Parcours thématique

Le théâtre politique et les festivals

Sidonie Han

Introduction

« Il faut, dans cette optique, affirmer que si ce qui fait politique est bien ce qui résiste au cadre de la consensualité, n'emprunte pas les déterminations étatiques et de l'ordre de l'énoncé ou de la manifestation [...], alors le "théâtre politique" ressort plus de l'exception que de la règle. » [1]

Il existe de nombreuses façons d'aborder la question du théâtre politique en France. Quelques ouvrages (étrangement peu au vu de l'ampleur du sujet) s'y sont attaqués, par des prismes différents, et l'on peut également se référer aux écrits des metteurs en scène et théoriciens du théâtre comme Erwin Piscator ou Bertolt Brecht. Articuler le théâtre politique avec l'histoire des grands festivals de la seconde moitié du XXe siècle en France permet notamment d'aborder le festival de Nancy, qui fut l'un des festivals les plus importants de cette époque, ainsi que le OFF du festival d'Avignon, né dans les années 60 sous l'impulsion de compagnies locales. Ces festivals s'inscrivent dans une époque de bouleversement, aussi bien au niveau théâtral que dans la société en général. Tant au niveau esthétique que dans les moyens de production et de diffusion, une nouvelle génération théâtrale se manifeste au début des années 60, estimant qu'un autre monde doit s'accompagner d'un autre théâtre.

[1] NEVEUX Olivier, Théâtres en lutte, le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd'hui, La Découverte, Paris, 2007, p. 265.

Les années 60

Le milieu des années 60 marque un tournant dans l'engagement politique théâtral. Non pas qu'il ait été inexistant auparavant, bien au contraire, mais il prend une toute autre forme et marque le début d'une certaine désillusion face aux changements intervenus à la Libération. Les acteurs de la décentralisation, très actifs dans les années 50, deviennent des hommes établis. La plupart ont obtenu des structures et des subventions, et la génération suivante, celle qui est née à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ne se satisfait plus d'un théâtre qui lui semble à la fois trop classique et trop consensuel, pas assez combatif.

Suite au premier mouvement de décentralisation, une nouvelle vague décide d'installer le théâtre dans les banlieues-dortoirs, au milieu des bidonvilles, dans une démarche résolument politique : penser un théâtre qui s'adresse aux ouvriers, aux travailleurs immigrés, à tous ceux qui sont tout en bas de l'échelle sociale. C'est le cas de Pierre Debauche et de sa compagnie, qui créent un festival à Nanterre, au milieu des bidonvilles, ou de Guy Rétoré qui met en place des navettes depuis Montreuil jusqu'à son théâtre.

Les débuts du Théâtre des Amandiers à Nanterre, avec Pierre Debauche

Les débuts du Théâtre des Amandiers à Nanterre, avec Pierre Debauche
[Format court]

Pierre Debauche est interviewé autour de son projet théâtral à Nanterre. Il a installé un chapiteau sur un terrain vague et propose un festival durant le mois de mai 1965, adressé à tous les publics de Nanterre ; enfants, adultes, travailleurs immigrés... Il propose notamment un spectacle joué en quatre langues : arabe, français, espagnol et portugais.

05 jan 1967
05m 01s
Fiche (00388)
Le TEP de Guy Rétoré

Le TEP de Guy Rétoré
[Format court]

Après une présentation par Guy Rétoré du TEP (Théâtre de l'Est Parisien), plusieurs spectateurs, principalement ouvriers, sont interviewés. Ils racontent comment ils en sont venus à prendre des abonnements collectifs au théâtre, notamment grâce au car mis en place par le théâtre depuis Montreuil. On voit également quelques extraits de On ne sait jamais tout de Pirandello.

2006
03m 42s
Fiche (00391)

Leur démarche rejoint celle de Jean Vilar avec le festival d'Avignon et le Théâtre National Populaire, mais ils tentent d'aller plus loin. Si Jean Vilar a réussi à faire venir un public issu des classes moyennes, eux désirent s'adresser directement à ceux qui travaillent dans les usines.

À cela s'ajoute une volonté de changer les méthodes de travail, et d'explorer de nouvelles dramaturgies et de nouvelles esthétiques. C'est le temps des créations collectives, des laboratoires de recherche sur le corps de l'acteur, des remises en question de l'art dramatique.

