Le rayonnement de la culture d'oc

Par Yan Lespoux et Marie-Jeanne Verny, Université Paul-Valéry Montpellier 3 ; Benjamin Assié, Jordan Saïsset et Marion Cornet, CIRDOC - Institut occitan de cultura

# Présentation

Ce parcours s'attache à montrer le renouveau et le rayonnement mondial de la culture d'oc.

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Introduction

Depuis cinquante ans, les changements successifs de société et la disparition progressive de la langue ont paradoxalement eu pour effet d’éveiller les consciences et de raviver les pratiques. En dehors du seul espace français, le renouveau culturel occitan s’affirme ainsi dans un mouvement mondial au sein duquel naviguent les particularismes.

Aujourd’hui, la culture occitane rayonne de nombreuses manières à travers le globe, au fil des idées et des regards, des études et des créations. Bien que confrontée à un refus séculaire lié au nationalisme français, elle n’a de cesse d’avancer et de se réinventer, ici et ailleurs, dans les mains de celles et ceux qui en ont perçu toute la richesse ainsi que l’impérieuse nécessité de la faire figurer au cœur même de la culture française, redevenue par là même multiple. Mieux encore : multiculturelle.

# Un enseignement qui se démocratise, une recherche largement internationale

Le rayonnement de l’occitan passe bien entendu par son enseignement et son étude. L’école est aujourd’hui le lieu où, faute de transmission familiale, sont formés la quasi-totalité des nouveaux locuteurs. La présence de cet enseignement dans les établissements scolaires, les projets pédagogiques qui y sont liés, permettent à la langue et la culture d’oc de rayonner au sein de l’école mais aussi en dehors en sollicitant parents, institutions et société locale. Les dynamiques qui se mettent en place autour de projets d’écoles ou de classes bilingues participent à la diffusion de la langue mais aussi à la simple mais essentielle prise de conscience de son existence. Par ailleurs, des associations nées dans le dernier tiers du XXe siècle - la Fédération des enseignants de langue et culture occitanes (FELCO), ou encore ÒC-BI pour les parents d’élèves scolarisés en cursus bilingues - accompagnent le développement de l'enseignement public et relaient les revendications auprès des autorités (Ministère, rectorats).

La présence de l’occitan dans l’école publique et à l’Université permet aussi de lui rendre une dignité que des décennies de recul dans la société, de ravalement à un statut de « patois » ont érodé. Il est d’ailleurs significatif que le développement des effectifs d’élèves suivant un enseignement d’occitan augmentent considérablement à partir de la fin des années 1960, en même temps que se développe un discours culturel – à travers notamment la Nòva Cançon occitane – et une politique de reconquête linguistique.

Si les études occitanes existaient déjà à l’Université auparavant, le fait que l’enseignement supérieur se démocratise leur permet à cette période de toucher un public plus large, et la création de véritables cursus dédiés leur assure une meilleure reconnaissance. Elles permettent aussi d’élargir encore le champ de la recherche. Celle-ci, d’ailleurs, ne se cantonne pas aux universités françaises. Partout dans le monde, des universitaires se consacrent à la matière occitane, que ce soit sur le plan de l’étude de la littérature médiévale, de la linguistique, de la sociolinguistique, de l’histoire ou de la littérature contemporaine. L’Association internationale d’études occitanes (AIEO), créée en 1981, fédère ces chercheurs et participe ainsi au rayonnement international de la langue et de la culture occitanes.

# Une littérature mieux diffusée et traduite dans de nombreuses langues

Depuis 1968, si la littérature d’oc a vu s’éteindre nombre de figures majeures – parmi lesquelles Jean Boudou (1975), René Nelli (1982), Léon Cordes (1987) Marcelle Delpastre (1998), Max-Philippe Delavouët (1990), Félix Castan (2001), Max Rouquette (2005), Robert Lafont (2009), Yves Rouquette (2016) – elle n’en a pas moins produit des voix nouvelles qui s’expriment par les canaux traditionnels du livre ou des revues, mais aussi de la chanson, du théâtre et aujourd’hui du numérique, à l’instar de l’espace de création littéraire « Diu Negre » consacré aux genres populaires jusqu’ici peu investis par l’écriture occitane : science-fiction, policier, fantasy, etc.

