Glissement de terrain au plateau d'Assy

16 avril 1970
04m 39s
Réf. 00035

Notice

Résumé :

Le plateau d'Assy vient de subir un glissement de terrain particulièrement meurtrier. 70 victimes sont à déplorer, notamment dans le sanatorium du Roc des Fiz. 350 sauveteurs ont œuvré pour trouver d'autres blessés. De son lit d'hôpital, une salariée du sanatorium raconte l'accident et son sauvetage.

Date de diffusion :
16 avril 1970
Source :
ORTF (Collection: JT 20H )

Éclairage

La catastrophe du plateau d'Assy, survenue le 5 avril 1970, résulte d'une coulée de boue qui a affecté un sanatorium pour enfants et provoqué la mort de 71 personnes. Cette catastrophe, intervenue sur la commune de Passy (proche de la ville du Fayet, connue pour son thermalisme), a suscité une très vive émotion. Le reportage, diffusé le 16 avril 1970 sur la 1ère chaîne de l'ORTF, effectué sur les lieux mêmes, avec une forte interpellation du public, vise à rendre compte de l'ampleur de la tragédie.

Que voit-on dans ce reportage ? Tout d'abord des sauveteurs ou, plus exactement, une armée de sauveteurs qui occupe le terrain de la catastrophe. Ils témoignent par leur présence de l'importance de l'élan de solidarité. Ils font ce qu'ils peuvent, même si, comme l'indique le journaliste, il n'y a plus grand chose à faire. C'est une impression d'impuissance qui se dégage de cette foule d'hommes qui, sans grand espoir, continuent à creuser, fouiller la masse de terre qui s'est déversée. On voit aussi – plus exactement on entend – un expert anonyme expliquant les raisons de ce désastre qui, dit-il, est à la fois inédit (ce n'est pas une avalanche) et imprévisible (il résulte d'une situation vraiment exceptionnelle). Enfin, une jeune fille survivante rend compte, sur un lit d'hôpital, de son expérience d'où, une nouvelle fois, ressort un sentiment d'impuissance. Les images qui suivent, muettes, ne font qu'en rajouter à propos d'une situation qui, telle qu'elle est présentée, est l'exemple même de la fatalité. Une « fatalité » dont on devine cependant les causes lorsque sont faits de larges plans du sanatorium et de l'important massif, situé juste au-dessus.

Mais que ne voit-on pas ? Tout d'abord des témoins, parfois victimes de l'événement, qui remettent en cause cette fatalité. Ce sont notamment des employés du sanatorium qui rappellent qu'un écoulement s'était déjà produit quelques jours auparavant, que des alertes ont été lancées (en raison de fissures dans le bâtiment) et que celles-ci n'ont pas été prises en compte par le responsable de l'établissement. De même, ne voit-on pas comment ce responsable se justifie et s'exonère de toute responsabilité, estimant qu'il avait pris les mesures adaptées à la situation et qu'il ne voulait pas susciter de craintes inutiles. Des interpellations publiques ont donc eu lieu à d'autres moments, alors que cette vidéo se concentre sur le caractère fatal de l'événement.

L'intérêt principal de cette archive télévisuelle est qu'elle montre un mode de traitement médiatique d'une catastrophe qui est sur le point d'être dépassé. Après la catastrophe du plateau d'Assy, mais également après celle du Val d'Isère qui s'est produite peu auparavant (avalanche survenue en février 1970 et ayant entraîné la mort de 39 jeunes, ensevelis), les experts ne pourront plus dire qu'un tel risque était imprévisible voire inimaginable. De même, les responsables ne pourront plus se contenter de dire qu'ils ont agi comme il leur semblait raisonnable de le faire. Quant aux victimes, elles n'apparaîtront plus seulement comme des personnes subissant des événements et auxquelles il faut porter secours. Elles deviendront des acteurs demandant des comptes, exigeant des réparations morales voire matérielles. C'est d'ailleurs à la suite de ces événements, ayant conduit à la mise en cause et à la condamnation de différentes autorités, que des politiques de prévention des risques naturels en montagne ont été véritablement engagées.

