Le nouveau théâtre anglais : Le Gardien d'Harold Pinter

11 novembre 1969
03m 10s
Réf. 00204

Notice

Résumé :

Le critique Martin Esslin est interrogé sur les liens entre ce qu'il a appelé le « Théâtre de l'Absurde » et les nouvelles dramaturgies anglaises des années soixante. L'essayiste souligne les liens entre Pinter et Beckett, tout en soulignant également l'attachement de l'auteur du Gardien à un héritage naturaliste. Le reportage continue avec un extrait du Gardien, d'Harold Pinter, mis en scène par Jean-Laurent Cochet en 1969 au théâtre Moderne. L'extrait présente un dialogue entre les personnages de Davies et Aston, respectivement interprétés par Jacques Dufilho et Sacha Pitoëff.

Date de diffusion :
11 novembre 1969
Source :

Éclairage

Harold Pinter (1930 - 2008) est un écrivain, dramaturge et metteur en scène britannique. Natif d'un faubourg populaire de Londres, fils d'artisan, Pinter met à l'honneur dans ses textes la langue populaire londonienne. Témoin de la misère sociale de son quartier, confronté très tôt à la Seconde Guerre mondiale, il fait partie d'une génération d'auteurs très marqués par les bombardements de Londres et les atrocités de la guerre, qu'il vit en tant qu'enfant. Le Gardien, sa sixième pièce, est également celle qui lui ouvre le succès. Publiée en 1959 et créée au Arts Theatre à Londres le 27 avril 1960, cette pièce amènera le public et la critique à s'intéresser aux pièces précédentes de Pinter, parmi lesquelles L'Anniversaire.

La pièce Le Gardien (The Caretaker) est donc publiée en 1960. Elle met en scène trois personnages : Aston, un jeune homme un peu simple et très généreux, qui offre l'hospitalité à un clochard du nom de Davies. Aston vit dans la maison de son frère cadet Mick. Lorsqu'Aston invite Davies chez lui, manifestement dans le but de l'aider, ce dernier s'installe et empiète sur la vie des deux frères, révélant un caractère plutôt désagréable (raciste, opportuniste, colérique...). Mick n'accepte qu'avec difficultés la présence de Davies, mais ce dernier reste malgré tout. La générosité d'Aston est mise à mal par l'irascibilité de Davies, dont il finit par souhaiter le départ. Le vieil homme tente alors de monter les frères l'un contre l'autre, mais en vain. La pièce se clôt sur une énième supplique de Davies à Aston, mais ce dernier a renoncé à aider le vieil homme. Le personnage de Davies, le clochard hébergé par les deux frères, est représentatif de l'univers de Pinter. S'il est, au premier abord, un clochard « comme un autre », il présente une faculté troublante à s'inventer des vies, et à transformer la réalité à sa guise. Extrêmement bavard, parlant sans destinataire précis, il semble s'adresser à Aston, avec qui ne s'instaure pourtant jamais un véritable dialogue. L'extrait présenté illustre cette faillite du dialogue : On voit que, très rapidement, Aston (Sacha Pitoëff) se désintéresse des paroles de Davies (Jacques Dufilho) et s'absorbe dans une autre activité – la recherche des chaussures. Pour autant, le clochard continue son histoire, imperturbable, ne tenant pas compte des répliques de son interlocuteur. La mise en scène de Jean-Laurent Cochet illustre aussi parfaitement les décors de Pinter, souvent très fournis, remplis d'objets hétéroclites qui entourent les personnages.

Comme l'affirme Martin Esslin, Pinter est très influencé par la dramaturgie de Beckett, tout en conservant, au premier abord, des situations plus « naturalistes », qui semblent normales et anodines. Mais, par le biais d'actions inexplicables, ces situations banales se transforment rapidement en des scènes menaçantes à la fois inquiétantes et férocement comiques. De Beckett, Pinter hérite également une précision extrême dans la construction du drame, où les éléments basiques du théâtre se trouvent bousculés et mis à mal. De la même façon, l'auteur conserve des décors très fournis, symptomatiques d'un théâtre bourgeois, dont il se plaît à souligner ironiquement l'inutilité. La chaleur d'un foyer peut alors se muer en un lieu inquiétant et sombre, tout comme une conversation en apparence anodine fourmille de détails sinistres, révélant des pulsions sourdes des personnages, laissant le spectateur dans un trouble constant.

Pour Martin Esslin, le Théâtre de l'Absurde illustre le sentiment de déréliction et d'incompréhension qui toucha la majorité du monde après la Seconde Guerre mondiale. En ce sens, Pinter se place comme un héritier direct de l'Absurde, parce que ses dramaturgies, dans la droite ligne de celles de Beckett, dénoncent l'horreur cachée par les hommes et l'absurdité du monde, avec des ressorts toutefois différents.

Anaïs Bonnier

Transcription

Journaliste
Estimez-vous Martin Esslin que ce que j’appelle l’anti-théâtre, ce que vous appelez notre théâtre de l’absurde a exercé une influence sur le nouveau théâtre anglais ou pas du tout.
Martin Esslin
Il y a eu toujours une liaison assez étroite entre la nouvelle vague anglaise et le théâtre de l’absurde français. La différence, je crois, vient de la différence des caractères nationaux, les anglais sont plus concrets. Alors Pinter, que je crois, est l’écrivain le plus influencé de Beckett, en même temps écrit des choses qui aussi fonctionnent sur un plan tout à fait naturaliste. Ils sont absurdes et oniriques d’un côté, mais tout à fait naturalistes de l’autre côté. Ils existent sur ces deux plans.
Journaliste
De Pinter nous connaissons déjà en France L’Anniversaire, l’Amant, La Collection, Le Retour. Chez Harold Pinter, les personnages se déplacent dans un univers que rien ne justifie, que rien n’explique, qui échappe à toute logique. Ainsi, à propos du Gardien, quelqu'un voulant découvrir au-delà de l’action réaliste un sens symbolique demanda à Pinter : "en somme votre pièce, Le Gardien met en scène sous forme allégorique Dieu, Jésus-Christ et l’homme en tant que créature souffrante". Pinter répondit très simplement, non, elle met en scène deux frères qui engagent un gardien. L’un de ces frères est Sacha Pitoëff, le gardien, un clochard c’est Jacques Dufilho.
Comédien 1
Je vais vous dire, vieux ! Vous auriez pas une paire de chaussures en trop.
Comédien 2
Quelle chaussure ?
Comédien 1
[C'est fini], les monastères m’ont encore laissé tomber.
Comédien 2
Où ça ?
Comédien 1
Là-bas, à Luton, au monastère de Luton là-bas. J’ai un copain à [inaudible], vous voyez, j’ai ce copain [inaudible] dans les toilettes.
Comédien 2
J’en ai peut-être une paire.
Comédien 1
Oui, il était dans les toilettes. Il tenait peut-être les meilleures toilettes qui existent, il tenait peut-être les meilleures toilettes. Il me glissait toujours un bout de savon à chaque fois que j’y allais, du très bon savon hein. Il faut qu’ils aient le meilleur savon. J'étais jamais sans un bout de savon chaque fois qu’il m’arrivait de traîner du côté de [inaudible].
Comédien 2
En voilà des marrons.
Comédien 1
Non, mais il n’y est plus maintenant, il est parti. C’est lui qui m’avait parlé de ce monastère, juste de l’autre côté de Luton. Il avais entendu dire qu’il donnait des chaussures.
Comédien 2
De bonnes chaussures sont indispensables.
Comédien 1
Quoi ? Les chaussures pour moi, question de vie ou de mort.