L’édition se structure, d’abord autour de l’IEO qui crée la collection « A tots » à l’initiative de Jean Larzac : grâce à son réseau de sections départementales et de cercles, l’association popularise les textes des grands auteurs contemporains. On assiste ensuite à une multiplication des maisons d’édition qui diversifient les propositions éditoriales en fonction d’un lectorat qui évolue : Jorn et Reclams (poésie et création littéraire), Per noste (langue et littérature occitane en Gascogne), Vent Terral, Trabucaire (éditeur d’occitan et de catalan), Fédérop, fondé par le regretté Bernard Lesfargues, Letras d’òc, L'Aucèu libre ou encore, côté mistralien, L'Astrado ou A l'asard Bautezar ! Les très anciennes revues Gai Saber, OC, ou Reclams accueillent la création et permettent la critique. Au niveau national, la revue Europe, selon une tradition qui date de l’après-guerre, fait une place régulière à la création et à la critique occitanes. Des éditeurs, en particulier Letras d’òc et Per Noste, valorisent aussi la traduction et il est désormais possible de lire en occitan Steinbeck, Lovecraft, André Brink et bien d’autres.

Même si les études d’oc au niveau international s’intéressent surtout aux troubadours, plusieurs colloques internationaux ont, depuis 1968, fait la preuve que l’intérêt pour la littérature occitane contemporaine dépasse bien nos frontières. En 2015 paraît la première anthologie de la littérature d’oc en anglais, Grains of gold : An anthology of occitan literature (ed. F. Boutle, 2015) tandis que la traduction en langue étrangère de grands textes occitans continue à bon rythme : Jean Boudou en espagnol (El Libro de los finales, ed. Club Editor, 2018), Max Rouquette en allemand (Grünes paradies, ed. Verlag der Apfel, 1995) ou en catalan (Verd paradís, ed. Galerada, 2005), Bernard Manciet en anglais (ed. F. Boutle, 2015) pour n’en citer que quelques-uns.

# Des artistes qui s’exportent

Au milieu des années 1980, les jeunes musiciens et ethnomusicologues Daniel Loddo et Claude Sicre partent au Brésil pour se nourrir de la rencontre des folklores d’ici avec ceux d’ailleurs. Ce sera une réussite : au-delà des universalismes, ils y retrouveront même la trace des troubadours, qui infuse encore à ce jour dans les pratiques et les chansonniers populaires du Nordeste. Le fait est marquant, car il aura, avec d’autres bien sûr, une influence importante sur la perception de la création dans le domaine occitan, et sur la perception de la culture occitane tout court : une culture multicolore, faite de mélanges, d’aller-retour et d’emprunts. Bref, une culture choisie et vivante car en mutation permanente, qui utilise le phénomène de globalisation pour faire se rencontrer les particularismes.

Le fait ne date pas d’hier. Au-delà du continent américain, le renouveau folk emporte avec ses luttes et ses idées, dès les années 1960, une grande partie de l’Europe, et fascine jusqu’au Japon (la chanteuse Rosina de Pèira collaborera par exemple avec le groupe de rock noise nippon Acid Mothers Temple). De leur côté, les littératures occitanes continuent de manifester ce désir d’ailleurs, de commun pluriel.

Les rattachements de l’occitan à l’espace méditerranéen sont multiples. À l’opposé de toute « gauloiserie », et dans un pays aspiré par sa capitale administrative, ils marquent une grande partie du renouveau des pratiques musicales du domaine occitan, qui retrouvent là de quoi se renouveler ou s’exporter tout en se ressourçant. Terreau des plus fertiles, l’Italie est en première ligne, des Vallées occitanes du Piémont à la Calabre, avec un ancrage tout particulier sur le renouveau folk, chansonnier ou polyphonique provençal. Du Còr de la Plana, qui jouera sur les scènes les plus prestigieuses à travers le monde, au festival des Rescòntres de la Mar en passant par le groupe culte de rock alpin italien Lou Dalfin... En s’exportant ainsi, les musiciens occitans (re)trouvent notamment un autre rapport à la langue, aux langues, que celui présent dans l’Hexagone, plus clivé. Ainsi, pour le chanteur marseillais Manu Théron, ce qui est tout particulièrement riche d’enseignement, c’est qu’en dehors de l’espace français, « on ne nous pose pas la question du pourquoi l’occitan ? ».

Dans un pays divisé entre sa capitale, Paris, et tout ce qu’il y a autour, la « province » (désignation méprisante signifiant littéralement « pays vaincu »), quitter les contreforts pyrénéens pour partir jouer à LA ville, c’est déjà un voyage en soi. À l’instar du groupe Nadau, qui embarquera avec lui, et cela à plusieurs reprises, une bonne partie du Béarn pour remplir l’Olympia de toute l’âme d’un pays gascon devenu exotique malgré lui…

Aujourd’hui, le domaine musical occitan est à l’image du marché international de la musique : multiple mais interdépendant, professionnel et connecté. Il avance ainsi toujours avec son temps, mais cela sans oublier la force vitale et créatrice que constitue la transmission. C’est que, depuis près de cinquante ans, la langue a pleinement investi l’espace public.

