Pierre HENRY, Variations pour une porte et un soupir

1963
02m 45s
Réf. 00012

Notice

Résumé :

Il y a une certaine provocation à afficher ainsi la cause concrète – voire triviale – avec laquelle on se propose de faire de la musique. Mais cette mise en avant de la porte, c'est pour mieux la faire disparaître en tant que porte, justement. C'est aussi une manière de répondre par avance aux détracteurs de la démarche concrète et de la revendiquer haut et fort au lieu de la masquer.

Type de média :
Date de diffusion :
1963
Personnalité(s) :

Éclairage

Durée totale : 48'17

Il y a une certaine provocation à afficher ainsi la cause concrète – voire triviale – avec laquelle on se propose de faire de la musique. Mais cette mise en avant de la porte, c'est pour mieux la faire disparaître en tant que porte, justement. C'est aussi une manière de répondre par avance aux détracteurs de la démarche concrète et de la revendiquer haut et fort au lieu de la masquer.

Au départ, donc, une porte, celle du grenier d'une maison où le compositeur séjourna durant l'été 1962. "Pierre Henry ne se précipite pas pour l'enregistrer. Il s'exerce à en jouer, il fait comme au Conservatoire, ses "deux heures de porte" par jour. Puis il installe devant elle un micro Neumann U47, relié par un long câble au magnétophone que contrôle depuis le rez-de-chaussée Isabelle Chandon. Alors il enregistre la porte systématiquement, "exhaustivement", déjà comme une musique, il la fait parler et crier de toutes les manières : tantôt avec de tout petits gestes du poignet, tantôt en la secouant comme un furieux, l'enfourchant, la faisant hurler. Ces sons de porte sont d'une transparence, d'une présence et d'un impact prodigieux, et pourquoi ne décernerait-on pas un Oscar de la prise de son à cette série de sons de porte faits à Vic, dans l'Aude, en juillet-août 1962 ?" .(Michel Chion, Pierre Henry).

Quant au soupir du titre, il est double. Il est d'une part un "vrai" soupir : une prise de son d'une inspiration et d'une expiration, et d'autre part un soupir dit "chanté" et qui est en fait un son provenant d'un flexaton. (Il s'agit d'un instrument fait d'une lame d'acier flexible, fixée à un manche, et frappée par deux boules de bois retenues par des sortes de ressorts. Le son est clair et est surtout accompagné d'un glissando caractéristique dû aux flexions de la lame résonante. Si bien qu'on peut, comme Jacques Lonchampt, l'entendre comme des "cloches lointaines" ou des "hululements de chouettes").

Ainsi que nous le disions, ces sons de porte ont un "piqué extraordinaire" et sont d'une grande "phonogénie". Ces caractéristiques sont d'autant plus frappantes qu'ils ne font l'objet dans l'œuvre d'aucun traitement susceptible d'altérer leur nature ou de corrompre leur "timbre". A savoir : aucune transposition dans le grave ni dans l'aigu, aucune accumulation, aucun filtrage. Seulement par endroits entend-on certains sons passés par la chambre d'écho (notamment dans le second extrait choisi ici : Gestes).

Une partie du travail a consisté à repérer et à échantillonner les prises de son originales (par prélèvements, fragmentations, isolations d'objets et de petites séquences). Ensuite ont été entrepris des essais systématiques de combinaisons entre ces différents échantillons. Le travail proprement compositionnel est un travail d'articulation et d'intonations (travail d'orfèvre), par lequel la porte est transfigurée en voix et en chant. Ce qui confirme le mot de Victor Hugo que Pierre Henry aime à citer, selon lequel "tout bruit écouté longtemps devient une voix".

Notons en passant la grande similitude de cette démarche avec les préceptes schaeffériens de la même époque : non-manipulation du son; principe de la variation; prédominance du montage (cf. Études 1958-59, et GRM).

Les registres de la porte sont très riches et très étendus; ils vont du grain isolé (craquement), du son granuleux grave et ultra grave jusqu'aux extrêmes aigus acérés et lisses.

Les Variations posent la question de l'instrument de musique. Entre les mains de Pierre Henry la porte en devient un, produisant à travers la permanence de son "timbre de porte" une collection de sons différents qui en sont autant de variations en grains, allures, glissandi, etc. Il faut préciser ici qu'à aucun moment le compositeur ne "triche". Il joue de la "porte sur gonds" et n'utilise à aucun moment des sons dérivés, comme le seraient par exemple des sons de percussion faits avec la porte. Enfin, le caractère glissé, ou tout au moins inconstant, de ces sons de porte, rend toute détermination scalaire des hauteurs impossible. Le flexaton participe de cette indétermination grâce à sa sonorité particulière sans cesse mouvante. Quant aux "vrais" soupirs, ils sont par nature sans hauteur déterminée.

Les Variations pour une porte et un soupir sont constituées de 25 mouvements d'une durée moyenne de deux à trois minutes chacun. (Durée totale de l'œuvre : 48 mn). Ces mouvements se repartissent en deux séries, chacune débutant par un mouvement d'où la porte est absente : Sommeil, mouvement 1, et Respirations, mouvement 14. De plus, six mouvements (Chants 1 à 6 – où ne s'entendent que souffles et flexaton) parsèment l'œuvre, créant des moments de suspension, sortes de contre-points temporels lointains et mystérieux qui font d'autant mieux ressortir la porte des autres mouvements.