Parcours thématique

Les grands festivals d'opéra en Europe

Alain Perroux

Introduction

Le festival d'opéra est une invention européenne qui puise ses origines dans la France du XIXe siècle. Dès les années 1830, des rassemblements annuels de sociétés chorales et d'orphéons ont lieu au nord de la France et adoptent le nouveau vocable de « festival ». Rapidement, la dénomination se répand, notamment dans les pays germaniques qui créent les « Festspiele » . Ces « jeux festifs », conçus comme de grands rassemblements populaires autour de concerts ou de représentations d'œuvres mêlant le jeu théâtral, la musique et la danse, vont trouver en Richard Wagner l'un de leurs plus fameux défenseurs et illustrateurs.

Bayreuth comme paradigme du concept de « festival »

C'est en effet afin que les représentations de ses drames lyriques donnent lieu à la fois à des événements fédérant un large public et à une forme de rituel artistique que Wagner va, grâce à l'aide financière du roi Louis II de Bavière, fonder ses propres « Festspiele », c'est-à-dire un « festival » dans la petite ville franconienne de Bayreuth. Là, il fait édifier un théâtre reprenant certaines de ses idées avant-gardistes sur la représentation d'opéra : concentration de l'attention du public sur le spectacle et non plus sur le cérémonial social, grâce à une architecture qui évite la surcharge décorative, fusion du son et du verbe grâce à une acoustique diaphane et au recouvrement de la fosse rendant l'orchestre invisible, etc. Inauguré en 1876, le Festival de Bayreuth, exclusivement dédié à l'œuvre de Wagner et prenant place en été, est rapidement devenu une institution mythique qui attire aujourd'hui encore les wagnériens du monde entier.

Le Festival de Bayreuth permet de bien cerner les principes du festival : concentration d'événements dans une période réduite (généralement l'été) et dans un espace géographique circonscrit (souvent original) ; recherche d'excellence et de singularité, chaque festival reposant sur un « concept » qui le rend unique.

Si d'autres festivals sont plus anciens, Bayreuth demeure un modèle de longévité et d'endurance, d'autant que son histoire est tout sauf un long fleuve tranquille. D'abord dirigé par le compositeur lui-même qui y crée l'intégralité de sa tétralogie L'Anneau du Nibelung en 1876, puis Parsifal, son testament artistique, en 1882, la manifestation est ensuite dirigée par sa veuve Cosima qui succède à Richard Wagner après sa mort en 1883, conservant avec une dévotion extrême le legs du maître. Leur fils Siegfried reprend les rênes du Festival en 1906 puis, après sa mort en 1930, c'est sa veuve Winifred qui en devient directrice pendant les sombres années où Adolf Hitler, grand admirateur de Wagner et ami de la famille, s'y rend régulièrement.

Après la guerre, c'est aux deux petits-fils du compositeur, Wieland et Wolfgang Wagner, qu'il revient de « dénazifier » et de rouvrir la manifestation en 1951. Wieland s'en acquitte en développant un style de mise en scène épuré et dépolitisé ainsi qu'en engageant une nouvelle génération de chefs et de chanteurs qui marqueront durablement ce que l'on appelle alors le « Nouveau Bayreuth ». Après la mort de Wieland en 1966, son frère Wolfgang restera seul maître à bord jusqu'en 2008. Metteur en scène médiocre, Wolfgang Wagner sera toutefois un gestionnaire avisé et il aura quelques intuitions géniales comme celle d'inviter le chef Pierre Boulez et le metteur en scène Patrice Chéreau pour produire la tétralogie du centenaire en 1976, spectacle chahuté à l'époque mais aujourd'hui mythique.

 Le <i>Ring</i> du Centenaire à Bayreuth / An 1

Le Ring du Centenaire à Bayreuth / An 1
[Format court]

Réactions du public du Festival de Bayreuth, hostiles ou laudatives, à propos de la production du Ring de Wagner, fêtant en 1976 le Centenaire du Festival, due à Pierre Boulez et Patrice Chéreau, avec une courte interview de patrice Chéreau, et quelques courts extraits du Crépuscule des dieux.

02 aoû 1976
03m 58s
Fiche (01070)
 Le <i>Ring</i> du Centenaire à Bayreuth / An 5

Le Ring du Centenaire à Bayreuth / An 5
[Format court]

Interview de Patrice Chéreau, au lendemain du triomphe ultime du Ring du centenaire, portant sur Bayreuth, son public, son caractère particulier, suivi d'un extrait de la scène finale du Crépuscule des dieux avec Gwyneth Jones, dirigé par Pierre Boulez.

