Pierre SCHAEFFER, Pierre HENRY, Symphonie pour un homme seul : Erotica

1950
01m 26s
Réf. 00004

Notice

Résumé :

"L'homme seul devait trouver sa symphonie en lui-même, et non pas seulement en concevant abstraitement la musique, mais en étant son propre instrument. Un homme seul possède bien plus que les douze notes de la voix solfiée. Il crie, il siffle, il marche, il frappe du poing, il rit, il gémit..."

Type de média :
Date de diffusion :
1950

Éclairage

Version primitive : 45' (22 mouvements), ultérieurement réduite à 22' (12 mouvements)

Cette Symphonie est au départ un projet de Pierre Schaeffer. Celui-ci venait de terminer sa Suite 14  dont la tentative de symbiose entre musique instrumentale et concrète était décevante. Il souhaitait donc se tourner à nouveau vers "les bruits", et plus précisément "les bruits du corps", afin d'en faire une symphonie exprimant la solitude de l'homme.

"L'homme seul devait trouver sa symphonie en lui-même, et non pas seulement en concevant abstraitement la musique, mais en étant son propre instrument. Un homme seul possède bien plus que les douze notes de la voix solfiée. Il crie, il siffle, il marche, il frappe du poing, il rit, il gémit. Son cœur bat, son souffle s'accélère, il prononce des mots, lance des appels et d'autres appels lui répondent."

L'idée était en fait plus radiophonique (ou littéraire) que musicale. Schaeffer était précisément un homme de radio – mais un homme de radio gauchi par sa rencontre avec la musique concrète. Cependant Schaeffer n'était pas un créateur de sons. Aussi bien les Études de bruits de 1948, que la Suite 14  avaient été composées avec des sons trouvés plutôt qu'avec des sons façonnés. Et précisément il recherche à ce moment-là quelqu'un qui puisse l'aider à créer de la matière première pour sa symphonie.

La rencontre de Pierre Schaeffer avec Pierre Henry, en 1949, est, de ce point de vue, providentielle. Pierre Henry est, lui, un inépuisable créateur de sons. Il avait déjà entrepris à cette époque des recherches personnelles sur des lutheries expérimentales. Il amenait avec lui la technique du piano préparé.

Les rôles se répartirent rapidement : Schaeffer se tenait dans la cabine du studio, pendant qu'Henry travaillait du côté du micro. Le premier faisait écouter au second des séquences ou des sons qu'il projetait d'utiliser. Pierre Henry devait y répondre par des improvisations au piano préparé. Cette manière de travailler transparaît dans l'œuvre, qui en garde, par endroits, une allure concertante.

La matière première contient essentiellement du piano préparé, des éléments vocaux (voix parlées, rires, sifflements... ) à quoi s'ajoutaient des éléments divers comme des pas, des souffles, etc. Les voix parlées sont le plus souvent passées à l'envers, afin de donner à entendre une poésie de l'intonation qui ne soit pas parasitée par le sens des mots. Le seul mot compréhensible de toute la Symphonie est "Absolument !..." , répété en boucle (sillon fermé), autour duquel est construit le neuvième mouvement : Apostrophe. Est également fait usage des voix accélérées et ralenties.

L'œuvre se présente comme une suite de courts mouvements (d'une à trois minutes), chacun développant une petite forme clairement dessinée. La version primitive (celle de la création) en comportait 22, et durait environ 45 minutes. Elle fut ultérieurement réduite à 12 mouvements, pour une durée de 22 minutes. C'est cette seconde version que l'on connaît aujourd'hui. C'est aussi celle qui fut utilisée par Béjart pour son ballet.

Les douze mouvements sont les suivants : Prosopopée I, Partita, Valse, Erotica (mouvement court d'une minute et demie, constitué d'un rire coquin, de souffles et de gloussements que lient et soutiennent de petites ritournelles de sillons fermés... ), Scherzo, Collectif, Prosopopée II, Eroïca, Apostrophe, Intermezzo, Cadence et Strette.

On a pu reprocher à cette œuvre son caractère hybride : miradio, mimusique. Schaeffer lui-même s’en démarquera par la suite, en cherchant à dépasser cette conception de la musique concrète comme assemblages de sons anecdotiques, au profit d’une musique concrète du matériau. Autrement dit, il s’agira de passer d’une concrétude des causes des sons à celle du son lui-même envisagé comme objet sonore. Il n’en reste pas moins, que l’étonnante fraîcheur et l’espèce de jubilation qui émanent de cet "amas de sons hétéroclites" nous indiquent assez clairement qu’une magie secrète les oriente et les anime (et cela bien indépendamment de leurs causes !), de sorte à former cet ensemble de sons qui est précisément le sens étymologique du mot symphonie.

La Symphonie pour un Homme seul fut créée en concert le 18 mars 1950, à l'École Normale de musique (en même temps que trois des cinq Études de bruits de 1948).La scène était occupée par deux gros hautparleurs, entre lesquels se trouvaient deux imposants tourne-disques, sur lesquels Jacques Poullin et ses assistants faisaient se succéder les disques souples. Il s'agissait d'être aussi "synchrone" que possible. Dans les premiers rangs se trouvait un "mélangeur" (console de mixage), qui servait à contrôler le volume dans la salle. C'est là que Schaeffer se tenait, "agité de sentiments contradictoires". Il poursuit : "Étais-je ou non à un poste de commandement ? Devait-on régler une fois pour toutes le volume des haut-parleurs, ou fallait-il, selon une vague intuition, répondre par une présence à la présence du public, ne pas le laisser seul en face des tourne-disques, et ajouter une marge d'exécution, si minime fût-elle, à la reproduction automatique de l'enregistrement ?". Ainsi, dès ce premier concert de musique électro-acoustique, se posait la question de la diffusion du son et de "l'interprétation" de cette musique. Question qui portait en germe les dispositifs de diffusion ("orchestre de hautparleurs") qui apparurent par la suite.

Ce concert ne suscita pas de scandale. Il rendit célèbres ses auteurs, et la musique concrète. La Symphonie bénéficia d'une très large audience, en France et à l'étranger. Elle fut donnée une vingtaine de fois à la radio. En 1955, elle servit de musique et d'argument pour le premier ballet de musique concrète de Maurice Béjart (sous le même titre). Ainsi put-on l'entendre tous les soirs, durant l'été 1955, au Théâtre de l'Étoile, à Paris.