Par Geoffrey Koenig et Lara Mercier, Professeur d'histoire-géographie et journalistePublication : 08 déc. 2020
Introduction
De l’annexion au IIIe Reich en 1940 jusqu’au procès de Robert Wagner à Strasbourg en 1946, l’Alsace s’est retrouvée à bien des égards au cœur des bouleversements engendrés par la Seconde Guerre mondiale. Au-delà des implications générales du conflit, il existe des spécificités propres à l’échelle locale.
La Seconde Guerre mondiale, conflit d’ampleur inédite, a eu de lourdes implications en Alsace. Région frontalière disputée par les nationalismes français et allemands entre le XIXe et le XXe siècle, l’Alsace a changé quatre fois de souveraineté entre 1871 et 1945. Durant la Seconde Guerre mondiale, les prétentions raciales du IIIe Reich, qui estime devoir réunir la « race germanique », aboutissent à l’annexion de fait de la région.
Le 18 octobre 1940, suite à la défaite française, l’Alsace et la Moselle sont fondues dans les circonscriptions territoriales de l’Allemagne nazie, plaçant la région dans une situation unique au regard du reste de la France. Considérée comme partie intégrante de « l’espace vital », l’Alsace n’est pas seulement occupée, mais intégrée aux frontières de l’Empire allemand, sans pourtant qu’aucun traité ne régule cette disposition.
L’administration du territoire se retrouve entièrement aux mains du régime nazi ; les Alsaciens sont considérés comme des Allemands et sont tenus à ce titre de participer à l’effort de guerre au nom de l’intérêt commun, au nom de la « communauté du peuple » allemand.
La mesure la plus significative en ce sens est l’incorporation de force des jeunes Alsaciens en tant que conscrits dans l’armée allemande (les « Malgré-nous »), décrétée le 25 août 1942 afin de pallier les pertes importantes de l’armée allemande sur le front de l’Est. Lors des procès d’après-guerre, cette décision est reconnue comme un “crime de guerre” : sur les 130 000 incorporés, 40 000 ne sont jamais revenus.
Environ 130 000 jeunes Alsaciens et Mosellans ont été incorporés de force dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale et on estime à 40 000 le nombre de ceux qui ne sont jamais rentrés. La plupart d’entre eux ont été envoyés sur le front de l’Est et une grande partie a été faite prisonnière par les Soviétiques et internée dans des camps aux conditions de vie difficiles.
Par ailleurs, en tant que partie intégrante de l’Empire allemand, l’histoire de l’Alsace est inextricablement liée à celle de la Shoah. La Reichsuniversität de Strasbourg a de ce fait participé à légitimer les thèses racistes du IIIe Reich.
Le professeur August Hirt, directeur de l’Institut d’anatomie de Strasbourg et membre de l’Ahnenerbe (l’Institut d’anthropologie raciale de la SS), a notamment pratiqué des expérimentations sur les détenus de Natzweiler-Struthof, seul camp de concentration présent sur le territoire français. C’est sur sa demande, et pour alimenter sa collection de squelettes, que 86 Juifs sont rapatriés depuis Auschwitz au camp de Natzweiler et tués dans une chambre à gaz spécialement construite à cet effet.
En 2015, Raphaël Toledano, médecin et chercheur, a découvert deux bocaux contenant des restes de victimes juives du nazisme à l’Institut de médecine légale de Strasbourg. Officiellement, tous les restes devaient être inhumés en 1945. Cependant, Raphaël Toledano, ayant connaissance d’une lettre mentionnant les bocaux, a réussi à retrouver leur trace.
Néanmoins, l’histoire de l’Alsace et des Alsaciens durant la Seconde Guerre mondiale ne saurait se résumer à la domination nazie. Du fait de l’annexion, les mouvements de résistance en Alsace ont été plus limités que dans le reste de la France.