27 aoû 1980
04m 56s
Fiche (01072)

Le Festival de Salzbourg comme idéal humaniste

Il faudra ensuite attendre le XXe siècle pour que les grands festivals d'opéra européens voient le jour, délaissant l'aspect exclusif et cultuel de Bayreuth, mais choisissant des axes de programmation bien définis qui leur donnent une véritable singularité.

On notera que la plupart des grands festivals européens sont nés au sortir des conflits mondiaux, comme dans une tentative de reconstruire une identité européenne et pacifique sur de nouvelles bases culturelles et artistique, l'opéra, cet art de tous les arts, apparaissant comme l'expression la plus achevée d'une concorde retrouvée. C'est ainsi que le metteur en scène Max Reinhardt et le poète Hugo von Hofmannsthal, bientôt épaulés par le compositeur Richard Strauss, fondent le Festival de Salzbourg en 1920, sur les ruines de l'empire austro-hongrois, avec la ferme intention de programmer des représentations de théâtre et d'opéra au plus haut niveau. Ce lieu dédié aux arts de la représentation représentait, pour ces fondateurs pétris de culture classique, une manière renouer avec les fondamentaux de l'histoire européenne, à la fois héritière de l'antiquité classique et du catholicisme : « Ce que tout art a de festif, de solennel et d'unique, et que le théâtre avait aussi à l'époque antique et aussi à l'époque où l'église catholique en était le berceau, cela doit être rendu au théâtre ». (Hugo von Hofmannsthal, Manifeste fondateur pour le Festival de Salzbourg, 1919).

Dès lors, la manifestation va devenir l'un des plus importants festivals au monde, avec sa programmation mêlant opéra, théâtre et concerts. Son histoire connaîtra certes quelques périodes sombres, notamment après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie et en 1944, lorsque tous les festivals seront interdits en raison de l'attentat perpétré contre Hitler. Mais dès 1945, la manifestation reprend et ne cessera dès lors de se développer. D'abord marquée par la personnalité du chef d'orchestre Wilhelm Furtwängler, elle sera dirigée dès 1956 et jusqu'en 1988 par Herbert von Karajan, qui imprimera durablement sa marque en faisant construire de nouvelles salles, en créant un Festival de Pâques et en engageant les grandes stars du chant international tout en assurant la diffusion des spectacles par le biais d'enregistrements discographiques et de captations télévisuelles. Après sa mort en 1988, la direction de la manifestation sera confiée de 1991 à 2001 au belge Gérard Mortier qui engagera une série de réformes destinées à moderniser l'auguste festival qui, aujourd'hui, demeure l'une des moments forts de l'été lyrique.

 Jean-Pierre Ponnelle au Festival de Salzbourg

Jean-Pierre Ponnelle au Festival de Salzbourg
[Format court]

Reportage sur le Festival de Salzbourg 1981, centré sur la personnalité du metteur en scène français Jean-Pierre Ponnelle, et de deux de ses productions, Les Contes d'Hoffmann d'Offenbach et La Flûte enchantée de Mozart.

24 aoû 1981
05m 52s
Fiche (01107)
 Herbert von Karajan à Salzbourg

Herbert von Karajan à Salzbourg
[Format court]

Lors des répétitions de Boris Godounov de Moussorgski au Festival de Salzbourg 1966, dont on entrevoit quelques scènes, Herbert von Karajan évoque dans un entretien avec Bernard Gavoty, l'origine de sa vocation de chef d'orchestre, de son travail de metteur en scène et la genèse du Festival de Pâques qu'il a fondé en 1967 dans sa ville natale.

09 mar 1967
06m 23s
Fiche (01122)

Glyndebourne, Florence, Aix-en-Provence, Orange...

Si le Festival de Salzbourg est né après la Première Guerre mondiale, d'autres ont vu le jour dans l'entre-deux-guerres : notamment le Mai musical florentin, fondé en 1933 par le chef d'orchestre Vittorio Gui, et le Festival de Glyndebourne, créé en 1934 dans un cadre privé par la famille Christie, plus précisément dans le petit théâtre attenant à leur manoir du Sussex et devenu un monument incontournable du paysage culturel au Royaume Uni, où Glyndebourne est aujourd'hui le principal festival d'opéra.

