés même s’il y avait des européens pauvres, et les huit ou neuf millions de musulmans qui constituaient la masse du peuple algérien, et qui avaient connu cette absurdité qui était le système des deux collèges électoraux, un million d’européens avaient la même puissance électorale que neuf millions de musulmans. On a tout à fait oublié cela parce que ce n’est même plus concevable, et il y avait cette révolte qui n'était pas contrainte, personne ne forçait les Algériens à se révolter, à s’engager. Il y avait cette révolte qui était organisée par un petit groupe, sans doute, mais qui se faisait, en partie, au nom des valeurs pour lesquelles la France, une partie de la France avait combattu pendant la guerre. Par conséquent, les mêmes valeurs qui nous avaient conduit à lutter contre les nazis nous conduisaient, nous, quand je dis nous, beaucoup de jeunes gens, y compris des jeunes gens du parti communiste naturellement, et beaucoup de chrétiens aussi, à s’insurger contre ce qui se passait, à ce moment-là en Algérie.
Philippe Lefait
Vous avez... Vous êtes à la fois militant et historien dans l’affaire Maurice Audin par exemple. Cet homme qu’on arrête, et qu’on dit évadé quelques jours plus tard, alors qu’en fait il a été étranglé.
Pierre Vidal-Naquet
Maurice Audin a été arrêté le 11 juin 1957, et il a disparu le 21 juin de la même année.
Philippe Lefait
Évadé ont dit les autorités.
Pierre Vidal-Naquet
Les autorités ont dit qu’il était évadé. Mon travail d’historien a consisté, avec l’aide de Jérôme Lindon, aux Éditions de Minuit, à reconstituer ce qui s’était réellement passé. Et ce que nous avons démontré à ce moment-là, c’est que, une comédie infâme avait été jouée, qu’un lieutenant parachutiste avait joué le rôle de Maurice Audin.
Philippe Lefait
Qui a eu tous les honneurs de la République après.
Pierre Vidal-Naquet
Ce lieutenant parachutiste a terminé sa carrière comme colonel et commandeur de la Légion d’Honneur. Je pense qu’il la porte...
Philippe Lefait
Pierre Vidal-Naquet dans... dans vos mémoires, on comprend l’indignation, le travail de l’historien, le travail sur l’histoire de l’histoire, comment est-ce qu’on concilie un travail qui veut la vérité et l’indignation ?
Pierre Vidal-Naquet
Écoutez, il y avait eu un exemple qui avait été donné à la fin du siècle dernier, c’était celui de l’engagement des intellectuels dans l’affaire Dreyfus, et pour citer un exemple célèbre, Jaurès avait publié, en 1898, un petit livre qui s’appelait Les Preuves. Et c’est un extrait de ce petit livre que j’ai mis sur la quatrième de couverture de l’affaire Audin lorsque celle-ci a été publiée en mai 1958.
Philippe Lefait
Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, Le trouble et la lumière, 1955-1998.

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