Les ouvriers à l'aube de la Grande Guerre

Les ouvriers à l'aube de la Grande Guerre

Par Alexandre Laumond et Lara Mercier, Professeur d'histoire-géographie et journalistePublication : 08 déc. 2020

L’industrialisation de l’économie française, initiée dans les années 1860, a fait naître un imaginaire de la condition ouvrière parfaitement représenté par Germinal (1885). Si la vision qu’offre le roman de Zola est loin d’être erronée, elle n’en demeure pas moins partielle.

En suivant la mutation de trois communes du Grand Est profondément marquées par l’industrie du textile, une réalité plus complexe de la révolution industrielle se dessine autour des paysages et des sociétés, jusque-là massivement rurales et agricoles. Un quatrième contenu, consacré à l’immigration, apporte lui aussi un autre éclairage sur l’étranger présenté, dans Germinal, sous le seul prisme du briseur de grève.

De la ferme à l’usine, du paysan ou de l’artisan au salariat, du « pays » clos à un monde ouvert, c’est tout un nouvel environnement matériel, social et humain qui s’est ainsi imposé à des millions de personnes entre le milieu du XIXe et les premières décennies du XXe siècle.

# À Troyes, l’émergence d’une production industrielle

Dès le Moyen Âge, Troyes se taille un nom dans le commerce de textile. La ville bénéficie d’une position commerciale idéale, au carrefour des marchands du nord de l’Europe et du pourtour méditerranéen. L’importance des cours d’eau qui traversent la ville lui permet d’installer les moulins nécessaires à la fabrication de mailles et d’artéfacts de bonneterie.

À partir du milieu du XIXe siècle, l’introduction du métier à tisser mécanique insuffle une nouvelle dimension à l’activité textile. La vapeur se substitue à l’eau comme force motrice, l’usine remplace la manufacture et le capitaine d’industrie détrône le marchand-fabricant.

Troyes épouse alors les contours de la révolution industrielle, intensifiant sa production, jusqu’à atteindre, de 1885 à 1910, un niveau exceptionnel qui se pare d’une renommée internationale. Elle portera la croissance du secteur jusqu’au milieu du XXe siècle : dans les années 1960, un tiers de la population troyenne travaille dans le textile, soit 25 000 salarié(e)s.

Mais au début des années 1970, la bonneterie connaît une crise massive. L’industrie troyenne se restructure et oriente une grande partie de son activité vers le développement des magasins d’usines, ce qui bouleverse le paysage urbain. Plus de 14 ha de la ville sont désindustrialisés et notamment remplacés par des zones commerciales, spécialisées dans la vente des surstocks de vêtements à bas coût. Le vieux centre-ville est restauré, afin de développer ses atouts patrimoniaux.

Après avoir dominé l’industrie textile durant la première moitié du XXe siècle, Troyes s’est aujourd’hui orientée vers les activités commerciales et touristiques : 4 millions de touristes s’y rendent chaque année.

# Loger les ouvriers : l’exemple du carré mulhousien

À l’instar de Troyes, Mulhouse connaît un développement rapide de son industrie textile, consolidé par sa tradition de fabrication d’indiennes, tissus peints inspirés des madras orientaux. Cette croissance s’accompagne d’une intensification de la masse salariale : entre 1848 et 1858, la démographie de la ville, essentiellement ouvrière, bondit de 30 à 50 000 habitants. La question de l’habitat ouvrier devient alors centrale, et préoccupe les grands patrons industriels dans une époque teintée de paternalisme.

Au nord-ouest de la ville, là où s’érigent les cheminées des manufactures, un vaste chantier de cité ouvrière se lance. Des carrés mulhousiens, maisons contiguës bâties sur un même modèle (un étage, deux chambres et un grand potager), s’étendent, constituant, en quatre décennies, 1 200 logements. Inspirés par l’architecture des cités industrielles britanniques, les carrés confèrent au quartier le surnom de « petite Manchester ». Financés par un système de location-vente, ils permettent aux patrons de concilier philanthropisme et rationalité économique.

Aujourd’hui, la petite Manchester est toujours habitée par des ouvriers et des artisans en quête de logements accessibles. Une forte cohésion soude les voisins, et l’atmosphère de village dans la ville y règne toujours. Quartier le plus emblématique de l’histoire industrielle de la ville, il n’est pourtant pas classé Monument historique.

