Les moments qui ont fait date

Par Philippe MartelUniversité Paul Valéry Montpellier 3

# Présentation

Ce parcours propose de revenir sur les grandes étapes qui ont marqué la reconnaissance de l'occitanisme au niveau national, depuis les années 1960 jusqu'à aujourd'hui.

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Introduction

50 ans... Il y a 50 ans, l’internet n’existait pas, il fallait se contenter de la poste ou du téléphone (fixe). Pas de TGV, à peine quelques tronçons d’autoroute. Pour les pays d’oc, une situation économique difficile : désindustrialisation, déclin des mines de charbon, problèmes de la viticulture languedocienne, exode rural qui s’accélère... Les débuts d’un aménagement touristique contrôlé par des capitaux extra-régionaux, le parachutage en cours de la sidérurgie lorraine à Fos-sur-Mer ne compensent guère cette fragilité de l’espace occitan, toutes régions confondues.

Politiquement, il y a encore un Midi rouge, du Haut-Var au Bas-Languedoc, mais entre De Gaulle et Pompidou, l’idée que la gauche accède au pouvoir fait figure d’utopie. On entend encore l’occitan dans les villages, mais les jeunes ne le parlent plus guère, sauf ceux qui décident de le reconquérir, avec l’aide de quelques enseignants volontaires qui se forment, avec d’autres fous de langue d’oc, dans des stages associatifs organisés par l’Institut d’études occitanes (IEO), ou le Calen en Provence, à leurs frais, pendant leurs vacances. Il y a une épreuve facultative d’occitan au bac, mais peu motivante, les points gagnés n’étant pris en compte que pour une mention, pas pour l’admission.

C’est de cette préhistoire qu’il faut partir pour mesurer le chemin parcouru depuis.

# Les années 68, le temps des militants

On l’espère ou on la craint, c’est selon : la révolution ébauchée sur les barricades à Paris a trouvé un écho dans tout le pays. L’IEO tient son stage annuel à Muret en septembre et s’y donne une mission de décolonisation révolutionnaire. C’est alors qu’apparaissent un peu partout des chanteurs engagés (Marti, Delbeau, Mans de Breish) qui refusent le folklore associé jusque-là à la chanson en occitan : les premiers vinyles sortent en 1969, tandis que naît un théâtre occitan de combat, lo Teatre de la Carriera (Claude Alranq) ou le Centre dramatique occitan (André Neyton).

Il y a aussi un occitanisme proprement politique. Le Comité occitan d’études et d’action dirigé depuis 1961 par Robert Lafont et les frères Yves et Jean Rouquette donne naissance en 1971 à Lutte occitane, parti révolutionnaire qui milite pour une Occitanie décolonisée, autonome et socialiste. Ses militants soutiennent des luttes sociales du moment en pays d’oc, celle des viticulteurs, et, dès 1971, celle des paysans du Larzac contre l’extension d’un camp militaire dans le sud Aveyron : se popularise alors un mot d’ordre en occitan « Gardarem lo Larzac » (nous garderons le Larzac), souvent associé à un autre : « Volèm Viure al Païs » (nous voulons vivre au pays).

L’enseignement de la langue se développe, d’autant qu’à partir de 1971 les points obtenus à l’épreuve facultative du bac comptent pour l’admission.

L’occitanisme du temps touche donc un public de plus en plus large, conscient des effets des Trente Glorieuses finissantes qui ont révélé le fossé séparant les régions qui se développent des autres (Bretagne, Corse, Occitanie) là justement où apparaissent de nouveaux mouvements « régionalistes ». Une génération, celle du Baby Boom : ayant bénéficié d’un meilleur accès à l’éducation et aux diplômes, découvre qu’elle doit souvent aller chercher au Nord un emploi que le Midi ne lui offre pas. Elle vit le déclin inexorable de la pratique de la langue des grands-parents, mais aussi un climat culturel et politique planétaire qui, partout, soulève la jeunesse contre l’ordre établi, et pour des causes nouvelles : le Tiers monde, les luttes des femmes et des homosexuels, l’écologie... Le nouvel occitanisme de ces années s’inscrit pleinement dans ce mouvement général.

# Le milieu des années 1970, le reflux

L’espoir de la révolution est loin, et les organisations qui la prônaient ont perdu une bonne partie de leur audience, au profit des partis de la gauche traditionnelle, unis en 1972 sur un programme commun. Un premier rendez-vous électoral en 1974 à la mort du président Pompidou donne la victoire à la droite de Giscard d’Estaing. Il aurait pu y avoir un candidat des minorités de l’hexagone, Robert Lafont ; mais faute d’obtenir la centaine de signatures d’élus alors nécessaire, il doit renoncer.

