Venise-sur-Alzette
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Résumé
Plusieurs mois de travail, des dizaines d'ouvriers mobilisés... Pour les besoins du film Passage secret d'Ademir Kenovic, plus de quatre hectares de décors représentant la ville de Venise ont été érigés à Esch-sur-Alzette au Luxembourg.
Visite de ces décors gigantesques avec Jimmy de Brabant, directeur de Delux Production, Guy Heinen, directeur de la construction des décors et Laurent Dachicourt, plâtrier d'art.
Date de publication du document :
Février 2022
Date de diffusion :
30 sept. 2001
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Contexte historique
ParEnseignante-chercheure en Histoire à l'INSPÉ, Université de Lorraine, Docteure en Etudes cinématographiques et audiovisuelles
Durant une vingtaine de secondes, un homme d’âge mûr, filmé en contre-plongée et tenant une rame, guide immédiatement le spectateur au fil d’un canal. De chaque côté les habitations colorées, le pont surplombant et la musique traditionnelle, Tribute to Venice d’Alessandro Alessandroni (2008), indiquent, sans contestation possible, qu’il s’agit d’une embarcation vénitienne. Au moment où l’imaginaire du spectateur s’envole, un encart apparaît « Esch-sur-Alzette, Luxembourg ». Surprise !
Pour marquer cette prise de conscience spectatorielle, le cadrage change, s’élargit, la caméra se trouve à présent au bord du quai, le gondolier n’est pourtant pas vêtu de la tenue que lui connaissent les touristes d’aujourd’hui (Le haut marinier, le canotier, le pantalon long et noir sont adoptés après 1958 et la sortie du film de Dino Risi Venezia, la luna e te). Son pourpoint et ses chausses, sa gondole, dénotent une époque plus ancienne. Au moment où la barque s’éloigne, la douce musique se transforme radicalement pour offrir un extrait de la chanson Feuer frei ! du groupe de métal industriel allemand Rammstein (Cette chanson est également la bande originale du film xXx de Rob Cohen, 2002). La prise de vue, en hauteur et en plongée, quitte alors le canal pour l’envers du décor. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, un décor de cinéma !
Le reportage, extrait de Le Mag du dimanche, présenté par le journaliste Emmanuel Bouard et diffusé le 30 septembre 2001 sur France 3 Lorraine Champagne-Ardenne à 12h55, visite le décor grandeur nature d’un quartier vénitien construit à Esch-sur-Alzette au Luxembourg, pour le film Passage secret d'Ademir Kenovic, qui achève avec cette œuvre sa carrière de réalisateur de longs métrages de cinéma. Cette première superproduction luxembourgeoise raconte l’histoire à Venise de deux sœurs fuyant les persécutions espagnoles à l’encontre des communautés juives en 1492.
Ces quelques minutes permettent de comprendre que réaliser un film c’est d’abord une histoire financière. Le directeur de la société Delux Productions, Jimmy de Brabant, répondant aux questions des journalistes reporters d’images André Abalo et Frédéric Madiai, affiche au pas de course un enthousiasme discret pour ce trompe-l’œil vénitien. Une certaine fierté y est palpable. Il faut dire que produire un tel film représente deux années de conception de projet pour, à l’époque, le budget le plus important de cette société (150 millions de francs). Si les aides du gouvernement luxembourgeois et de l’Union européenne à destination du secteur audiovisuel, permettent aux producteurs locaux d’être compétitifs au niveau international, il n’en demeure pas moins que les co-productions européennes restent une nécessité. L’arrivée de la monnaie unique l’année suivante, a sans doute encore facilité ce type de rapprochement. Ce n’est pourtant pas cet aspect que retient le producteur : Il [le film] nous a permis de vivre une aventure peu commune. La construction des décors qui reconstituent Venise en plein Grand-Duché, sur le site de Terres Rouges à Esch [sur-Alzette], des terrains qui appartiennent à l'ARBED, est inoubliable (Arend, 2002).
