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Renouveaux et création

Renouveaux et création

Par Jordan SaïssetCIRDOC - Institut occitan de cultura

# Présentation

Ce parcours retrace le renouveau culturel occitan, marqué par un intense désir d'existence, de reconnaissance de la langue et de la culture occitanes.

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Introduction

Musique, théâtre, poésie, littérature, arts plastiques ... En exhumant un passé foisonnant, les créateurs contemporains de la langue d’oc s’inscrivent dans un processus dont les premières traces remontent au Moyen Âge. Ils s’inscrivent donc dans une continuité, mais une continuité bordée de ruptures et d’inventions. Une continuité pavée d’un intense désir d'existence, de reconnaissance de la langue et de la culture occitanes.

Au fil des siècles, la culture occitane s’est d’abord conscientisée par le biais de solides renouveaux créatifs. Dans ce processus, les pratiques culturelles et artistiques se voient propulsées comme vecteurs privilégiés du rayonnement de l’occitan, si bien qu’elles en définissent souvent les contours et les enjeux.

Ce bouillonnement, cet élan, mais aussi cette tension permanente impliquent des positionnements parfois vifs, pour former le terreau de la création occitane contemporaine. À travers ces approches, à travers ce « regard occitan », ils offrent des canevas singuliers pour questionner l’époque dans laquelle la création prend forme. Que ce soit à travers l’héritage ou en faisant table rase du passé, ce geste se dévoile bien souvent en faisant fi des conceptions dominantes de la culture dans notre société. De plus, rien ne prédétermine vraiment les formes que peuvent prendre les créations qui touchent à la culture occitane : la dimension occitane n’étant pas un critère esthétique en soi. D’où le fait que l’on puisse, depuis les années 1960, la retrouver sous toutes les formes possibles où s’invente la société de demain : sur les luttes ou dans la recherche, dans le quotidien ou l’exceptionnel, le particularisme ou le globalisé.

À partir des années 1960, la chanson deviendra un élément important du renouveau culturel occitan. En 1965 sort un disque, Gui Broglia canta Robert Lafont. Seul à la guitare, le Montpelliérain, alors étudiant en médecine, y interprète des textes poétiques du célèbre penseur occitaniste. Ce sera le premier disque en son genre.

Peu de temps après, Yves Rouquette impulse la création d’une maison de disques à Béziers. La chanson en langue d’oc est son centre névralgique. Son nom ? Ventadorn, en référence au célèbre troubadour. Indépendant et décentralisé, le label éditera la majeure partie du renouveau chansonnier de l’époque, jusque dans les années 1980. Chaque disque édité permet de financer le suivant, les artistes ne touchant pas de bénéfices. Le fait de décentraliser une maison de disques à Béziers est un geste fort. Il s’agit là de ne rien attendre de la capitale et de l’économie qu’elle engendre.

En parallèle, mais de façon complémentaire, c’est toute une culture populaire qui ressurgit de l’oubli. Et avec elle des chants anciens et des cornemuses, des danses rituelles et les imaginaires de toute une civilisation paysanne enterrée par l’essor de l’industrie et les guerres successives, mais retrouvée grâce à d’importants travaux de collectages oraux, entrepris dès la fin du XIXe siècle par des pionniers comme le Landais Félix Arnaudin.

Ce renouveau des musiques traditionnelles n’a depuis lors de cesse de prendre de l’importance, lorsqu'à côté, la chanson se verra peu à peu délaissée, dès le milieu des années 1980. Du moins, la chanson telle qu’elle était envisagée à l’époque : des chansons-tracts militantes, directes, minimalistes, transportables dans les manifestations et sur les luttes.

# Des vies, des imaginaires

Si ce renouveau chansonnier s’attache en premier lieu à accompagner les grands mouvements sociaux de l’époque, il trouvera aussi son souffle dans la littérature. Aujourd’hui, nombreux sont les musiciens qui dressent les ponts entre les deux disciplines, à l’instar du Troubadour Art Ensemble, qui s’attaque aux œuvres de Roland Pécout, Jacques Privat ou Franck Bardou. Comme pour témoigner d’un phénomène littéraire en pleine expansion, un essor qui raconte l’aujourd’hui et se perd allègrement dans les nuances offertes par cette langue désormais pleinement reconquise. Max Rouquette, Marcelle Delpastre, Serge Bec, Bernard Manciet, Roland Pécout, Jean Boudou, Yves Rouquette ou Robert Lafont... Ces noms résonnent dans les oreilles de la jeune génération du baby-boom. Mais avant : Frédéric Mistral et le Félibrige. Plus loin encore : les troubadours. Et, en parallèle, bien sûr, tout ce que transporte l’oralité : sa musicalité, ses rites, et la préciosité d’une société pré-industrielle qui affleure encore dans l’intimité des familles.

Lorsque Paris s’imprime, en silence, sans heurt ni violence, dans le fond de nos regards, la création occitane contemporaine renvoie à des cosmogonies altières. Des imaginaires dans lesquels s’entrecroisent, par exemple, la force surréaliste du monde animal et l’explosion émancipatrice des luttes viticoles, l’inouï d’un matin camarguais et l'âpreté d’une grève minière.

L’histoire du « Midi », du « Sud » domestiqué, colonisé et romantique, amputé de l’intérieur dans sa puissance évocatrice, est ici renversée contre son castrateur. L’archétype du méridional est, quant à lui, renvoyé dans les limbes du racisme, d’où il émane.

Depuis les années 1960, l’écrit littéraire occitan avance ainsi comme par introspections, pour penser l’humain, sa condition et son environnement. Marcelle Delpastre dialogue avec les astres, et Bernard Manciet décrit des visions par truchement d’images. Max Rouquette rend toute sa mystique au quotidien, et Robert Lafont interroge avec les grands axes.

