Parcours thématique

L'image de François Mitterrand dans les médias

Pierre-Emmanuel Guigo

Une difficile adaptation

Les rapports de François Mitterrand avec les médias audiovisuels ne sont pas aussi simples que sa fin de carrière peut le laisser penser. Il a en effet marqué les années 1980 par son art de la répartie, tout en finesse, ainsi que par son audace - nous reparlerons de Ça nous intéresse M. le Président.

Héritier d'une culture classique, il est avant tout un homme de l'écrit. Son amour de la littérature et la qualité de sa plume sont bien connus. En 1945, Il débute même une brève carrière de journaliste en tant que rédacteur en chef du magazine Votre beauté, propriété du groupe l’Oréal. Son élection en 1946 en tant que député de la Nièvre met fin à cette expérience. Il ne découvre donc l'audiovisuel, et tout particulièrement la télévision, que sur le tard. S'il s'habitue vite à la radio, il va avoir plus de mal à la télévision. Cela est dû tant à son mode d'expression qu'au rapport de l'audiovisuel public de l'époque avec le pouvoir.

En effet, François Mitterrand s'est forgé depuis ses débuts en politique - et sans aucun doute aussi par sa formation d'avocat - un vrai talent d'orateur. Il sait captiver son auditoire, jouant sur les émotions et une rhétorique impeccable. Avec la télévision, il éprouve plus de difficulté à s'adresser à un public qu'il ne voit pas et dont il ne peut anticiper les réactions. Il s'en explique dans l'extrait « François Mitterrand à propos de son éloquence », face à l'œil de la caméra, il se sent figé.

François Mitterrand à propos de son éloquence

François Mitterrand à propos de son éloquence

Dans cet extrait du reportage François Mitterrand, esquisse d'une ébauche, le Premier secrétaire évoque ses difficultés à la télévision. Un extrait de La Paille et le grain consacré justement à son expérience de la télévision est ici lu par Michel Piccoli. Le Premier secrétaire évoque sa difficulté à apparaître naturel dans une posture qui est tout sauf naturelle. Il regrette l'impossibilité d'un contact direct avec l'interlocuteur qui fonde selon lui ses talents d'orateur. A ceux qui lui reprochent sa grandiloquence en meeting, François Mitterrand explique qu'il s'agit du seul moyen de captiver un auditoire très divers.
30 sep 1976
06m 10s
Fiche (00275)

La télévision est en outre un média de l'intime. Les gros plans rendent rapidement ridicule l'emphase, que ce soit gestuelle ou verbale, propre aux meetings. Cela s'était nettement ressenti lors de ses premières interventions à la télévision pour l'élection présidentielle de 1965.

Intervention télévisée lors de la campagne présidentielle

Intervention télévisée lors de la campagne présidentielle

Qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle des 5 et 19 décembre 1965, François Mitterrand, soutenu par le Parti communiste, la SFIO et les radicaux, dénonce à nouveau, lors d’une intervention télévisée le 15 décembre, le pouvoir personnel pratiqué par son adversaire, le général de Gaulle, et souligne les dérives de son entourage.
15 déc 1965
07m 55s
Fiche (00172)

Par ailleurs, à une période encore marquée par la faible autonomie des médias audiovisuels à l'égard du pouvoir politique – on est encore à l'ère de l'ORTF créée en 1964 –, il considère les techniciens de la télévision comme ses ennemis. Durant l'enregistrement des émissions de campagne officielle pour l'élection présidentielle de 1965, que nous venons d'évoquer, il fait face à plusieurs problèmes techniques qu'il attribue à des raisons politiques. Lorsque Michel Rocard viendra le voir pour lui demander conseil en 1969 lors de la candidature de ce dernier à l'élection présidentielle, François Mitterrand lui expliquera qu'il « faut se méfier de la télévision ».

Pourtant, à partir du début des années 1970, François Mitterrand commence à s'acculturer au nouveau média. Après 1969, et surtout après 1974, l'emprise du pouvoir politique sur les médias audiovisuels, même si elle n'a pas disparu, a perdu de sa force. Les représentants de la gauche, jusque-là ostracisés, sont désormais invités régulièrement au même titre que les ministres de la majorité. François Mitterrand brille ainsi dans A armes égales, notamment face à Alexandre Sanguinetti en janvier 1973.