Ariane Mnouchkine présente <i>Les Clowns</i> au festival d'Avignon

Ariane Mnouchkine présente Les Clowns au festival d'Avignon
[Format court]

Après un extrait du spectacle Les Clowns, Ariane Mnouchkine répond aux questions du journaliste. Elle explique comment ils ont travaillé : l'improvisation, les personnages comiques traditionnels, le clown.

23 juil 1969
03m 59s
Fiche (00108)

Le festival de Nancy

C'est dans ce contexte que se créé le festival de Nancy. En avril 1963, la troupe du Théâtre Universitaire de Nancy, composée d'étudiants, organise le premier festival international de théâtre universitaire au Théâtre municipal de Nancy. Ce qui devait être une rencontre des théâtres universitaires devient en quelques années l'un des festivals internationaux les plus importants, où se retrouvent des troupes des quatre coins du monde. En 1963, le Théâtre des Nations, grande manifestation internationale qui se tient à Paris tous les ans depuis 1954, explore déjà le théâtre de tous les continents. Le Festival de Nancy se démarque dès le début de son aîné :

« Dans sa thèse L'État et le théâtre publiée en 1968, Jack Lang analyse de façon critique le fonctionnement du Théâtre des Nations : "Ce qui nous a incités à réaliser ce festival, ce n'est pas sur un plan international le goût des manifestations exotiques grandioses. (...) ç'eût été la réédition, dans le domaine universitaire, de ce que fut quelquefois le Théâtre des Nations." La petite équipe du Festival de Nancy développa un réseau personnel autour des universités et des groupes de théâtre qui leur permit d'éviter les protocoles officiels imposés au TdN. Au lieu de pays, c'était des communautés artistiques qu'on accueillait. » [1]

Jack Lang présente le Festival mondial du Théâtre Universitaire de Nancy

Jack Lang présente le Festival mondial du Théâtre Universitaire de Nancy
[Format court]

Jack Lang, alors directeur du Festival Mondial du Théâtre Universitaire de Nancy, présente l'édition de 1968. Malgré les tensions, le festival aura bien lieu, et cette édition marque l'ouverture de la programmation à des spectacles internationaux et plus uniquement universitaires. Le festival prend alors le nom de Festival Mondial du Théâtre de Nancy.

26 mar 1968
01m 16s
Fiche (00106)

C'est en évitant ces « protocoles » et en se reposant sur une équipe très jeune, et animée d'un désir de théâtre inscrit dans la société, que le Festival de Nancy, devenu Festival mondial du théâtre de Nancy en 1968, fait découvrir au public français des compagnies ou des metteurs en scène souvent inconnus, parfois amateurs, dont certains vont radicalement changer l'appréhension de la scène de théâtre en France. Assez rapidement, le festival mandate des bénévoles pour parcourir le monde à la recherche de théâtre expérimental et exigeant. C'est ainsi que Nancy fait découvrir le Bread and Puppet Theatre (Etats-Unis), Bob Wilson (Etats-Unis), Tadeusz Kantor (Pologne), Jerzy Grotowski (Pologne) ou encore Pina Bausch (Allemagne).

<i>La Classe morte</i> de Tadeusz Kantor

La Classe morte de Tadeusz Kantor
[Format court]

Dans le cadre du Festival Mondial du Théâtre de Nancy de 1975, Tadeusz Kantor présente sa dernière création, La Classe morte, qui met en scène des vieillards dans une salle de classe, accompagnés de mannequins figurant leur double plus jeune. Kantor était déjà venu à Nancy en 1971 avec La Poule d'eau.

29 fév 2000
01m 05s
Fiche (00119)

La présentation en 1968 de A man says goodbye to his mother du Bread and Puppet Theatre provoque un choc esthétique et politique. La compagnie nord-américaine, dirigée par Peter Schumann, utilise des marionnettes géantes et des masques pour créer des pantomimes autour de sujet d'actualité. Elle distribue également du pain au spectateur (d'où son nom). A man says goodbye to his mother raconte l'histoire d'un soldat nord-américain envoyé au Vietnam.