S’en saisissent d’autres formes d’expression artistiques : tout est ici entremêlé. Des protestations lancées au-dessus du Larzac jusqu’à la métropole marseillaise, des pinèdes landaises aux plages languedociennes en passant par les fermes limousines, nombreux sont les artistes qui travaillent naturellement les champs nombreux qu’offre la création. Une façon de rappeler que les formes d’expression artistiques se recoupent dans un même mouvement créatif, et qu’elles se dévoilent comme des outils au service d’une pensée, d’une idée ou d’une action.

# Secouer les frontières

Une façon, aussi, de rappeler que la nomination même des différentes disciplines artistiques en tant que telles, cette segmentation des disciplines où l’on nomme ici « musique », là « poésie », plus loin « littérature », est le fruit d’une conception récente de l’expression culturelle, et idéologiquement orientée. Un legs d’une conception de la culture dans laquelle les « arts » doivent volontairement occuper une place à part, dans le spectaculaire, l’original ou l’exceptionnel, à l’écart du quotidien. Ainsi, dans le renouveau occitan dont il est question ici, les frontières sont souvent perméables, voire invisibilisées, pour le moins questionnées en filigrane. Comme une façon, aussi, de rappeler que les troubadours eux-mêmes se distinguaient en tant que poètes alors mêmes qu’ils chantaient et magnifiaient naturellement leurs vers en musique, mais sans se dire « musiciens », donc. Comme une façon de rappeler aussi, bien sûr, que l’expression d’un ressenti culturel, lorsqu’il fait sens pour la communauté d’individus qui s’en empare, n’a que faire de ces considérations liées à la société du spectacle dans laquelle nous vivons.

Ainsi va le renouveau festif populaire, à l’instar du carnaval de Toulouse : entre l’ici et l’ailleurs, relier l’humain au cosmos à travers une conception cyclique de la vie tout en retrouvant de vieux rites. Ainsi vont les cantèras béarnaises, au sein desquelles il n’est nul besoin de se déclarer chanteur pour chanter : le chant fait sens pour chacun des moments de la vie des individus, le rite remplit sa fonction.

Ailleurs, pourtant, il en est autrement : depuis la Provence, le groupe Mont-Jòia souhaite très tôt montrer qu’il est possible de se professionnaliser lorsque l’on est « chanteurs et musiciens occitans ». Une autre façon d’exprimer un besoin de reconnaissance et d’officialisation des formes d’expressions liées à l’occitan. Ce qui n’empêchera pas les Mont-Jòia de puiser toute leur essence dans les rites ancestraux et la symbolique populaire d’une société pré-industrielle. Ce qui ne les empêchera pas de jouer avec tous les codes à leur disposition, de traverser la culture occitane comme elle les traverse. Il en va de même pour les béarnais de Nadau, sanctuarisés pour avoir foulés à plusieurs reprises la prestigieuse scène de l’Olympia en chantant des airs populaires de la montagne pyrénéenne.

Il en va de même, aussi, pour les plus récents Còr de la Plana et Cocanha, qui puisent l’essentiel de la puissance évocatrice de leurs projets, de leurs statuts de chanteuses et chanteurs, dans l’anonyme que transporte l’oralité.

Si la musique occupe une place à part dans la reconquête de la culture d’oc, elle n’est pas forcément la forme la plus populaire. Dès 1968, le metteur en scène piscénois Claude Alranq, artisan du renouveau du théâtre méridional, fonde le Teatre de la Carrièra. En rejouant tout le déclin de la langue et la culture occitanes, mais aussi en dénonçant les violences de classes et l’uniformisation de la société, le Teatre de la Carrièra remplit les places des villages et les salles des fêtes. Claude Alranq écrira une quarantaine de pièces et comptera parmi les fers de lance d’une discipline en pleine émergence : l’ethnoscénologie. Aujourd’hui, les créations qui touchent à la culture occitane sont à l’image de la création en général : multiples, éclatées. Avec un fait non négligeable : la présence de la langue, l’occitan, encore mal acceptée en France, et qui demeure souvent volontairement mise à l’écart de tout ce qui relève du raisonnable ou du sérieux.

Pourtant, de jeunes artistes s’imposent dans le paysage national, notamment dans le domaine musical, à l’instar de Sourdure, qui mélange post-techno et turbines auvergnates en langue d’Oc, ou le groupe Super Parquet, qui enflamme les scènes des festivals electro entre machines et cabrette. Des projets à l’image des labels Pagans ou La Nòvia, pour balayer le spectre des possibilités offert par les répertoires, les pratiques et les instrumentariums populaires. Des projets à l’image de jeunes générations, qui cherchent, expérimentent, mettent les mains dans la matière et dressent, naturellement, des ponts entre musique contemporaine, post-rock, post-rap, folk et musiques traditionnelles.
De la musique certes, mais aussi de la poésie, qui retrouve de nouveaux souffles sous la plume d’Aurélia Lassaque, Sylvan Chabaud, Rodín Kaufmann ou Estelle Ceccarini.

La création épouse toujours les enjeux liés à son époque, elle en est même le reflet. Le domaine occitan n’y échappe pas, bien au contraire : depuis les années 1960, il investit, il déconstruit et reconstruit, il bouscule, il interroge. C’est donc dans cet aller-retour permanent, dans cette remise en branle entre le savant et le populaire, l’élite et l’anonyme, dans ce bouillonnement à l’identité plurielle que se dévoilent les visages, multiples, de la création occitane contemporaine.

© photo d'illustration : Patrice Baccou