Les goémoniers

25 mai 1969
6m 56s
Réf. 00411

Notice

Résumé :

Mi-pêcheurs, mi-paysans, les goémoniers récoltent de père en fils le goémon, à l'aide d'une légère embarcation et d'un skoubidou. Cette algue, qui sert traditionnellement à fertiliser les sols, trouve de nouveaux débouchés dans l'industrie.

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Date de diffusion :
25 mai 1969
Source :

Contexte

Les goémoniers sont les pêcheurs de goémon ou de varech, qui sont des algues brunes, rouges ou vertes, des espèces laminaires et fucales.

Aux siècles derniers, les algues représentent l'une des principales richesses de l'estran, servant d'engrais, de combustible et de nourriture pour les animaux principalement. Depuis l'Ordonnance de la Marine de Colbert (1685), on distingue trois types de goémon :

- le goémon épave, qui est arraché par la mer et rejeté sur le rivage

- le goémon rive ou de coupe, qui est coupé sur les rochers

- le goémon de fond, coupé en mer à bord d'un bateau.

L'activité de ramassage des algues se développe en Bretagne avec la découverte des propriétés de la soude et de l'iode au XVIIIe siècle, et la construction d'usines de produits chimiques exploitant ces composants, au XIXe siècle. C'est surtout dans le pays du Léon, entre la baie de Lannion et la rade de Brest, que l'activité croît, faisant de cette région la première productrice d'algues de France depuis le XIXe siècle. Sur ces côtes, les champs d'algues sont les plus étendus et les plus riches, et presque toute la communauté se concentre sur la récolte du goémon).

Et cette récolte, qui dure de mai à octobre, demande en effet beaucoup de main d'oeuvre, et met à contribution les familles entières. Plusieurs outils sont utilisés pour récolter les algues :

- Le râteau est l'instrument le plus simple, il permet de ramasser le goémon épave sur le rivage.

- Le croc permet quant à lui de charger et décharger le goémon lors de son transport en charrette.

- Pour couper les algues, les goémoniers utilisent la faucille (à sec) ou la guillotine (en bateau), remplacée vers 1960 par le skoubidou, un outil en forme de crochet qui comporte une manivelle au bout du manche, permettant un mouvement de rotation qui arrache les algues.

Une fois ramassées, les algues sont transportées dans des paniers, des hottes, des civières, des brouettes, des charrettes ou par des treuils, afin de les mettre hors d'atteinte de la mer. Commence alors l'étape délicate de l'étalage et du séchage, traditionnellement accomplie par les femmes et les enfants. Il faut en effet sécher les algues au vent et au soleil pour les conserver. Les algues sont donc étalées sur les dunes, les champs en friches ou des piquets, lorsque l'on manque de place, mais toute pluie ou brume entraîne le pourrissement des récoltes. Les étés pluvieux sont donc désastreux. Une fois séchées, les algues sont stockées puis brûlées si elles sont destinées aux usines utilisant la soude.

Toutefois, avec l'arrivée des engrais chimiques les usines de produits chimiques utilisent d'autres sources que le goémon pour la soude ou l'iode. Le métier de goémonier décline dans les années 1960, d'autant plus que les jeunes hommes fuient un métier difficile, incertain et saisonnier, qui ne permet donc pas toujours de gagner correctement sa vie.

Pourtant, dans les années 1960, la fabrication des alginates devient de plus en plus importante, avec la perte de vitesse des usines d'iode. Les alginates sont des additifs alimentaires créés à base d'algues, utilisés dans la fabrication de sous-produits agricoles (les engrais), de pâtes, de moutardes et de produits chimiques (notamment la gélatine destinée à l'agro-alimentaire et aux cosmétiques). Cette utilisation fait se maintenir la demande en goémon de fond, ce qui amène les goémoniers à envisager de nouvelles techniques qui contribueraient à rendre plus efficace la récolte des algues. Après la motorisation, c'est la mécanisation des bateaux qui est ainsi envisagée.