François Mitterrand et Alexandre Sanguinetti à propos du Parti socialiste

François Mitterrand et Alexandre Sanguinetti à propos du Parti socialiste

Débat entre Alexandre Sanguinetti, député UDR et François Mitterrand, Premier secrétaire du Parti socialiste. Ils reprennent l'historique du Parti socialiste, de ses alliances, du Front populaire, de l'Union de la gauche. L’un, Alexandre Sanguinetti, attaque le Parti communiste et l’autre, François Mitterrand, garantit l’avenir de l’alliance et de la démocratie.
10 jan 1973
10m 02s
Fiche (00176)

Pour autant, lors du débat d'entre-deux-tours à l'élection présidentielle de 1974, il se montre à nouveau déstabilisé face à un Valéry Giscard d'Estaing qui a lui pleinement saisi la spécificité de la télévision. L'ancien occupant de Bercy se montre virevoltant, ne cessant d'interrompre son adversaire et lui imposant sa fameuse tirade sur le « monopole du cœur ».

François Mitterrand, Valéry Giscard d'Estaing et le « monopole du coeur »

François Mitterrand, Valéry Giscard d'Estaing et le « monopole du coeur »

Débat d'entre-deux-tours opposant les deux candidats à l'élection présidentielle de 1974, Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand.
10 mai 1974
01m 52s
Fiche (00177)

La décennie des années 1970 va donc être celle de l'adaptation progressive à la télévision. Les occasions se multiplient pour celui qui est devenu Premier secrétaire en 1971, avec des émissions comme Cartes sur table sur Antenne 2 ou L'événement sur TF1. Le défi est d'autant plus important à relever pour François Mitterrand qu'il doit faire face à une concurrence interne, en la personne de Michel Rocard, jugé plus adapté à la télévision. Le Premier secrétaire s'appuie notamment, à partir de cette période, sur les conseils de publicitaires comme Jacques Séguéla, Joseph Daniel, ou Gérard Colé, ainsi que sur ceux du réalisateur Serge Moatti.

Ces efforts permettent au candidat socialiste de donner un tout autre visage lors du débat de second tour de 1981. François Mitterrand se montre beaucoup plus à l'aise qu'en 1974 face au même adversaire et utilise une formule préparée depuis plusieurs semaines dans ses meetings, qualifiant Valéry Gicard d'Estaing d'« homme du passif ».

François Mitterrand teste «l'homme du passif » à Bordeaux

François Mitterrand teste «l'homme du passif » à Bordeaux

En campagne pour l'élection présidentielle de 1981, qui l'oppose à nouveau à Valéry Giscard d'Estaing, le candidat François Mitterrand teste lors d'un meeting à Bordeaux sa formule à l'encontre du président sortant : « l'homme du passif ».
Avec l’aimable autorisation de la Fondation Jean-Jaurès.
24 mar 1981
01m 41s
Fiche (00277)
Le « Ministère de la parole » contre « l'homme du passif »

Le « Ministère de la parole » contre « l'homme du passif »

Extrait du débat entre les deux tours de l'élection présidentielle, qui oppose les candidats François Mitterrand et Valéry Giscard d'Estaing. François Mitterrand dénonce le bilan de Valéry Giscard d'Estaing « Vous ne voulez pas parler du passé... c'est quand même ennuyeux... que vous soyez devenu l'homme du passif ».
05 mai 1981
05m 58s
Fiche (00183)

Le « Dieu » de la communication audiovisuelle

Après son élection, les médias ne doutent plus guère de son talent de tribun télévisuel. Si le général de Gaulle avait imprégné de son style les années 1960, c'est François Mitterrand qui marque les années 1980. Il devient un modèle pour les socialistes de l'époque et même au-delà. Contrairement à Valéry Giscard d'Estaing, ce n'est pas dans le style pédagogue qu'il brille le plus – même s'il l'utilise aussi comme le 15 septembre 1983 pour l'émission L'Enjeu. Le duo de conseillers qui s'occupe de sa communication à partir de 1984, Gérard Colé et Jacques Pilhan, va également l'empêcher de se rendre à l'émission L'Heure de vérité, jugée trop périlleuse pour son image.

C'est donc dans des formats forgés exprès pour lui qu'il se distingue. Ses interventions se font rares, afin de créer un teasing avant chacune de ses prises de parole. Ses allocutions et ses vœux vont bien sûr marquer les mémoires, en particulier ses derniers vœux le 31 décembre 1994 où il évoque « les forces de l'esprit ».