Jack Lang présente le Bread and Puppet Theatre

Jack Lang présente le Bread and Puppet Theatre
[Format court]

Jack Lang présente le travail du Bread and Puppet Theatre qu'il a connu dans le cadre du Festival mondial du théâtre de Nancy. Il s'attarde sur la démarche de Peter Schumann et son rapport au langage. Plusieurs extraits de pièces du Bread and Puppet Theatre sont présentés.

22 avr 1971
02m 21s
Fiche (00109)

Mais à partir du milieu des années 70, à l'image de son premier directeur, Jack Lang, le festival s'assagit, jusqu'à être choisi pour organiser la session du Théâtre des Nations de 1984, devenu itinérant depuis 1972.

« Ainsi fusionnent, pour disparaître, se diluer ou éclater, [...] deux festivals qui n'avaient peut-être pas achevé leurs tâches novatrices respectives. Usure de l'enthousiasme, perte du sentiment de la découverte, querelles de personnes et de pouvoir, manque de soutien étatique et européen, ambitions personnelles, instrumentalisation, apparition de nouvelles structures d'accueil pour les théâtres d'ailleurs... Après 1984, le Festival de Nancy ne sera pas réédité. » [2]

[1] PICON-VALLIN Béatrice, « Nancy nouveau "rendez-vous des théâtres du monde" » in ASLAN Odette, Paris capitale mondiale du théâtre, CNRS éditions, coll. « Arts du spectacle », Paris, 2009, p. 260-261.

[2] idem, p. 272.

La naissance du OFF au festival d'Avignon

Trois ans après la création du Festival de Nancy, en 1966, André Benedetto et le Théâtre des Carmes, troupe permanente d'Avignon, publient un manifeste. Ils décident de jouer en parallèle du Festival d'Avignon la même année, c'est la naissance du festival OFF.

« Qu'il soit populaire, de boulevard ou de recherche (encore une imposture de théâtre total), [le théâtre] ne sert que de digestif, de purgatif et de somnifère. Nous mettons tout le théâtre en bloc au rayon des barbituriques et des poisons. Le théâtre aujourd'hui a pour seule fonction de désamorcer les bombes. Jamais encore sa dimension catharsistique n'avait pris une telle ampleur [...] Alors il faut choisir de se pendre, de se vendre ou de se battre. Nous nous battrons pour commencer. Et après nous verrons. » [1]

Le festival off d'Avignon

Le festival off d'Avignon
[Format court]

André Benedetto, directeur du Théâtre des Carmes à Avignon, metteur en scène et dramaturge, revient sur la création du festival OFF en 1966. Alain Léonard, comédien, fondateur de l'association « Avignon Public off » décrit l'organisation du festival OFF.

21 juil 1989
01m 39s
Fiche (00114)

En 1968, le Théâtre du Chêne Noir de Gérard Gélas rejoint le OFF, décidant d'aller jouer dans les banlieues avignonnaises, pour ceux qui n'iront jamais jusqu'au théâtre.

Gérard Gélas et le Chêne noir : le retour d'un théâtre populaire au festival d'Avignon

Gérard Gélas et le Chêne noir : le retour d'un théâtre populaire au festival d'Avignon
[Format court]

Gérard Gélas explique sa démarche et celle de sa compagnie avignonnaise, le Théâtre du Chêne Noir. Il est interviewé sur les lieux où se joue leur spectacle, dont on voit plusieurs extraits, dans une cour de HLM devant un parterre d'enfants. Il exprime sa volonté de retourner à un théâtre populaire, loin du mercantilisme qui a envahi le festival d'Avignon.

08 oct 1972
02m 48s
Fiche (00110)

La naissance du festival OFF a donc lieu avant 1968. Elle reflète le désir de s'approprier une manifestation qui devient de plus en plus institutionnelle, et d'y inclure des propositions nouvelles, qui reflètent le monde tel qu'il évolue.

Si André Benedetto ne s'oppose pas à Vilar, ce n'est pas le cas de tous. En 1968, des contestataires venus de Paris s'en prennent à Jean Vilar, le taxant de faire le jeu du pouvoir. C'est cette même année que le Living Theatre se produit dans le festival IN. La troupe, regroupée autour de Julian Beck et Judith Malina, est arrivée en 1961 des Etats-Unis. Elle revendique un mode de vie et de création communautaire.