Le Jean-Rémy, que l'on voit à la fin du reportage, s'inscrit dans les nombreux essais réalisés dans les années 1960 afin de rentabiliser d'avantage la récolte des algues. Il est construit en 1966 sur l'exemple du Tali (1963), premier bateau doté d'un tuyau qui aspire les algues qu'un plongeur coupe. Essai non concluant, le bateau est désarmé en 1979, car les tuyaux se bouchent souvent, les algues y circulent mal, les plongeurs se heurtent aux courants, souvent forts, et sont une main d'oeuvre qui coûte cher. Il faut attendre 1967 avec la construction du Jean-Ogor, qui est doté d'un skoubidou mécanique actionné par une grue, mécanique elle aussi, pour que les innovations fassent leurs preuves. Depuis les années 1970, cette technique s'est généralisée, et est d'ailleurs encore utilisée aujourd'hui. Cette mécanisation permet donc le maintien, voire la renaissance des flottilles de goémoniers, leur permettant des rendements plus importants, et libérant leur famille, et notamment les femmes, qui peuvent occuper un autre emploi. Ainsi, le dernier goémonier manuel prend sa retraite en 1984, alors que la récolte des algues ne se fait plus que par fourches hydrauliques et tracteurs agricoles, et le séchage industriellement.

Aujourd'hui, si la demande en algues ne chute pas, on constate cependant une nette régression du métier : les bateaux sont de plus en plus performants, ils ramassent plus d'algues et demandent une main d'oeuvre moindre. Ainsi, les goémoniers bretons, qui étaient 3 000 en 1945, ne pêchent plus que sur 62 bateaux en 1999. Toutefois, le quasi-monopole du pays du Léon sur la récolte des algues perdure, puisque le premier port d'Europe pour le déchargement des algues est Lanildut (Finistère), qui voit passer environ 35 000 tonnes de goémon par an.

Bibliographie :

Pierre Arzel, Les Goémoniers, Éditions Le Chasse Marée, 1987.

Philippe Jacquin, Le Goémonier, Éditions Berger Levault, collection "Métiers d'hier et d'aujourd'hui", 1980.