# Doré Doré, dans les rouages du paternalisme

À une vingtaine de kilomètres de Troyes, dans la commune de Fontaine-les-Grès, la société de textile Doré Doré (DD) fait figure d’exception au XIXe siècle, échappant en partie aux bouleversements induits par la production industrielle. Fondée par Jean-Baptiste Doré, organisée entre des ateliers de fabrication dispersés dans les communes voisines, l’entreprise conserve, envers et contre tout, un modèle de manufacture dispersée. Mais elle se démarque surtout par l’instauration d’un système paternaliste inédit.

Dès le début du XXe siècle, DD met ainsi en place une politique sociale complexe. En échange d’un accès privilégié à de nombreuses infrastructures, des professionnels acceptent de fournir aux salariés des prestations à des prix inférieurs à ceux du marché. Dans un contexte de « plein emploi », le patronat veut assurer la fidélisation des ouvriers. Il fait tout d’abord construire 226 logements à faible loyer, avant de mettre à leur disposition des commerces (épicerie, mercerie, boulangerie, coiffeur…) et des équipements collectifs (potagers, pensions pour les jeunes célibataires, dispensaire).

Au fil des ans, ce paternalisme va transformer le paysage de Fontaine-les-Grès. Les dirigeants financent la construction d’un stade, d’un cinéma et d’une salle de spectacles. Bientôt, la patte DD se pose sur l’ensemble de la commune : jardin d’enfants, école communale, église, voirie et, bien sûr, la mairie, tenue de 1908 à 1931 par Philippe Saint-Ange Doré.

Entre nécessité économique, lutte des classes, encadrement – voire contrôle – des employés, et sincère volonté d’assurer leur bien-être, on peut débattre du modèle instauré par DD. Cette politique lui assure néanmoins de pérenniser la croissance de l’entreprise jusque dans les années 1960, avant de péricliter, touchée de plein fouet par la crise du textile.

Entre 1970 et 2001, face à la concurrence des pays à bas coûts de production, le nombre de salariés passe de 1 700 à 560. DD est cédée en 2003 à Gallo, une société italienne spécialisée dans le chaussant haut de gamme. Ne restent désormais dans le village que les édifices construits par la dynastie Doré, dont le nom et le logo tapissent toujours les murs des bâtiments.

Troyes, Mulhouse et Fontaine-les-Grès partagent donc une histoire qui s’inscrit dans le paysage de la région. Manufactures, faubourgs et équipements collectifs constituent désormais un patrimoine industriel. Entre abandon, reconversion et pérennisation, sa protection émerge dans les politiques publiques françaises depuis les années 1970.

# En Lorraine, l’immigration ouvrière

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’immigration reste limitée en Lorraine, et est constituée de voisins proches : Belges, Luxembourgeois et Allemands.

Mais dès la fin des années 1890, la forte croissance économique modifie la donne. L’accès à la main-d’œuvre et sa maîtrise deviennent une préoccupation du patronat, qui met en place de nouveaux courants migratoires pour accompagner le développement de la sidérurgie, des mines, du textile et de l’agriculture. Des travailleurs saisonniers italiens, surnommés les « hirondelles », viennent alors s’installer dans les zones transfrontalières, comme le Kreis de Thionville ou l’arrondissement de Briey par exemple.

Après la Grande Guerre, c’est au tour des ouvriers polonais d’être recrutés dans les mines de fer et de charbon, dont ils constituent bientôt un quart de la masse salariale. À ces migrants économiques s’ajoutent de nombreux réfugiés politiques européens : Russes blancs, Arméniens, antifascistes italiens, juifs allemands ou républicains espagnols. Dans les années 1960, l’arrivée croissante des communautés maghrébines et turques prennent le pas sur l’immigration européenne encore dominée par les Italiens, s’inscrivant durablement dans le paysage lorrain. Dans les années 1980, les étrangers représentent ainsi 7,7 % de la population lorraine,

Suivant les aléas de la conjoncture, élargissant progressivement ses foyers de recrutement, transformant les sociétés dans lesquelles elle s’immerge, l’immigration a constitué l’un des socles de la puissance économique lorraine tout comme elle a forgé son actuelle identité culturelle.

# Piste pédagogique associée

Le même contenu, adapté à l’enseignement, est accessible aux enseignants et aux élèves de la région Grand Est, sous le titre : Vivre en ouvrier à l’aube de la Grande Guerre.