Effectivement, tourner un film, c’est aussi choisir un lieu. Les décors naturels ont un coût souvent trop élevé alors que ceux totalement reconstitués sont plus abordables. Les Terres Rouges, riches en fer, situées au Sud-Ouest du Luxembourg à la frontière française, avec Esch-sur-Alzette pour capitale, sont hautement emblématiques : elles témoignent de l’histoire d’une région, commune à tous les hommes du fer ! En 1870, deux hauts-fourneaux donnent leur nom à la société sidérurgique luxembourgeoise naissante. En 1919, elle devient celle des Terres Rouges, avant de s’appeler ARBED (Aciéries Réunies de Burbach-Eich-Dudelange) en 1937. L’exploitation de l’usine par cette société s’achève finalement en 1977 et est totalement abandonnée par d’autres repreneurs en 1995. Le tournage de Passage secret est l’occasion de valoriser ces friches en matérialisant une transformation industrielle, celle de la sidérurgie pour celle du cinéma. Les chiffres donnent le tournis : 2 300 m3 de bois, 63 tonnes d’acier, 6 tonnes de peinture et 6 000 m3 d’eau pour alimenter les canaux artificiels. Le décor hors du commun s’étend sur une superficie de 22 500 mètres carrés et comprend 118 façades différentes (RTL, 2020)
, le tout construit en seulement en six mois !
De fait, ces chiffres et le reportage illustrent superbement l’espace du travail cinématographique (Rot, 2019, p. 211)
que constitue un décor. Quelques secondes laissent entrevoir le réalisateur, Ademir Kenovic, bien protégé sous son poncho de pluie, donnant des indications aux comédiens, conservant le dernier plan filmé. L’ingénieur et directeur de la construction des décors, Guy Heinen, souligne que ce travail ne diffère guère de celui qui est d’ordinaire le sien, la construction d’hôtels et de routes. Pourtant, cette construction hors norme pour un décor a mobilisé deux cents ouvriers européens. Même des artisans italiens sont venus fabriquer les gondoles à l’identique de celle du XVIe siècle. Si les charpentiers sont yougoslaves et les serruriers allemands, le plâtrier d’art Laurent Dachicourt, ancien sidérurgiste, est français de Thionville. À travers son témoignage, le spectateur comprend que finalement reconvertir une friche industrielle, c’est aussi offrir une manne productive à l’économie régionale.
Ce décor, originellement destiné uniquement au tournage du Passage secret a ensuite servi plusieurs longs métrages comme La Jeune Fille à la perle (2003) et Le Marchand de Venise (2004), faisant jusqu’en 2007 de ces Terres Rouges « un Hollywood-sur-Alzette » (En 2007, le décor vénitien, trop coûteux a été détruit et Delux Productions a fait faillite en 2014). Tout en préservant son histoire économique passée, Esch-sur-Alzette a su s’offrir un avenir culturel et devient à ce titre en 2022 « capitale européenne de la culture ».
Bibliographie
- Olivia Arend, « Luxembourg, Hollywood-sur-Moselle? L'avis du directeur de Delux Productions », Paperjam, 14 janvier 2002.
- Gwenaële Rot, Planter le décor. Une sociologie des tournages, Paris, Presses de Science Po, 2019.
- « Venise sur Alzette, folie de producteur », Grand-Duché, la petite histoire, RTL 5 minutes, 25 mai 2020, [en ligne], https://5minutes.rtl.lu/photos-et-videos/grand-duche-la-petite-histoire/a/1522381.html, page consultée le 20 juillet 2021.
Transcription
(Cliquez sur le texte pour positionner la vidéo)
Samuel Peletier
Et d’abord, pour commencer, je vous propose un reportage exceptionnel.Il nous emmène donc au Luxembourg, dans un décor de cinéma extraordinaire.Cela se passe à Esch-sur-Alzette, une petite ville située près de la frontière, qui abrite depuis peu des studios de cinéma.Pour les besoins du film Passage Secret, qui sortira au printemps prochain, c’est carrément une partie de la ville de Venise qui a été reconstruite de toutes pièces.Un décor gigantesque, qui a demandé plusieurs mois de travail et mobilisé des dizaines d’ouvriers.C’est la première fois qu’une telle superproduction se tourne près de chez nous.Regardez, c’est impressionnant.
(Musique)
Eric Molodtzoff
A quelques dizaines de mètres de la frontière française s’achève le tournage de la première superproduction de l’histoire du cinéma luxembourgeois.Passage Secret, dont l’action se déroule à Venise au XVIe siècle.En voici le producteur, Jimmy de Brabant.
Jimmy de Brabant
Où est-ce qu'ils tournent, ils tournent sur le ghetto là ?
(Bruit)
Eric Molodtzoff
Nous sommes à Venise-sur-Alzette, ici ?