Derniers vœux aux Français

Derniers vœux aux Français

Alors que la fin de son second septennat approche, à quelques mois de l’élection présidentielle qui le verra quitter l’Élysée en mai 1995 pour laisser sa place à Jacques Chirac, François Mitterrand adresse ses derniers vœux télévisés et officiels aux Français. Il délivre à cette occasion un message très politique se référant à l’actualité récente ou à l’avenir du pays. Il termine son allocution par une formule qui fera florès : « Je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas ».
31 déc 1994
08m 28s
Fiche (00158)

Mais il va tout particulièrement se distinguer par des émissions d'un nouveau genre que l'on n'appelle pas encore d'infotainement. L'exemple le plus connu est Ça nous intéresse M. le Président, émission présentée par la star du 20h de l'époque : Yves Mourousi. François Mitterrand trône au milieu de la scène, alors que le présentateur est assis sur son bureau. Le ton y est celui de la conversation et pour maximiser l'audience, la politique est fondue dans un ensemble de thèmes tout aussi variés que la publicité, la musique ou encore la télévision. L'émission vise à rajeunir l'image de François Mitterrand particulièrement « branché » selon l'expression utilisée par le présentateur.

Le Président Mitterrand « câblé »

Le Président Mitterrand « câblé »

Extrait de l’émission de TF1 d'Yves Mourousi Ça nous intéresse Monsieur le Président, présenté dans le journal télévisé d’Antenne 2. Le présentateur du journal télévisé cadre le sujet autour de la volonté du président de la République d’apparaître comme étant « branché ».
29 avr 1985
02m 41s
Fiche (00149)

Deux autres émissions du même type vont suivre, même si leur aspect sera plus conventionnel – plus politique et la présentation plus sobre.

Dans la veine du mélange entre politique et divertissement, François Mitterrand participe aussi à Questions à domicile, une émission d'Anne Sinclair. Il s'agit d'un des premiers essais de peopolisation politique à la télévision. L'homme politique est censé y être questionné à son domicile, dont l'intimité est dévoilée pour l'occasion. François Mitterrand y participera le 31 mars 1988.

Avec ses interventions alliant solennité et proximité, François Mitterrand se forge peu à peu l'image du souverain républicain qui lui est resté. Le Bébête Show s'en saisit assez vite le décrivant sous la forme d'une grenouille mégalomane s'auto-désignant comme « Dieu ». Ce triomphe cathodique culmine avec le débat présidentiel d'entre-deux-tours en 1988. François Mitterrand y domine largement son adversaire de droite, renvoyant celui-ci à sa fonction de Premier ministre.

Débat d’entre-deux tours

Débat d’entre-deux tours

Avant le second tour de la présidentielle des 24 avril et 8 mai 1988, le président de la République François Mitterrand et le Premier ministre Jacques Chirac débattent en direct le 28 avril. Les échanges sont souvent tendus et le sortant joue pleinement de sa position institutionnelle et de sa situation électorale privilégiée.
28 avr 1988
08m 14s
Fiche (00045)

Le second septennat s'avère plus difficile. Après une quasi-cohabitation avec Michel Rocard, qui amène le Président à surtout se tourner vers les problèmes internationaux, il est rattrapé au début des années 1990 par les Affaires politico-financières qui touchent ses proches ou le PS, puis par des scandales concernant sa vie privée (fille cachée, Vichy, etc...). Dès lors, ses interventions sont minées par ces problèmes face auxquels il doit s'expliquer, comme lors de ses entretiens avec Jean-Pierre Elkabbach diffusés le 12 septembre 1994 sur France 2 (voir « François Mitterrand et René Bousquet »).

Les relations de François Mitterrand et René Bousquet

Les relations de François Mitterrand et René Bousquet

François Mitterrand répond à Jean-Pierre Elkabbach qui l’interroge sur ses relations passées avec René Bousquet, l’un des responsables de la déportation des juifs de France
12 sep 1994
09m 50s
Fiche (00296)

Mais la maladie ni sa cote de popularité meurtrie ne l'empêcheront de briller une dernière fois lors du débat autour du Traité de Maastricht. Le président de la République y défend ardemment l'Europe qui lui est chère, et notamment face à Philippe Séguin.