Marine Guida

Transcription

(Musique)
Journaliste
"Goémon, notre pain de mer, notre meilleure épave et la plus sûre. Béni sois-tu par la fourche et la faux. Goémon dentelle, goémon anguille, riches fleurs rousses d'un arbre marin qui n'a jamais donné d'ombre à personne, mais rassasié les plus dures faims, toujours. Matelas chantant des nuits de misère, Samson de bronze pour un son d'argent. Tu n'es plus maintenant ni roi ni page, mais béni sois-tu jusqu'à la fin des temps". Quelle poésie dans ces lignes traduites du breton, mais l'auteur pourrait bien s'être trompé. Le goémon trouvera bientôt une nouvelle royauté et le vieux métier des goémoniers transmis depuis des siècles de père en fils gagnera d'autres lettres de noblesse, industrielles cette fois, à l'heure de la conquête de l'espace. Vous aviez quel âge quand vous avez commencé le métier?
Goémonier 1
Treize ans.
Journaliste
Et votre père déjà était goémonier comme vous?
Goémonier 1
Oui, mon père était goémonier avant.
Goémonier 2
Je le suis depuis 1936.
Journaliste
Votre père l'a fait avant vous?
Goémonier 2
Avant moi, oui.
Journaliste
Avec presque les mêmes moyens?
Goémonier 2
Les mêmes moyens, oui.
Goémonier 1
A ce moment-là, je vous dis, on le faisait avec une faucille, si vous voulez, mais ce n'était pas aussi dur que maintenant.
Goémonier 2
On a ajouté le scoubidou depuis quelques années.
Journaliste
Qu'est-ce que c'est le scoubidou?
Goémonier 2
Le scoubidou, c'est un croc métallique avec un doigt qu'on tourne pour arracher le goémon au lieu de le couper à la guillotine. La guillotine, c'est la faucille avec un long manche de quatre mètres comme on en avait dans le temps. Et le scoubidou, c'est le croc avec quatre mètres de manche aussi et une manivelle au bout.
Journaliste
La pratique du goémonier n'a en fait guère changé depuis le Moyen Age. Déjà à cette époque, les Bretons récoltaient les goémons le long de leurs côtes. Mais alors, les algues marines qui flottent comme de longues chevelures mystérieuses dans les fonds au teinte d'émeraude ne servaient qu'à enrichir la terre.
(Musique)
Journaliste
Au siècle dernier, au XIXe siècle, on découvrait les propriétés de la soude et les vertus de l'iode obtenu en faisant brûler le goémon. Mais un jour, l'iode importé du Chili réduisit presque à néant le commerce des goémons de Bretagne. Le métier est dur, et l'expression semble ici bien insuffisante.
Goémonier 2
Pour moi, c'est dur, mais seulement cela me plaît parce que le tout, ce ne serait pas de voir la difficulté dans le métier. Partout, il y a de la misère, mais c'est le rendement, c'est le prix. Nous, on ne gagne pas notre croûte surtout que c'est saisonnier et on ne trouve pas d'autre métier à faire pendant l'hiver.
Goémonier 1
On peut bien gagner sa vie, mais à condition qu'on a une petite ferme entre cela.
Journaliste
Vous avez, vous, une petite ferme?
Goémonier 1
Oui, j'ai deux vaches et un cheval.
Journaliste
Les goémoniers sont mi-paysans, mi-marins et ceci ne va pas sans compliquer cela. En effet, la récolte du goémon s'effectue du printemps à l'automne et devient à certaines époques concurrente du travail de la ferme, alors peu d'heures de sommeil pour l'homme. Chaque jour, la caravane des bateaux, de gros canots plutôt que d'importantes unités, appareillent pour des fonds et des récifs souvent dangereux. Mais le goémonier connaît chaque caillou comme le fond de sa poche. Alors, en longues processions grinçantes et cahotantes, les charrettes montent vers les dunes où les algues sécheront à l'air du large.
Goémonier 2
La première difficulté pour moi, c'était le séchage du goémon parce que là , nous sommes obligés d'avoir toute notre famille sur la dune pour sécher le goémon surtout quand il y a des départs tôt. Comme aujourd'hui par exemple, nous sommes ici au port depuis six heures, alors qu'à six heures il est impossible d'étaler le goémon parce qu'il y a encore la rosée qui est un grand danger pour le goémon parce qu'il ne supporte aucune humidité.
Journaliste
Etaler le goémon, dix tonnes étalées, deux tonnes sèches. Craindre la pluie, constituer les tas qui partiront vers l'usine, la tâche est longue, difficile, harassante. Toute la famille s'y emploie du petit jusqu'à l'ancien, mais aujourd'hui les jeunes boudent le métier.
Goémonier 2
Pourquoi sont-ils partis? Il y en a eu des goémoniers, j'ai compté jusqu'à soixante bateaux à aller aux îles avant 1935. Ils sont tous partis parce qu'ils n'arrivent pas à gagner leur croûte, on ne peut pas leur donner tort.
Journaliste
Pourtant, on a dit que cela rapportait presque 10 000-15 000 francs par jour pour un homme.
Goémonier 2
Oui, quand on fait des bonnes journées. Comme aujourd'hui, on a peut-être 15 000 francs. Mais demain, est-ce qu'on va s'en sortir ? Nous sommes à la merci du temps, à la merci de l'état de la mer. On nous demande dans les 10 000 tonnes par an et on en fait environ 5 000 tonnes. Certaines années, c'est 4 008 et d'autres années, c'est 5 003, cela dépend de la saison.
Journaliste
En arrachant continuellement du goémon comme cela en pêchant, est-ce qu'on ne risque pas d'appauvrir les fonds et de se retrouver avec...
Goémonier 2
Je ne vois pas les difficultés, je vois le contraire, cela pousse beaucoup mieux.
Journaliste
Cela pousse mieux quand on l'arrache?
Goémonier 2
Oui, parce que là quand on arrache les racines, la nouvelle pousse peut partir tout de suite.
Journaliste
Il n'y a pas de problème, il y a de la marchandise, il y a du goémon dans la mer?
Goémonier 2
Oui, il y a du goémon dans la mer.
(Musique)
Journaliste
La belle et rude profession de goémonier a ses ombres, elle a aussi ses lumières. De récentes découvertes ont permis de trouver des applications aussi nombreuses que variées aux alginates dont la place sera de plus en plus importante demain dans l'industrie. Alors, va-t-on vers un nouvel âge d'or? La mer n'a pas livré le secret de toutes ses richesses. Vous ne croyez pas qu'on puisse en tirer davantage?
Goémonier 1
Non, le machin qu'on a, je crois, c'est le mieux.
Journaliste
A ces Bretons pessimistes, d'autres Bretons qui le sont heureusement moins répondent. C'est le cas d'Yves Eliès de Lampol Ploirsiel. Son bateau, le Jean Rémy, a été spécialement conçu. La méthode est révolutionnaire par rapport aux moyens ancestraux. Le goémonier est devenu plongeur sous-marin. Bouteille sur le dos, armé d'une faucille, au coeur même de la forêt, il effectue sa moisson d'algues. Celles-ci seront aspirées dans le bateau par une large manche flexible à l'aide d'un compresseur.
(Musique)