Aas : les derniers siffleurs de la vallée d'Ossau
- Vitesse de lecture: 1 x (normal)
Notice
Résumé
À Aas, dans la vallée d'Ossau (Béarn), les bergers communiquent en sifflant. Cette particularité a été étudiée par le professeur René-Guy Busnel (1914-2017). Ce dernier réalisa dans les années 1960 un documentaire sur le sujet, dont des extraits ponctuent ce reportage. Margot Laborde et Jean-Pierre Carrère Pouey font une démonstration du langage sifflé. René Arripe, auteur du livre Les siffleurs d'Aas explique le contexte de cette langue de montagnards. Anne (“Anetou”) Palas, ancienne bergère siffleuse, puis René Arripe, évoquent le caractère distinctif du sifflet, propre à chaque locuteur. René Arripe mentionne les stratégies amoureuses de ce langage, et détaille les motifs de sa disparition.
Langue :
Date de diffusion :
21 nov. 1992
Éclairage
Informations et crédits
- Type de média :
- Collection :
- Réalisateur :
- Source :
- Référence :
- 00062
Catégories
Thèmes
Lieux
Personnalités
Éclairage
Contexte historique
Par
Aas, commune des Eaux-Bonnes en vallée d’Ossau, dans les Pyrénées béarnaises, se distingue par la pratique d’une langue sifflée, audible à plusieurs kilomètres. La langue vernaculaire parlée par ses habitants est l’occitan dans sa variante béarnaise laquelle se décline aussi, dans ce petit village, selon un mode sifflé : non plus en utilisant les cordes vocales pour émettre les phonèmes, mais en variant la hauteur du sifflement. Cette technique ne permet pas de transcrire l’ensemble des sons parlés, ce qui induit que certains mots vont se siffler de la même manière. Le sifflé ne peut donc se comprendre que s’il est contextualisé à l’instant où il est utilisé.
On connaît aujourd’hui un certain nombre de langues sifflées dans le monde, présentes dans des zones de forêt dense ou dans des zones de montagne. C’est le cas pour Aas situé à 765 mètres d’altitude sur le flanc de la Montagne Verte, dont le pastoralisme transhumant constitua pendant des siècles, comme dans l’ensemble de cette zone béarnaise et pyrénéenne, l’activité principale. Toutefois, seul le village d’Aas est connu pour avoir pratiqué ce mode d’expression.
Dans les années 1960, la langue sifflée d’Aas est mise en lumière par le professeur René-Guy Busnel* aux yeux de la communauté scientifique, mais aussi aux yeux des habitants de la vallée d’Ossau qui pour la plupart ignoraient son existence. Cette pratique est considérée à ce moment-là comme mourante, et n’est quasiment plus utilisée. S’ensuivront des articles dans la presse, des rencontres télévisées et, en 1984, la première édition du livre de René Arripe, Les siffleurs d’Aas, réédité plusieurs fois. D’autres reportages suivront.
La dernière personne qui a appris des anciens à siffler dans son enfance, Anne, dite Anetou Palas, est décédée en 1999. Il ne reste alors plus que des personnes ayant côtoyé les siffleurs. Les siffleurs d’Aas ont maintenant disparu.
En 2010, Gérard Pucheu, enseignant en retraite, a entrepris de réapprendre à siffler auprès d’un professeur de silbo gomero, langue sifflée sur l’île de la Goméra dans les Canaries. Depuis 2011, l’association Lo Siular D’Aas, portée par des Béarnais pour faire vivre cette pratique, a mis en place une méthode d’apprentissage basée sur celle du silbo gomero, et organise des cours de langue sifflée pour adultes à Billère près de Pau. Entre 2013 et 2015, une première expérience d’enseignement de langue sifflée voit le jour dans les écoles Calandreta de Lys et de Béost, toutes deux en vallée d’Ossau, puis de Pau. Philippe Biu, enseignant-chercheur à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, s’intéresse également au sujet et en vient à enseigner la technique au collège de Laruns (Vallée d’Ossau), dans la section Occitan, où sont présents des descendants des derniers siffleurs d’Aas. De ce programme d’enseignement est né un échange entre les collégiens de Laruns et la Goméra.
Depuis 2015, un cours de langue sifflée est dispensé à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, constituant ainsi une première dans une université européenne. D’autres expériences d’initiation ou d’enseignements ont lieu à destination d’un public occitanophone.
* Le film du professeur René-Guy Busnel Documents sur une langue sifflée pyrénéenne, est consultable sur le site de Canal U.
Transcription
(Cliquez sur le texte pour positionner la vidéo)
(Bruit)
Journaliste
Aas est le seul et l’unique village de la Vallée d’Ossau où les bergers ont inventé,il y a bien longtemps,un langage pour communiquer en montagne, le langage sifflé.
Margot Laborde
(Sifflet)Tu as compris ?Oui, oui, oui.
(Silence)
Anne Palas
Elle appelait son mari, Emile hòu !.
Jean-Pierre Carrere Pouey
Emile hòu !
Margot Laborde
Oui.Enfin, je siffle un peu, encore.
Journaliste
Les Aassois sont les seuls en Europe à s’exprimer de la sorte mais pas au monde.On siffle aussi dans certaines vallées turques,sur l’île de Goméra aux Canaries et au Mexique.Pourquoi sifflait-t-on à Aas et nulle part ailleurs dans les Pyrénées?C’est un mystère et si le langage sifflé n’est pas passé inaperçu,c’est grâce à un acousticien, le professeur Busnel,qui dans les années 1960, l’a étudié scientifiquement et a réalisé un film.