Claude Gilbert

Transcription

Claude Manuel
Il n’y a pratiquement plus d’espoir. Cette phrase que l’on ne voudrait jamais entendre, cette phrase que l’on n’ose jamais prononcer sur le lieu d’une catastrophe, aussi dramatique soit-elle, cette phrase, elle s’impose ici pratiquement dans cet enchevêtrement de béton, de pierre, de boue. Pensez qu’à l’instant, il y a au-dessous de nos pieds, par exemple, 15, 20 voire peut-être même 30 mètres de béton et de boue accumulés. Malgré cela, c’est avec rage que 350 sauveteurs, pendant toute la nuit, pendant toute la journée, ont continué à se battre. Vous les voyez pelles en main, à se battre pour essayer malgré tout de réaliser l’impossible, d’arracher un soupir ; et de se battre contre le flanc de cette montagne qui a brusquement basculé dans la nuit et qui a anéanti 70 victimes, pour le moment, c’est le bilan.
(Silence)
Roger Frison Roche
Etablissement. Ce qui se produit aujourd’hui n’a rien à voir avec les avalanches, absolument rien. Cette catastrophe pourrait se produire au mois d’août, elle aurait pu se produire au mois d’août, après 15 jours de pluie torrentielle. L’eau a été amenée par la fonte des neiges sur cette paroi où, en temps normal et à cette époque, dans ce versant ensoleillé, il n’y a pas d’accumulation de neige, elle fond pendant tout l’hiver.
Claude Manuel
Parfaitement imprévisible.
Roger Frison Roche
C’est parfaitement imprévisible.
(Silence)
Inconnue
J’ai été réveillée par du bruit, j’ai pensé à l’avalanche. Bon, parce que ça avait bien le bruit caractéristique, on en entend pas mal quand même. Alors ce que j’ai fait, je me suis mise sous mes draps. Je me suis mis la tête entre les mains pour essayer de me protéger, bouger, il n’en était pas question.
Claude Manuel
Vous avez été balayée, il s’est passé quelque chose dans la pièce où vous étiez ?
Inconnue
Ecoutez, je crois que, j’ai senti que je tombais, mais je n’ai pas senti avoir été balayée, emportée, vous voyez ?
Claude Manuel
Où vous êtes-vous retrouvée ?
Inconnue
Je crois que je suis restée sous mon lit.
Claude Manuel
Que s’est-il passé dans votre chambre, dans la pièce ?
Inconnue
A minuit, on ne voit rien du tout alors je ne peux pas vous dire, mais je crois que ça devait être très, très encombré.
Claude Manuel
Comment vous êtes-vous sortie de cette position ? Comment avez-vous réagi ?
Inconnue
Ah, très mal au départ puisque j’ai, enfin, comme tout le monde, je me suis paniquée, j’ai crié, j’ai appelé au secours, bien sûr. Et j’entendais des gens qui venaient, les gens du pavillon en dessous, je suppose. Et puis, ils ont commencé à gratter à mes pieds. Alors là j’ai, j’ai appelé un petit peu et puis toute façon ils ne m'entendaient pas. Je me suis arrêtée et eux ils sont partis. Alors, c’était un peu la panique, bien sûr. Et puis surtout ce qu’il y avait, c’est que j’étouffais, parce que j’étais prise par la terre et puis j’étais dans une position où je ne pouvais pas bouger, sur le côté.
Claude Manuel
Comment ils vous ont dégagée, finalement ?
Inconnue
On m’a dégagée par les pieds, parce que j’avais, j’avais que les pieds qui bougeaient, et alors j’ai fait tomber un peu de graviers, ils ont entendu qu’il y avait quelque chose après je me suis mise à hurler et puis ils m’ont dégagée par les pieds. Ils ont dégagé les pieds ensuite, il m'ont fait un endroit un peu pour respirer parce que je ne respirais presque plus.
Claude Manuel
Vous étiez responsable d’un certain nombre d’enfants, que se passait-il pour eux, à ce moment-là ?
Inconnue
Je ne peux pas vous dire, pour la bonne raison que, qu'on n’était pas du tout dans le même pavillon. Nous, on dormait, quand on avait fini notre travail. Je sais que les enfants, ils ont été bloqués, je crois, mais
Claude Manuel
Vous avez pensé à eux ?
Inconnue
Oui, beaucoup, bien sûr !
Claude Manuel
Comment ?
Inconnue
Surtout aux autres, aux filles qui étaient à côté, tout ça.
(Silence)