De toute façon le reflux général des mouvements de contestation nés de Mai 68 affecte aussi Lutte occitane qui juste après la candidature avortée de Lafont se voit concurrencé par un nouveau parti : Volèm viure al païs, toujours de gauche, mais sans référence à un quelconque projet révolutionnaire.

Même tableau du côté des mouvements sociaux. Certes, le combat pour le Larzac et contre l’armée, habilement dirigé par les paysans eux-mêmes, se poursuit, avec un soutien national qui dépasse largement l’audience de l’occitanisme, présent toutefois dans les impressionnants meetings d’août 1973 et 1974 sur le Causse. Mais ailleurs... Le mouvement des viticulteurs s’essouffle après le tournant tragique de Montredon (mars 1976).

Les dizaines de milliers de manifestants à Montpellier le 29 avril suivant, derrière pratiquement toutes les organisations syndicales du Languedoc, sous une forêt de drapeaux occitans et sous le slogan « Vivre et travailler au pays », ne suffit pas à redynamiser le mouvement social. Bien sûr, il y a encore des luttes sociales (chantiers navals en Provence, ou dernières mines des Cévennes). Des occitanistes y participent encore mais elles sont animées désormais par le Parti communiste, qui soutient en 1979 le manifeste Mon Pais escorjat lancé par Robert Lafont avec le leader viticole Maffre-Baugé et Jean-Pierre Chabrol, tandis que la même année un projet de fusion entre ce qui reste de Lutte occitane et de Volèm viure al pais échoue.

L’enseignement continue à progresser, non sans mal, à la suite des circulaires du ministre de l’Éducation nationale René Haby en 1976, tandis que naît, en marge du système, la première Calandreta en 1979.

Le champ culturel occitan évolue, en synchronie avec l’évolution politique. Le chanteur engagé animant des débats sur la vie du pays laisse la place à une mode « folk » qui permet certes la redécouverte du patrimoine de la chanson et des danses populaires, mais ne porte plus vraiment le même message contestataire.

Il faut dire que la crise qui commence en 1973 modifie la compétition entre régions. Désormais, celles qui souffrent le plus et voient leurs industries traditionnelles décliner avant de disparaître, ce sont les grandes régions du nord et du nord-est, tandis que les périphéries de l’ouest et du sud, Bretagne et Occitanie, donnent l’illusion de s’en sortir comparativement mieux. Le Bas-Languedoc, adopté par la multinationale IBM, va faire figure de nouvelle Californie en Europe, pour quelques années du moins. Autant dire que la dénonciation du sous-développement et du colonialisme intérieur dont souffrait l’Occitanie perd quelque peu de son impact.

# Autour de 1981, le temps de l’espoir

Le 10 mai 1981, pour la première fois depuis 1958 c’est le candidat de la gauche unie, François Mitterrand, qui est élu. Son programme électoral fait une place aussi bien à la décentralisation qu’à la prise en compte des cultures régionales. Ceux qui se battent depuis des années pour ces causes peuvent donc espérer le début d’une phase ascendante, bienvenue après des années de reflux. De fait les premiers signaux envoyés par le nouveau pouvoir sont plutôt positifs : le combat pour le Larzac se clôt sur une victoire des paysans. Et le ministre de la Culture commande à l’occitaniste Henri Giordan un rapport sur la situation des cultures régionales.

En 1982, les lois Defferre de décentralisation créent face aux préfets des Conseils régionaux élus au suffrage universel direct (en 1986). Dans le domaine de l’enseignement, les circulaires Savary (1982-1983) améliorent un peu le statut de l’enseignement des langues de France, avec des enseignants à présent organisés dans des Centres régionaux de l’enseignement de l’occitan. Il y a des émissions télévisées en occitan, au moins entre Toulouse et Marseille, et une floraison de radios « libres », permet ça et là, dans un premier temps, une certaine présence de l’occitan. Et pour la première fois, les associations occitanistes bénéficient de subventions publiques suffisantes pour leur permettre de créer des emplois permanents.

Mais la porte se referme vite. Il n’y aura pas de loi sur les langues régionales. Dans le domaine économique, la fin des activités traditionnelles s’accélère, avec la fermeture de la mine cévenole de Ladrecht. L’alternative représentée par les nouvelles industries (IBM à Montpellier, sidérurgie sur l’eau à Fos-sur-Mer) ne tient pas ses promesses. Même si les mouvements migratoires commencent à s’inverser (arrivée dans le Midi de cadres, mais aussi de retraités du Nord) il s’en faut que ce Midi fasse vraiment figure de nouvel Eldorado.

Pourquoi ? Il y a le virage de la rigueur opéré par le gouvernement dès 1983, assez loin de ce que pouvait espérer l’électorat de gauche ; du coup, les élections de 1986 amènent une majorité de droite, tandis que le Front national commence à recruter des électeurs dans le sud.