Il en ira de même après la Deuxième Guerre mondiale : outre d'importants festivals de théâtre à Avignon et à Edimbourg en 1947, un festival d'opéra est créé dans la ville autrichienne de Bregenz, au bord du Lac de Constance dès 1946, et un autre voit le jour à Aix-en-Provence à l'été 1948. Le Festival d'Aix est fondé par une poignée de passionnés d'art lyrique, emmenés par Gabriel Dussurget qui a un flair incontestable pour dénicher de jeunes chanteurs promis à de brillantes carrières. Ici, c'est autant l'attrait d'une ville de villégiature, dans la Provence révérée par tant d'artistes et de riches parisiens que le désir de redécouvrir un répertoire alors relativement négligé (Mozart ; l'opéra baroque français) qui a joué un rôle.

L'histoire d'Aix va dès lors devenir celle d'un succès grandissant, le petit groupe rassemblé autour de Dussurget, cédant la place dans les années 80 à d'autres personnalités en charge de sa direction, dont celles, notables, de Stéphane Lissner et aujourd'hui de Bernard Foccroulle.

 Gabriel Dussurget évoque la fondation du Festival d'Aix-en-Provence

Gabriel Dussurget évoque la fondation du Festival d'Aix-en-Provence
[Format court]

Devant une bastide provençales, Eve Ruggieri interroge Gabriel Dussurget qui fut le fondateur et directeur artistique du Festival d'Aix-en-Provence. Ce dernier évoque les débuts de la manifestation, notamment la question de son financement et la première programmation consacrée à Mozart, pour lequel il confesse sa passion.

22 juil 1992
02m 54s
Fiche (01062)
 Le duel de <i>Don Giovanni</i> au Festival d'Aix en 1964

Le duel de Don Giovanni au Festival d'Aix en 1964
[Format court]

Cet extrait d'une captation intégrale (en noir et blanc) du Don Giovanni de Mozart montre la première scène, celle au cours de laquelle Don Juan provoque en duel et tue le Commandeur, père de Donna Anna qu'il vient d'essayer de violer. Il s'agit de la fameuse mise en scène de Jean Meyer dans des décors du peintre Cassandre qui fit les beaux jours du Festival d'Aix pendant 23 ans.

15 juil 1964
03m 30s
Fiche (01010)
 La mort de <i>Don Giovanni</i> au Festival d'Aix-en-Provence en 1969

La mort de Don Giovanni au Festival d'Aix-en-Provence en 1969
[Format court]

Scène finale du Don Giovanni de Mozart au Festival d'Aix : au milieu des toiles du peintre Cassandre, le séducteur Don Juan donne un banquet auquel il a convié la statue du Commandeur qu'il a tué en duel. Sous les yeux terrifiés du valet Leporello, la statue entraîne Don Juan dans les enfers.

27 juil 1969
08m 29s
Fiche (01012)
 Stich-Randall et Berganza dans <i>Così fan tutte</i> au Festival d'Aix

Stich-Randall et Berganza dans Così fan tutte au Festival d'Aix
[Format court]

Teresa Stich-Randall et Teresa Berganza chantent le duo «Prendero quel brunettino» extrait du Così fan tutte de Mozart, dans une mise en scène de Marcello Cortis filmée en 1961 au Festival d'Aix-en-Provence.

11 juil 1961
02m 48s
Fiche (01115)
 <i>Hippolyte et Aricie</i> de Rameau au Festival d'Aix-en-Provence

Hippolyte et Aricie de Rameau au Festival d'Aix-en-Provence
[Format court]

A Aix-en-Provence, on répète le premier chef d'œuvre lyrique de Jean-Philippe Rameau : Hippolyte et Aricie. Entre quelques images de répétitions, le metteur en scène Pier Luigi Pizzi parle du style baroque, le chef d'orchestre John Eliot Gardiner évoque la difficulté de jouer Rameau en renouant avec les instruments d'époque et Jessye Norman, interprète de Phèdre, fait part de ses impressions.

16 juil 1983
04m 36s
Fiche (01007)
 La création des <i>Boréades</i> de Rameau à Aix-en-Provence

La création des Boréades de Rameau à Aix-en-Provence
[Format court]

A Aix-en-Provence en 1982, le chef d'orchestre John-Eliot Gardiner présente Les Boréades comme le chef d'œuvre testamentaire de Rameau. C'est la première fois que l'ouvrage est donné sur scène. Un extrait de la fin de l'acte IV dévoile quelques images de la production mise en scène par Jean-Louis Martinoty.

