Une veillée à l'ancienne à Meslay-du-Maine
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Résumé
Le temps d'un spectacle, des conteurs du pays de Loiron partagent avec les spectateurs leurs histoires du monde rural mayennais dans lequel ils ont baigné depuis l'enfance. Sous le regard de l'écrivain Pierre Guicheney, qui les a accompagnés dans leur travail, c'est aussi le parler local qui revit à travers leurs contes.
Date de publication du document :
01 sept. 2021
Date de diffusion :
25 févr. 1999
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Contexte historique
ParDirecteur des archives départementales de la Mayenne
Publication : 01 sept. 2021
Depuis le Moyen Âge, le royaume de France est une mosaïque de parlers locaux, le plus souvent issus du latin – sauf le basque et le breton. Les révolutionnaires, par souci d’égalité, entendent créer une unité politique et culturelle ; l’emploi exclusif de la langue française leur apparaît comme une nécessité et l’école comme un moyen d’y parvenir. Ainsi sont élaborés le plan Talleyrand (1791) puis le décret Lakanal (1794). Le même principe est repris dans la loi Guizot (1833) puis dans la seconde loi Ferry (1882) qui rend l’école obligatoire afin de garantir l’identité républicaine. Si l’usage du français progresse dans la population, cette évolution demeure lente et inégale selon les régions. Les langues régionales ou vernaculaires ou patois – mot souvent connoté péjorativement – sont autant interdits à l’école qu’ils continuent d’être parlés à la maison, comme le constatent pendant la Première Guerre mondiale les soldats appelés sous les drapeaux en compagnie de frères d’armes issus d’autres départements. La veillée, à la campagne, est un moment de convivialité lors duquel la famille voire la communauté villageoise se rassemble, toutes générations confondues, pour échanger des récits, anecdotes, observations ou dictons de sagesse populaire.
Les Trente glorieuses (1945-1975) sont une période de prospérité économique qui voit des équipements ou rituels jusque-là collectifs être remplacés, par souci de confort, par des appareils électroménagers individuels. Si le développement de la machine à laver entraîne la disparition des bateaux-lavoirs (voir la vidéo Le dernier bateau-lavoir de Laval), celui de la télévision marque l’avènement de soirées chacun chez soi et la disparition progressive des veillées communautaires, dans un pays devenu majoritairement urbain.
La Mayenne n’échappe pas à cette évolution. On y parle un dialecte de langue d’oïl – comme en Île-de-France, Picardie ou Bourgogne –, mais il a ses mots, ses tournures et expressions bien à lui, qui le distinguent même du sarthois ou de l’angevin. Pendant les veillées de pommé, on prenait le temps nécessaire à la confection de cette confiture de pomme qui peut cuire 12 heures ou plus, occasion privilégiée pour parler et transmettre !
Dans les années 1970 et 1980, la disparition d’un patrimoine oral, souvent vernaculaire, alerte des ethnologues parfois appelés « folkloristes » malgré la connotation péjorative du terme. Ils se font un devoir de rechercher, collecter et identifier le vocabulaire, les pratiques, les chants, danses et récits qui ne se transmettent plus de génération en génération.
L’initiative menée par Pierre Guicheney avec les conteurs amateurs qu’il a rassemblés autour de lui pour transcrire ce parler, à la veille du nouveau millénaire, relève de la même logique. La conclusion du reportage l’affirme clairement : ce travail est fait pour que ces traditions rurales échappent un peu à l’oubli et constituent un véritable patrimoine
. Il y aurait donc une hiérarchie de valeur, selon laquelle l’écrit aurait plus de valeur que l’oral. Cette hiérarchie est désormais battue en brèche, notamment depuis l’adoption par l'UNESCO de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, en 2003.
Un tel recensement est certes limité, lacunaire, mais en fixant dans l’écrit ce qui était jusqu’alors simplement oral, il offre à un nouveau public des sujets qu’il n’aurait pas connus sans cela : travaux de la ferme, y compris les moins ragoûtants, rapports humains et sociaux dans des communautés d’habitants plus soudées que dans les villes. Le style est volontiers truculent, coquin, espiègle, voire gentiment irrévérencieux puisque les conteurs n’hésitent pas non plus à brocarder l’autorité de M. le Curé ou de Mme la Comtesse
.
La mise par écrit d’un patrimoine oral n’est pas nouvelle en soi : bien des régions ont connu au XXe siècle leur écrivain qui a donné ses lettres de noblesse à la culture locale. On pense à Jean-Loup Trassard en Mayenne comme à Jean Boudou en Occitanie. Mais la particularité de l’initiative présentée dans le reportage est de (re)donner la parole à des gens qui n’ont pas l’habitude de la prendre. Par son format de soirées en divers lieux du territoire et ouvertes à toutes les générations, elle ressuscite un peu de l’esprit des veillées d’antan. Non pas dans un esprit nostalgique du passé ou comme on colle des fleurs séchées dans un herbier, mais pour leur donner un second souffle et les remettre en circulation.
Bibliographie
Langues, cultures, identités, en France et en Mayenne
- Joseph Jouet et Fernand Bourdin, La veillée de pommé : recueil de récits et monologues en patois des Coëvrons et de Sainte-Suzanne, Évron, Imprimerie Letellier, s. d.