# Du collage d’affiche clandestin au marketing : l’occitan se diffuse

Dès 1968 le mouvement occitan apprend des étudiants des Beaux-Arts la technique de la sérigraphie qui permet une floraison d’affiches et donnera un style si particulier aux événement de mai, à Paris comme dans de nombreuses villes de France. La première affiche née de cette rencontre a aujourd'hui valeur de monument pour toute une génération avec son slogan : Òme d’òc, as drech a la paraula : Parla !. La décennie 1970 sera celle des affiches, des pancartes, des banderoles, des graffitis sur les platanes au bord des routes et sur les murs : partout la langue s’affiche et revendique. Ces supports éphémères popularisent le terme d’occitan pour nommer la langue et le concept d’Occitanie. Ils diffusent également l’orthographe d’une langue qui s’est patiemment restaurée depuis la fin du XIXe siècle. L’Institut d’Estudis Occitans, alors véritable fabrique militante, profite de son réseau qui irrigue jusqu'aux cantons et aux communes..

Plus récemment, c’est l’économie locale qui s’empare du pouvoir marketing de la langue occitane. En 1995 une eau de Lozère fait appel au réalisateur américain Ridley Scott pour la réalisation d’un spot publicitaire, reconnu comme un des grands succès du storytelling : « E que s’apelariá Quezac ». Le slogan donne déjà toutes les qualités marketing de l’usage de l’occitan : profondeur du temps, authenticité, imaginaire positif, etc. Dans un monde de plus en plus critique face à la mondialisation libérale, à la menace qu’elle fait peser sur l’économie locale comme sur la biodiversité, la référence occitane devient un atout pour séduire le consommateur. Des entreprises de produits occitans, comme Macarèl ou Adishatz, se créent sur cette tendance de fond tandis que des collectivités territoriales revoient leur stratégie de marketing touristique à partir de l’actif occitan sous-exploité, comme le Département du Tarn et sa marque Tarn còr d’Occitània.

Côté action publique, le développement de la signalétique bilingue (entrées de communes, panneaux directionnels) fait aussi partie des grandes avancées de la période.

Ainsi, à la fin de la décennie 1990, nul n’ignore plus que ce « pays » a une langue, l’occitan, et un nom - certains diraient plus volontiers un concept - « l’Occitanie ». Les enquêtes sociolinguistiques menées dans les années 1990 et 2000, en parallèle du développement d’une action publique en faveur de l’occitan, confirment le recul important du terme « patois », en même temps que le « désir d’occitan » se fait de plus en plus sensible dans une société attentive aux questions de sauvegarde de la diversité, qu’elle soit naturelle ou culturelle.

# L’occitan bénéfique

Cantonné pendant des siècles à la sphère du privé et du local, banni de la bouche des enfants à l’école à coup de punitions et d’humiliations, indigne de la culture légitime et officielle, l’occitan, à l’instar de nombreuses autres langues de France, semble prendre sa revanche au tournant du XXIe siècle. Dans une société inquiète d’une mondialisation trop vaste et incontrôlée, crispée sur les questions d’identités, l’occitan apparaît désormais comme une « valeur » qu’élus et responsables convoquent à l’envie pour prôner le « vivre-ensemble » autour de deux notions mythiques et lentement mûries par le mouvement occitan lui-même : « convivéncia et paratge ».

En ce début de XXIe siècle, la spécificité culturelle apparaît comme le moteur de tous les bienfaits. Sur le plan du tourisme, finie la « Floride française » tant dénoncée par les Occitans des années 1960 et 1970 : place à la valeur de l’expérience authentique attendue par les visiteurs. L’enracinement dans le territoire devient le sésame du développement.

C’est le cas aussi dans les secteurs audiovisuel et de l’innovation numérique : de la création de médias tout en occitan (Jornalet.com, ÒCtele, TèVéÒc, etc.) à la renaissance de l’industrie du doublage cinématographique (Conta’m) en passant par la création d’un grand portail numérique dédié au domaine occitan (Occitanica), c’est tout une économie qui se met en place, offrant des perspectives de carrière à une génération de jeunes occitanophones.

Au niveau global, l'après-11 Septembre 2001 a fait apparaître la nécessité de déclarer solennellement l'égale dignité des cultures autour de la convention de l’Unesco sur la diversité culturelle (2005), puis de définir un nouveau champ du patrimoine, le « patrimoine culturel immatériel ». Conçue pour les sociétés non occidentales, la notion va immédiatement résonner comme une reconnaissance tant espérée pour les acteurs de l’occitan : fini le folklore, fini le préjugé de sous-culture, l’enjeu est désormais de maintenir et faire vivre le patrimoine culturel populaire de l’oralité, des savoir-faire, de la vie collective. C’est même un enjeu global du XXIe siècle.

© photo d'illustration : CIRDOC