Intervenant 1
(Sifflet)
René-Guy Busnel
Si la tradition pastorale est toujours présente dans ces hautes vallées,les bergers ne sont plus isoléset l’usage du sifflet n’est plus nécessaire.Ces deux hommes sont les plus jeunes du village qui soient encore capables de le pratiquer.
Intervenant 2
(Sifflet)
René-Guy Busnel
Et ces rencontres ont permis de constituer sur bande magnétiqueces documents linguistiques qui méritent déjà le terme de vestige.
René Arripe
C’est une langue de bergers.C’était une langue qui se sifflait dans des circonstances, disons, un peu dramatiques.Il y avait toujours urgence,soit la maladie, la mort, l’accidentou simplement, le simple besoin.Tu descends au village, apporte-moi du pain ou… des choses comme çadonc quelque chose d’utilitaire.Donc, limité.Les états d’âme n'étaient pas sifflés.Sauf que, Anetou me racontait que lorsqu’elle était dans sa cabane à Gourette,les jours du brouillard, elle avait très peur.Elle avait 15 ans à l’époque.Elle avait très peur de l’ours qui fait beaucoup parler de lui actuellement ici.Et pour exorciser sa peur, elle se mettait à siffler.Elle se mettait à siffler parce qu’elle avait besoin de contact.Et le sifflet, c’était si vous voulez,ce qui la liait aux autres bergers qui étaient loin et près à la fois.Et le brouillard, bien sûr, augmentait les distances.
Anetou (jeune) Palas
(Sifflet)
Anne Palas
Je ne peux pas y arriver.(Siflet)Ya ya ya ya.
Margot Laborde
Non non non, elle ne peut pas, elle ne peut pas.(Sifflet)Tu as compris ?
Anne Palas
J’avais compris.Et on reconnaissait le son de chacun.
Margot Laborde
Et oui !
Anne Palas
Oui.Moi, je reconnaissais ton son et celui de ta soeur.
Margot Laborde
Oui, oui.
Anne Palas
Et Jeanne Pujou.
Margot Laborde
Hum.
Anne Palas
Elle était avec nous.Elle était bergère.Je reconnaissais son sifflet.
René Arripe
Il était, non seulement, personnalisé mais, en plus de ça, il y avait une hiérarchie dans les siffleurs.Comme il y a une hiérarchie dans les beaux parleurs.Et il y avait des siffleurs vraiment supérieurs à d’autres.Simplement, peut-être, pour des raisons physiologiques ou parce qu’ils le pratiquaient davantage.Et on savait déceler un bon siffleur d’un mauvais siffleur.Celui qui pouvait se faire entendre mieux que d’autres.
Anne Palas
Hicà't los dits a la boca tà har véder quin hès.
(Silence)
Jean-Pierre Carrere Pouey
Je siffle avec un doigt comme ça.(Sifflets)
Intervenant 2
Alors, maintenant, voulez-vous siffler pa, pi, po, pé, pou, pon ?
Journaliste
Après avoir mené son étude au village,le Professeur Busnel fait venir dans ses studios parisiens deux siffleurs disposés à faire le voyage.Joseph Carrerette et Clément Arripe.
René guy Busnel
Bon, très bien.Alors maintenant, je voudrais que nous passions à un autre genre de travail.Je voudrais vous demander de nous envoyer par siffletdes phrases classiques qui servent pour l’étude des langues.Alors, par exemple, le soleil n’indique jamais la place des amoureux.Es-ce que cette phrase vous convient ?
Joseph et Clément
Non.Non.
René-Guy Busnel
C’est trop compliqué pour vous ?Je vais essayer de trouver quelque chosequi pourrait correspondre mieux aux besoins de la vie en montagne.Par exemple, quelle heure est-il ?Est-ce que ça irait ça ?
Joseph et Clément
Oui.Oui.
René-Guy Busnel
Ça irait bien.Comment ça se dit en patois béarnais ?
Joseph
Quina òra ei.
René-Guy Busnel
Quina òra ei ?Qu’est-ce ça donne en sifflet ?Sifflez voir maintenant !
Joseph
(Sifflet)
René-Guy Busnel
Oh, ça c’est très bien.
René Arripe
Il y avait un petit problème avec les rendez-vous amoureuxparce que les rendez-vous amoureux…Le langage sifflé a quelque chose d’extraordinaire, c’est qu’il porte loinmais il est entendu de tout le monde.Un berger avait donné rendez-vous à son amiepar le biais du langage sifflé.Malheureusement, le jour de rendez-vous ou l’heure du rendez-vous plutôt,il y avait plus de monde que prévu au rendez-vous.
Margot Laborde
(Sifflet)
René Arripe
Ce que les gens ne comprennent pas c’est que cette langue disparaisse.Et c’est tout à fait normal qu'une langue utilitaire disparaisselorsqu’elle est remplacée par quelque chose de plus perfectionné.Téléphone, talkie-walkie, le 4x4, enfin,des infrastructures routières beaucoup plus évoluées.Et donc, cette langue a disparu puisqu’elle a été remplacée par quelque chose de plus perfectionné.
Anne Palas
Nous avons eu une drôle de vie.
Margot Laborde
Mais en sifflant on s’en sortait.