En 2007, Jacques Chirac et Simone Veil ont inauguré une plaque en l’honneur des « Justes parmi les Nations » français au sein du Panthéon. Ce titre a été accordé à 34 Alsaciens pour leurs actions de sauvetage envers les Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, les « Justes » alsaciens sont longtemps restés dans un angle mort mémoriel en raison de l’histoire complexe de la région.
Mais la Résistance alsacienne s’est surtout illustrée hors de la région. Le cas des Alsaciens qui obtinrent le titre de « Juste parmi les nations », au nombre de 34, est à ce titre significatif : les actions de sauvetage qu’ils ont réalisées envers les Juifs persécutés l’ont été en dehors de l’Alsace en raison de l’évacuation puis de l’annexion de la région.
En effet, au moment de l’entrée en guerre de la France en 1939, 374 000 Alsaciens sont évacués dans les départements du Sud-Ouest. Parmi ceux qui refusèrent de revenir dans la région après la défaite de 1940, malgré l’invitation des autorités allemandes, un nombre non négligeable prit activement part à la Résistance, dont les actions consistaient notamment à fabriquer des faux-papier, à signaler aux familles juives l’imminence des rafles ou à organiser leur fuite.
Le déroulement de la libération de l’Alsace s’explique lui aussi par les spécificités régionales. Les combats ont duré cinq mois, entre novembre 1944 et mars 1945, soit presque autant qu’il en a fallu pour libérer le reste du territoire français, de juin à novembre 1944. L’armée allemande a défendu le territoire comme une partie du Reich, faisant de la bataille d’Alsace l’une des plus violentes survenues sur le front de l’Ouest. Dans la poche de Colmar notamment, la 19e armée allemande s’est accrochée à la moindre position. Certains villages, comme Bennwihr ou Sigolsheim, furent entièrement détruits. Il fallut attendre le 19 mars 1945 pour que la région soit finalement libérée par les Alliés.
Durant l’hiver 1945, d’importants combats se sont déroulés en Alsace entre les Alliés et l’armée allemande. Près de deux mois et demi ont été nécessaires aux troupes américaines et françaises pour s’emparer de la « poche de Colmar », où la 19e armée allemande leur a opposé une résistance intense. Les dégâts ont été considérables : en plus de milliers de morts, certaines localités ont été entièrement détruites.
La fin de la guerre ne signifie cependant pas que l’affaire est close. Dans toute l’Europe, la période est marquée par l’épuration, dans une volonté de rompre avec la période précédente. Le procès du Gauleiter Robert Wagner, responsable administratif de l’Alsace et du Bade, se tient devant le tribunal militaire de Strasbourg au printemps 1946. Accusé d’être responsable du sort des Alsaciens durant la guerre, Wagner, qui avait promis à Hitler de germaniser et de nazifier la région en cinq ans, est condamné à mort et exécuté.
Le 23 avril 1946 au palais de justice de Strasbourg, devant une cour de militaires français, s'ouvre le procès de Robert Wagner, ancien Gauleiterdu Bade et de l’Alsace durant la période de l’annexion nazie. Tenu responsable de plusieurs crimes de guerre, Wagner est condamné à mort.
Dans cette période transitoire d’après-guerre, la mise à mort du plus haut dirigeant nazi de la région alsacienne permet au nouveau gouvernement de De Gaulle, de rappeler la participation de la France à la victoire des Alliés, ainsi qu’à la souveraineté française de s’exprimer en Alsace.
Le même contenu, adapté à l’enseignement, est accessible aux enseignants et aux élèves de la région Grand Est, sous le titre : L’Alsace dans la Seconde Guerre mondiale.
Piste Pedagogique
Publication : 08 déc. 2020, Mise à jour : 11 mai 2021
Cette piste pédagogique conçue pour le programme d'histoire en Terminale répond à la problématique : Dans quelle mesure la Seconde Guerre mondiale a-t-elle eu les mêmes conséquences en Alsace que dans le reste de la France ?