21 juil 1982
04m 41s
Fiche (01075)
 Stéphane Lissner prend la direction du Festival d'Aix-en-Provence

Stéphane Lissner prend la direction du Festival d'Aix-en-Provence
[Format court]

Dans un reportage en direct d'Aix-en-Provence, en juillet 1998, Bruno Albin s'entretient avec Stéphane Lissner, nouveau directeur du Festival d'Aix. Ce dernier évoque les réformes qu'il met en œuvre dès ce premier été, notamment la création de l'Académie européenne de musique. De courts extraits de deux productions, Curlew River et Didon et Enée, ponctuent ses propos.

18 juil 1998
04m 01s
Fiche (01058)

Non loin d'Aix-en-Provence, un autre festival d'opéra attire les foules : les Chorégies d'Orange. Celles-ci ont pris leur forme actuelle, exclusivement dédiée à l'art lyrique, en 1971. Mais en réalité les Chorégies pourraient bien être le plus ancien festival d'Europe. C'est en effet dès 1860 que l'on donne des pièces de théâtre en été dans le gigantesque théâtre antique de la ville (datant du 1er siècle après J.C.), et c'est en 1869 qu'on y représente pour la première fois un opéra : Joseph de Méhul. Pendant plus d'un siècle, le festival programmera ainsi des pièces de théâtre avec les grandes vedettes de la scène française (Sarah Bernhardt, notamment, s'y produira en 1903), ainsi que des représentations d'opéras et des concerts. On donnera à la manifestation le nom de « chorégies » en 1902, mais ce n'est qu'en 1971 qu'elle prendra sa forme actuelle.

Avec sa jauge de plus de 8000 places, le Théâtre d'Auguste, paré de son mur légendaire, constitue un lieu d'opéra populaire, une sorte de Vérone français où sont donnés chaque année deux opéras et des concerts avec de grandes vedettes du chant. La télévision du service public garde chaque année le témoignage d'une des ses productions. Parmi les riches heures des Chorégies, une mythique production de Tristan et Isolde de Wagner, avec les deux interprètes-fétiches des années 70, a ainsi été préservée, ainsi qu'une fameuse nuit de mistral au cours de laquelle la soprano Montserrat Caballé imposa une Norma iconique.

 Birgit Nilsson et Jon Vickers chantent <i>Tristan et Isolde</i>

Birgit Nilsson et Jon Vickers chantent Tristan et Isolde
[Format court]

La plus emblématique de toutes les productions des Chorégies d'Orange est peut-être ce Tristan et Isolde de Richard Wagner interprété en 1974 par les plus grands chanteurs wagnériens du moment, Birgit Nilsson et Jon Vickers, sous la direction de Karl Böhm, et dans une mise en scène très dépouillée de Nikolaus Lehnhoff. Ils chantent ici un extrait du gigantesque duo d'amour du IIe acte.

21 nov 1974
04m 51s
Fiche (01014)
 Montserrat Caballé chante <i>Casta diva</i> de la <i>Norma</i> de Bellini aux Chorégies d'Orange

Montserrat Caballé chante Casta diva de la Norma de Bellini aux Chorégies d'Orange
[Format court]

Aux Chorégies d'Orange 1974, Montserrat Caballé chante Casta diva de la Norma de Bellini tandis que le mistral ajoute sa poésie propre à un moment de grâce.

11 nov 1975
08m 21s
Fiche (01015)

Conclusion

Aujourd'hui, à l'heure où pullulent les festivals de toutes sortes (de théâtre, d'opéra, de musique classique, mais aussi de cinéma, de jazz, de rock, de musique traditionnelle ou de lectures publiques), les grands festivals d'opéras demeurent des lieux riches d'histoire où se reflète l'évolution des courants esthétiques tant musicaux que théâtraux. A force de productions controversées et/ou mythiques, ils ont participé à l'écriture de l'histoire des arts vivants et restent des lieux d'une grande importance, attirant un public fidèle et toujours désireux de se plonger, l'espace de quelques jours, dans un bain d'art et de culture, au sein de sites enchanteurs.

Pour aller plus loin

Jean-Marie Villégier

Jean-Marie Villégier
[Grand entretien]

Grand entretien avec Jean-Marie Villégier, par Pierre Notte

2011
02h 40m 52s
Fiche (06014)
Richard Peduzzi

Richard Peduzzi
[Grand entretien]

Grand entretien avec Richard Peduzzi, par Georges Banu

2012
03h 17m 31s
Fiche (05019)