Jimmy de Brabant
Oui, on peut le dire.Pas vraiment à Venise pour l’instant, mais petit à petit, vous allez découvrir que nous sommes réellement à Venise.
Eric Molodtzoff
Jusqu’à la couleur des canaux ?
Jimmy de Brabant
Jusqu’à la couleur des canaux, absolument.
Eric Molodtzoff
Pour cette superproduction, au budget de 150 millions de francs, Delux Productions n’a pas hésité à reconstruire fidèlement quatre hectares de Venise.
Jimmy de Brabant
Donc, voilà, nous arrivons sur la place du marché, où nous tournons demain donc, avec beaucoup de figurants.
(Bruit)
Jimmy de Brabant
Donc, là, c’est le silence absolu, nous tournons.
Eric Molodtzoff
Quatre hectares de Venise pour le premier film en anglais du réalisateur bosniaque, Ademir Kenović.
(Bruit)
Eric Molodtzoff
Mais, avant de tourner la première image, il a fallu à Delux Productions sept mois de travail pour métamorphoser l’ancien site sidérurgique.
(Musique)
Eric Molodtzoff
Jamais aucune société de production cinématographique européenne n’avait entrepris de construire des décors d’une telle ampleur, même les studios romains de la Cinecittà n’ont jamais fait aussi grand.
(Bruit)
Eric Molodtzoff
Entre février et juillet 2001 se sont élevées 118 façades vénitiennes, d’une superficie totale de 22 000 mètres carrés, hauteur moyenne plus de 20 mètres.Venise s’installe à Hollywood-sur-Alzette.
(Bruit)
Eric Molodtzoff
Guy Heinen est Luxembourgeois, ingénieur en travaux publics.Il a construit des hôtels au Moyen-Orient et des routes en Afrique du Sud.
Guy Heinen
C’est-à-dire, j’ai l’expérience dans la construction, ça fait 24 ans que je suis dans la construction, il n’y a pas de… Il n’y a rien de nouveau, en fait.
(Bruit)
Guy Heinen
Alors, toutes les parties des canaux que vous voyez, l’habillage des quais et tout, ça a été fabriqué ici sur place.C’est du ciment blanc avec du sable de Meuse.Tous les décors, les colonnes sur les bâtiments, c’est fait en plâtre hydrofuge et ce sera mis en peinture par après.
Eric Molodtzoff
Et quand vous êtes arrivé, il y avait quoi ici ?
Guy Heinen
Il n'y avait rien.Il y avait rien, juste un terrain à plat.Alors, on a dû niveler le terrain, on a remblayé, on a ramené 14 000 tonnes de scories pour remblayer le terrain.Et finalement, on a procédé à l’implantation du site.
Eric Molodtzoff
Il aura fallu également 3 000 mètres cubes de sapins, 20 tonnes de clous, 200 de plâtre et le savoir-faire de 200 ouvriers venus de toute l’Europe.
(Bruit)
Eric Molodtzoff
Dans les airs, ce sont des charpentiers yougoslaves qui assemblent le gros œuvre, tandis que des serruriers allemands forgent portes et encadrements.
(Bruit)
Eric Molodtzoff
Laurent Dachicourt est l’un des rares Français à travailler sur le site.Originaire de Thionville, l’ex-ouvrier métallurgiste s’est reconverti comme plâtrier d’art.
Laurent Dachicourt
Ben, déjà, quand on m’a dit :tu vas bosser sur un plateau de cinéma, je m’attendais à quelque chose de fermé, où il y aurait eu quelques caméras, comme ici un micro, et puis j’aurais fait dans mon coin mes plâtres, quoi, tu vois.Et, en fait, non, c’est pas du tout ça.On se retrouve devant une charpente en bois qui fait 35 mètres de haut et les petites pièces que je fais, ça fait carrément des pans de mur et ça donne quelque chose de super beau, quoi.
Eric Molodtzoff
C’est motivant pour toi, pour ton métier ?
Laurent Dachicourt
Ah, ouais, fantastique !Ah, ouais, ça donne envie, quoi.Je veux dire, moi, personnellement, je suis hyper motivé.J’ai bien l’intention de pouvoir continuer dans le, dans cet ordre-là, je fais tout pour.
Eric Molodtzoff
Et l’espoir est permis, car le site est prêté pour 2 ans.Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, même à 40 millions de francs le décor, il est préférable de reconstruire plutôt que de tourner sur place.
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