- Association Recherche et sauvegarde des coutumes mayennaises (RSCM), Chansons traditionnelles recueillies dans la Mayenne, Laval, RSCM, 1983 [120 chansons sont ainsi recensées, dont 42 pour la veillée et 25 pour la veillée de pommée et les battages].
- Suzanne Sens et Françoise Vallès, Petit dictionnaire patoisant des parlers du Maine, Brissac-Quincé, Le Petit Pavé, 1999.
- Suzanne Sens, Légendes et histoires vraies dans le Maine, Brissac-Quincé, Le Petit Pavé, 2000.
- Étienne Bouton, « Les veillées : distractions et jeux des veillées de la campagne du Maine », Maine-Découvertes, 2002, n° 35, p. 24-27.
- Mathieu Avanzi, Alain Rey et Aurore Vincenti, Comme on dit chez nous. Le grand livre du parler de nos régions, Paris, Le Robert, 2020.
- Julien Soulié et M. La Mine, Et cetera, et cetera. La langue française se raconte, Paris, First, 2020.
Les passeurs : Trassard, Guicheney
- Jean-Loup Trassard, Une classe de nature ou comment repiquer les petits citadins en pleine terre, Paris, L’École des Loisirs, 1984.
- Pierre Guicheney, On se meurt apprenti : un siècle dans le bocage, roman et photographies, Rennes, Terre de brume, 1997, 143 p. ; rééd. Rennes, Ennoïa, 2002, 146 p.
- Jean-Loup Trassard, Les derniers paysans, Cognac, Le temps qu'il fait, 2000.
- Pierre Guicheney, Hier, nos campagnes, Genève, Aubanel, 2005.
- Jean-Loup Trassard, L'homme des haies, Paris, Gallimard, 2012.
Transcription
(Cliquez sur le texte pour positionner la vidéo)
Anne Caruel
Ce sont d’anciens artisans, ouvriers ou paysans.Sept conteurs mayennais ont choisi de raconter l’histoire du monde rural de la première moitié du XXe siècle.L’histoire de leurs parents ou celle qu’ils se sont inventée lorsque déjà, enfants, ils écoutaient leurs aînés au coin du feu.Hier soir, à Meslay-du-Maine, ces conteurs ont proposé une de leur dernière veillée de l’hiver.Rémy Guiné et Antoine Placier étaient présents.
Inconnu
On pendait le cochon par les pattes arrière sur l’échelle.Il [inaudible], on l’ouvrait en deux et on lui sortait les tripes.On l’avait tout de suite, on les triait.Les grosses pour l’andouille, les petites pour les saucisses et le boudin, le foie dur et le foie mou pour le ....
Antoine Placier
Il était une fois leur histoire.Ils sont sept à arpenter les nuits froides de la Mayenne, trois fois par semaine depuis la mi-décembre, oh pas des acteurs professionnels, mais des hommes et des femmes du pays de Loiron, qui travaillent depuis quatre ans avec l’homme de théâtre Pierre Guicheney, lui aussi un enfant du pays.De leur collaboration est né ce livre « On se meurt apprenti » et cet hiver, ils ont décidé de nous livrer quelques-unes de leurs histoires personnelles.
Inconnue
... pour apprendre des nouvelles chansons.
Henry Lenain
Celle que je raconte, moi, qui est le métayage, euh... Pierre l’a écrite, une bonne partie de ce que je lui avais raconté, c’est-à-dire ce que mon père avait vécu et mon grand-père.Et quand il m’a demandé de choisir une histoire dans le bouquin, j’ai préféré celle-là, parce que je la connaissais bien.La glane, on l’a donne au Saint Christ qui a pas payé ; normalement, la glane, c’est ce qui reste dans les champs quand on a moissonné.La charité pour les plus pauvres, mais qu’ils la ramassent eux-mêmes.Notre [inaudible] au curé, c’est encore un impôt de trop.Il est des rabbins trop gros.En plus, il nous fait la morale, en disant qu’il faut pas voler…
Antoine Placier
La tuerie du cochon, la famille, les enfants, les cognos, comme ils disent, sont des thèmes favoris, mais aussi d’autres plus coquins, comme l’amour à la campagne, ou plus secrets comme la sorcellerie.Ils n’hésitent pas non plus à brocarder, l’autorité de Monsieur le Curé ou de Madame la Comtesse.
Pierre Guicheney
Il y avait un sur-pouvoir de l’église, il y avait un sur-pouvoir des propriétaires terriens, qui étaient la noblesse, qui tenaient les métairies en Mayenne et que, ça, y’a beaucoup de paysans qui en ont gros sur la patate et qui se libèrent en racontant ça.
Inconnu
[inaudible] ont toute notre beauté, même si les filles ne pouvaient point refuser de danser
Antoine Placier
Ces veillées feront l’objet d’une exposition photo, signée Marie-Paule Nègre, et d’une publication sous la forme d’un carnet de route, pour que ces traditions rurales échappent un peu à l’oubli et constituent un véritable patrimoine.
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