L’état de l’occitanisme n’aide pas à une meilleure prise en compte de ses revendications, une fois passé le temps des quelques concessions initiales. Après le mouvement politique, le mouvement culturel, l’IEO lui-même, connaît en 1980-1981 une crise grave et un affaiblissement à peine compensé par la professionnalisation croissante aussi bien de la chanson et de la musique ou du théâtre que de l’enseignement. Du coup, faute d’un organisme capable de mener une action coordonnée sur les 30 départements occitans, de plus en plus de militants se replient sur des actions menées au niveau de leur seul « pays ».

# Les années 1990, la stabilité

Il y a du positif. La normalisation de la situation de l’enseignement des langues de France continue, d’une majorité à l’autre : en 1991, un CAPES d’occitan crée un corps reconnu de professionnels de cet enseignement, dans le secondaire du moins. Le mouvement des Calandretas commence à essaimer dans la plupart des régions occitanes.

La montée en puissance des pouvoirs régionaux à Bordeaux, Toulouse, Montpellier ou Aix a des effets, avec la création dans quelques régions de postes de chargés de mission pour l’occitan. En 1991, pour la première fois, un sondage permet d’avoir une idée de l’état de l’occitan en Languedoc-Roussillon ; il y en aura un second, et un autre en Aquitaine en 1997. Ils confirment le déclin de la pratique de la langue, mais aussi sa survivance têtue, et la bonne image qui est la sienne dans la société régionale. Mais en 1992, une modification de l’article 2 de la Constitution fait du français la langue officielle de la République, sans référence aux autres langues du territoire national : une innovation menaçante pour elles.

L’économie des pays d’oc reste à la traîne : taux de chômage supérieur à une moyenne nationale déjà élevée, déclin de l’agriculture, déjà ancien mais moins intense au sud jusque-là. Le vignoble languedocien a nettement rétréci, et c’est le secteur tertiaire qui se développe le plus, notamment avec le tourisme.

Du point de vue politique, on constate une modification profonde des équilibres traditionnels depuis le XIXe siècle : fin du Midi rouge des arrière-pays languedocien ou provençal, et montée en puissance d’une extrême-droite qui trouve au sud un électorat nouveau. Reconstitué avec le Parti occitan, l’occitanisme politique n’est pas encore capable de peser électoralement.

# Au début d’un nouveau siècle

Le « Midi » est toujours le pays du chômage élevé, de la désindustrialisation et de la tertiarisation croissantes. L’alternance politique, à l’échelon national comme au niveau régional, se poursuit. Le poids des institutions régionales, malgré la faiblesse de leurs ressources, se confirme. On assiste à l’élection pour la première fois de conseillers régionaux du Parti occitan présents comme tels sur des listes écologistes dans plusieurs régions. En 2016 un nouveau découpage crée une Occitanie limitée aux anciennes Midi-Pyrénées et Languedoc -Roussillon.

Et le statut de l’occitan ? La professionnalisation de l’enseignement de la langue se poursuit avec les progrès depuis 2003 d’un enseignement bilingue public à parité horaire, et depuis 2017 une agrégation de langues régionales. Les « réformes » successives de l’Éducation nationale (Fillon 2005, Peillon 2013), confirment la place de l’enseignement des langues de France grâce à la mobilisation d’associations représentatives comme la Fédération des enseignants de langue et de culture d’oc (FELCO) et à l’appui de nombreux élus régulièrement interpellés. Mais tout ne va pas pour le mieux : entre 2003 et 2004 le nombre de postes au CAPES d’occitan-langue d’oc passe de 13 à 4 et reste à ce niveau par la suite. Faute d’une vraie politique de l’offre d’enseignement de et en occitan, malgré les progrès des filières bilingues, et des Calandretas, on en reste à un chiffre d’entre 60 000 et 90 000 élèves, bon an mal an. La ratification de la Charte européenne des langues moins répandues, signée par la France en 1999 est rejetée au Parlement à deux reprises. Et toute amélioration du statut des langues de France se voit de fait interdite par l’article 2 de la constitution. L’adoption en 2008 d’un article 75-1 qui en fait un « patrimoine national » n’y change rien.

Dans le domaine culturel cependant, le tableau est moins sombre. L’occitan a désormais son centre de documentation officiel et partenaire de la Bibliothèque nationale de France (BnF), le Centre International de Recherche et Documentation Occitanes - Institut occitan de cultura (CIRDOC) -, héritier d’un CIDO fondé à la fin des années 1970 à Béziers. La vitalité de la création musicale ne se dément, pas, comme celle de la création littéraire et théâtrale, malgré la précarité du statut des artistes, de l’édition et des médias spécialisés, notamment sur le net.

Bref, si la situation est grave, disons qu’elle n’est pas totalement désespérée !

© photo d'illustration : Jean-Louis Estèves