Scandale de <i>Paradise Now</i> du Living theatre au Festival d'Avignon

Scandale de Paradise Now du Living theatre au Festival d'Avignon
[Format court]

Reportage sur les représentations du spectacle Paradise Now par le Living Theatre au Festival d'Avignon de 1968. Sont montrés de brefs extraits du spectacle où les comédiens se dénudent et s'enlacent et la réaction des spectateurs choqués qui sortent ou, au contraire, veulent entrer sans payer.

25 juil 1968
01m 55s
Fiche (00420)

Leur création à Avignon, Paradise Now, irrite la Mairie, qui interdit au spectacle de se finir sur une place publique comme prévu initialement. L'administration du festival se retrouve alors prise entre la Mairie, les groupes contestataires et le Living Theatre. A cela vient s'ajouter l'interdiction des représentations de La Paillasse aux seins nus de Gérard Gélas et la troupe du Chêne Noir, par la Préfecture. L'ensemble de ces éléments créent un festival éprouvant, ponctué d'affrontements et de manifestations, qui se solde par le départ du Living Theatre.

Cette effervescence retombe d'elle-même dans les années qui suivent, et le festival in et off continuent de croître. Quelques uns restent fidèles à eux-mêmes, comme André Benedetto qui, jusqu'à sa mort, continue d'écrire et de mettre en scène un théâtre engagé, de Napalm, essence solidifiée à l'aide de palmitate de sodium sur la guerre du Vietnam (1965) jusqu'à Lettres anonymes d'aujourd'hui (2009) en passant par Le Monde est là Mandela (1989).

André Benedetto évoque son parcours : de 1966 à la maison d'arrêt

André Benedetto évoque son parcours : de 1966 à la maison d'arrêt
[Format court]

André Benedetto revient sur les révoltes de 1968, et sur leur origine qu'il date de 1966. Il parle du premier manifeste écrit par sa compagnie et des événements de juillet 68 au festival d'Avignon. Son travail à la maison d'arrêt d'Avignon, où il présente sa dernière pièce Le Monde est là Mandela est ensuite présenté, avec quelques extraits.

17 aoû 1987
02m 53s
Fiche (00113)

[1] BENEDETTO André, « Manifeste d'Avril 1966 », repris dans Travail théâtral, n°5, octobre-décembre 1971, p. 26-31, cité par NEVEUX Olivier, Théâtres en lutte, le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd'hui, La Découverte, Paris, 2007,  p. 30-31.

L'après-68

Mai 1968 marque l'apogée de cet enthousiasme politique dans les festivals : le festival de Nancy est menacé d'annulation par le Maire, le festival d'Avignon est envahi par des contestataires de Paris venus désavouer Jean Vilar. Les éditions de 1969 de Nancy et Avignon bénéficient encore de cette aura - c'est l'année où Ariane Mnouchkine joue Les Clowns dans le IN à Avignon et le Teatro Campesino donne une pièce à Nancy. Cependant, au cours des années 70, les festivals s'institutionnalisent et laissent peu à peu l'engagement politique de côté au profit d'un recentrement artistique. Jean Vilar meurt en 1971, laissant Avignon à Paul Puaux pour quelques années, avant que le Ministère ne nomme des administrateurs extérieurs (Bernard Faivre d'Arcier, Alain Crombecque, etc.). Le théâtre des festivals ne se finit plus dans la rue, il ne tente plus non plus d'accompagner les luttes de son temps. Il se replie sur lui-même et sur sa propre survie. Les seules agitations de ces dernières années concernent d'ailleurs directement le monde du théâtre : le festival d'Avignon a été annulé pour la première fois en 2003 face au conflit des intermittents du spectacle.

L'annulation du 57e festival d'Avignon : le conflit des intermittents

L'annulation du 57e festival d'Avignon : le conflit des intermittents
[Format court]

En 2003, Bernard Faivre d'Arcier prend la décision d'annuler la 57ème édition du festival d'Avignon, suite au conflit des intermittents et à la grève reconductible menée par les artistes et techniciens. C'est la première annulation de l'histoire du festival IN.

10 juil 2003
02m 22s
Fiche (00104)

Le festival de Nancy s'éteint sans bruit en 1984. Le festival d'Avignon est aujourd'hui dirigé par Hortense Archambault et Vincent Baudriller, avec un artiste associé à chaque programmation. Le festival OFF réunit plus de 600 compagnies par an, dans des conditions très inégales.